La Grande Glissse

Aujourd’hui, avec les téléphones, les caméras numériques, ou encore les tablettes, tout est capté. Tout. Parce que plutôt que d’apprécier le spectacle, on le film, le photographie. Puis on ne le regarde plus jamais. 

Enfin. 

J’ai commencé à prendre cette habitude de me restreindre, dans ce que je filme, ce que je photographie. Je prends encore plein de photos, et je filme encore plein de trucs, mais pas en permanence. Et ça vient parfois avec des regrets. Généralement je vais filmer un cours instant au début de l’activité, ou prendre quelques photos dans le but de partager ce qui  s’est passé, puis ensuite, eh bien, j’apprécie le moment et le vis en temps réel. C’est fort agréable, certes, mais ça donne aussi lieu, parfois, à des situations qui nous font dire: « oh mon dieu si seulement j’avais filmé ça!!! »

On était en chalet durant la relâche. Un beau chalet dans la sobre région du centre du Québec, qui soit dit en passant n’est pas du tout au centre. Enfin, j’imagine que le patronyme des régions a été choisi bien avant qu’un chauve pose la question fort simple qui suit; pourquoi diable une région du sud est du Québec se nomme-t-elle le centre du Québec? Elle a déjà porté le nom de Bois-Francs… Je dis ça comme ça, mais nul ne peut se proclamer le centre de rien, on a longtemps cru que la terre était au centre de l’univers.. Des gens ont même été pendus. Enfin bref, Chalet, centre de l’univers, hiver, enfants et relâche, ça donne des activités extérieures. Qui dit chalet, dit aussi, pas toujours, mais parfois, pente à glisser. Et là, je sais, vous allez dire, ah come on, y a rien de spéciale d’avoir une pente à glisser au chalet. Il y en a pratiquement dans tous les parcs. Vrai, il y en a aussi une devant chez moi, merci la souffleuse. Ceci dit, peu de pente à glisser peuvent se vanter de finir sur un lac gelé, ou dans des ronces. Dans le cas qui nous intéresse, la pente se terminait à quelques mètres d’un lac, dans de gros arbustes dépourvus de feuilles, arborant toujours de petits fruits rouges. Tu sais, les fruits que les oiseaux mangent, et que nos parents décrivaient comme des poisons. « Mange pas ces fruits là c’est du poison. » Ça fait qu’en les voyant j’ai pas pris de chance, j’ai regardé Romy et Luca et me suis empressé de leur dire « Luca!!! Ne mange pas ces fruits là, c’est du poison!! Romy, surveille Luca. » On est jamais trop prudent. 


Donc la pente à glisser, c’était un mélange de chemin pour descendre, piste de motoneige et droit de passage du voisin, le tout se terminant dans des buissons munies de branches acérées prêtes à embrocher le premier enfant imprudent. Dès les premières glissades, j’ai pu constater la dangerosité du lieu, mais surtout de la fin de cette descente infernale. À droite, un fossé aux paroies rocheuses, à gauche, la «Trail» de motoneige, et aussi un gros érable ancestral prêt à freiner brutalement quiconque ferait preuve de distraction, ou de crazy carpet hors de contrôle. En bas, les arbustes meurtriers et la chute vers le lac, glacé, recouvert d’un épais tapis de neige. Il n’en fallait pas plus pour éveiller en moi, père poule, des talents d’ingénieur de pente à bobsleigh! 

Premièrement, analyser la pente, d’en bas, je pouvais constater que les enfants devaient terminer la descente en s’auto-éjectant de leur véhicule de glisse pour ne pas finir dans les buissons. Ensuite je devais me rendre à l’évidence que si je coupais, arrachais, ou encore détruisais les arbustes, le propriétaire du lieu s’en rendrait probablement compte. C’eût été la solution la plus simple dans la mesure où ça aurait ouvert le chemin de glisse directement vers le lac, on aurait alors même pu noter les records de distance. Enfin, il n’en fut rien. M’inspirant de la Cresta Run, j’entrepris de construire un muret en arc, pour faire tourner les glisseurs et leur éviter de s’empaler dans le buisson ardent, bon le seul rouge feu qu’il y avait était celui des petits fruits encore présents sur les branches, reste que ça en faisait un arbre encore plus dangereux, étant donné son potentiel empoisonneur. 

Analysant l’angle, le lieu, la vitesse, Will et moi avons entrepris la construction du plus gros virage enneigé jamais construit au centre du Québec, ou dans les Bois-Francs. Muni de pelles et de beaucoup de volonté, ce premier mur fut érigé en un rien de temps. Au premier teste de glisse, effectué par la courageuse Magaly, on a tôt fait de comprendre que notre mur ne s’élevait pas assez haut. D’un départ en milieu de piste, rien pour la ralentir, la vitesse a eu pour effet de la projeter par-dessus le mur. Il nous fallait donc repenser le mur de déviation pour forcer les lugeurs à emprunter la courbe. Toujours avec nos pelles et nos bras, Will et moi avons entrepris d’augmenter la hauteur, et d’allonger la courbe. Au deuxième teste de glisse, Mag la furie glissante, s’est élancée sans peur, suivant la piste à perfection, son Bob à un s’est élancé dans la courbe, comme une olympienne en total maîtrise de son bolide, mais, encore une fois, l’angle d’attaque imparfait, et la vitesse ont projeté Mag, sa luge et un nuage de neige, ainsi qu’une partie du mur, mal solidifié, entendre ici : pas assez taper à la pelle, direct dans le décors, heureusement un amoncellement de neige a su amortir sa chute. 

Pour remédier à la situation de la vitesse et de l’angle d’attaque, Will a construit un second mur, à droite. Un magnifique mur qui avait deux fonctions, la première, empêcher un athlète de finir sa course dans le fossé contre la paroie rocheuse, la deuxième, réorienter le Bob à un, la luge ou le skeleton vers le mur courbe qu’on appellera maintenant Le Grand Virage 1. Les premiers essais furent un succès retentissant, Mag la furie glissante et Luca l’intrépide fou suivirent les virages à merveille et finirent la plupart de leur descentes sans trop d’incidents graves. 

C’est à ce moment que j’en ai profité pour filmer quelques-unes de leurs descentes. Au bout de quelques glisses, ayant les mains gelées je rangeais mon appareil et me contentai de regarder les enfants, et certains adultes dévaler la pente à toute vitesse. 


Si le système fonctionnait bien, il exigeait, vu les limites de la construction, que les lugeurs, partent non pas du sommet, mais au mieux, du milieu de la piste. Mag, et Lutch, les irréductibles casses-cous, repoussaient sans cesse les limites du départ, gardant toujours le contrôle de leur tapis de glisse, épousant le tracé tel des pilotes de formule 1 sur neige. 


La vitesse est source d’adrénaline qui elle même est source de dépassement qui lui est source de danger qui lui est source d’adrénaline qui elle est source de dépassement… Enfin vous comprenez. Mag la Furie Glissante fut la première à être mise hors d’état de nuire par la pente, qu’on nommera maintenant: La Pente. Le P majuscule lui confère le rang de Dieu des pentes. Bref après plusieurs descentes parfaites, Mag La Furie Glissante, décida de s’élancer du sommet, un contrôle hors pair sur le muret de déviation, puis s’élançant sur Le Grand Virage 1, elle perdit le contrôle pour passer par dessus le mur et atterrir de l’autre côté, sur une section de neige tapée par les multiples passages de piétons. Un peu sonnée, ayant un petit peu mal, elle s’avoua vaincue et décida de se retirer pour un moment. Luca, l’intrépide fou, lui, peu conscient de ce qui venait de se passer, ou croyant simplement qu’il était au-dessus de tout risque, décida de s’élancer à son tour du haut de La Pente. 


Suite à l’incident précédant, je m’affairais à ajouter un tapis de neige folle de l’autre côté du Grand Virage 1, au cas où. Je gardais un œil attentif sur Luca, qui de toute évidence, n’avait qu’en tête l’envie d’en apprendre plus sur la gravité, la friction, et le transfert d’énergie. Il s’élança sans attendre, sa luge, de forme allongée, en plastique, munie de deux poignée ne perdit pas une seconde et entreprit de prendre de la vitesse. Faut souligner que ce type de bolide est conçu pour offrir le moins de résistance possible et le plus de «wouhouuuu» qu’il peut. Gagnant de plus en plus de vitesse, et proportionnellement, perdant tout autant de manœuvrabilité, je remarquai que Luca, devenu Luca Le Dangereux, allait manquer le muret de déviation et se dirigeait tout droit vers Le Grand Virage 1. Tel un mathématicien dont j’ignore le nom, ma vision s’est transformée, tout autour est devenu plus lent, des chiffres sont soudainement apparus, la piste devenait un tracé architecturale sur grande feuille bleue, quadrillée, remplie de mesures, d’angles, de notes, de gribouillis et en particulier une note encerclée, où plusieurs tours de crayons définissaient un ovale imparfait aux multiples traits. On pouvait y lire; «La masse de Luca X la vitesse de sa luge X la hauteur du Grand Virage 1 = DANGER». Le son du plastique dévalant La Pente devenait de plus en plus fort et la trajectoire toujours parfaitement droite du bolide ne faisait plus aucun doute, Luca Le Dangereux allait passer par-dessus Le Grand Virage 1 et s’empaler dans l’arbuste maudit! Dans un geste, toujours au ralenti, je lâchai ma pelle et entama un déplacement de côté, fixant Luca. Je remarquai son visage remplit d’extase se transformer, sa bouche se ferma, ses yeux se fermèrent ensuite à leur tour, ses sourcils froncissent, sa tête, telle une tortue tenta d’entrer dans son manteau. 

Puis, l’extrême ralentit…

La luge suivant une ligne droite digne d’un tracé au laser, quitta le sol, Luca presque en boule ne lâchait tout de même pas les poignées, des morceaux de neige se détachaient du haut du Grand Virage 1, je continuais mon déplacement latéral vers la gauche. Le bruit de friction entre le plastique et La Pente cessa, avec un dernier bruit, comme un coup de fouet, le traîneau s’envola, analysant encore la trajectoire, je m’arrêtai, et levai les bras à une vitesse incroyable, si rapidement que tout avait encore plus ralenti. 


L’impact


Éjecté du Grand Virage 1, à une vitesse approximative de 343 mètres secondes, Luca, maintenant appelé; Le Projectile, baissa encore plus la tête. Enfin, le premier point de contact, son crâne, vint percuter ma mâchoire, puis fin du ralentit; le reste de son corps, projeté sans retenu est venu s’écraser contre le miens, la tête déjà en arrière, merci le coup de boule sur ma gueule, l’impact fut d’une violence sans nom. J’ai dis fin du ralentit… Au moment du contact, Le Projectile s’est arrêté sec, tombant pratiquement au point d’impact, au sol, sur les fesses, puis le côté. Moi, en contre partie, j’absorbai le choc, toute l’énergie de la descente, absorbée, me projeta en arrière, tel une téléportation instantanée, je n’ai même pas eu le temps de réaliser que la tête du Projectile m’avait mis KO, mon corps tout entier quittait le sol pour partir en volant vers l’arrière et s’engouffrer dans l’arbuste maudit. Cet Ent, venait sans doute de me sauver la vie, au détriment de ses branches et petits fruits poisons. 


Quand j’ai repris mes esprits, encastré dans l’arbre, tout le monde semblait abasourdi par ce qui venait de se passer. Confus je ne réalisais pas totalement comment j’avais abouti là et cherchais surtout Luca, qu’on appellera maintenant; Luca Knievel. Étourdi, l’air hagard, surtout incertain que ma mâchoire était toujours en place, je relevai la tête et fut rassuré. 

Luca Knievel était debout, luge à la main, s’éloignant sur La Pente et criant; « Encore c’est trop COOL!!! » 


Pour ma part je déclarai: « Est-ce que quelqu’un a filmé ça??? »