15. Personne derrière le rideau

Quand son cadran a sonné, Sarah s’est réveillée en sursaut. Les yeux collés, elle chercha son téléphone pour le mettre en mode silence. En voulant le récupérer, elle le frappa et l’appareil s’en alla valser plus loin dans la chambre, sur le plancher. Sarah n’eut d’autre choix que de se lever, de le ramasser et de l’éteindre.

Elle se rassit sur le lit. Constatant qu’elle ne portait qu’une culotte, elle retourna rapidement sous les draps avant de se tourner vers la droite.

— Hey…

Personne.

À son grand étonnement, elle constata qu’elle était seule. Pourtant, ses souvenirs proposaient une situation différente. Les draps étaient défaits, le deuxième oreiller enfoncé, mais surtout, elle avait chaud, et les draps étaient humides. Lentement, elle laissa glisser sa main entre ses cuisses pour se rendre compte que sa culotte, elle, était complètement sèche — ce qui la surprit, étant donné qu’elle avait l’impression, et le souvenir, d’avoir peu dormi… et d’avoir besoin d’une bonne douche.

Tranquillement, reprenant ses esprits, elle observa sa chambre avec un peu plus d’attention. Ses vêtements étaient éparpillés un peu partout, comme s’ils avaient été enlevés à la hâte. Seulement voilà : il n’y avait que les siens.

Les brefs souvenirs qu’elle gardait, eux, lui rappelaient un chandail enlevé, révélant un grand torse musclé. Une ceinture défaite. Un pantalon baissé, lancé au loin. Elle avait le souvenir d’une bouche prenant la sienne, de mains serrant ses fesses puis ses seins, de doigts parcourant son corps nu, pendant que des lèvres traçaient un chemin sur sa peau. Elle avait le souvenir de cris sourds, la tête enfouie dans l’oreiller. De mordiller des trapèzes couverts d’une peau humide, assise sur le bassin de son invité, pendant que ses mains la retenaient contre lui, guidant ses hanches au rythme des siennes.

Mais là —

Silence.

Aucun bruit. Aucun plancher qui craque sous les pas subtils d’un fuyard.

Rien.

Elle décida de se lever. D’un pas lent, elle se dirigea vers le corridor et opta instinctivement pour la cuisine. Si quelqu’un avait été présent, son réflexe matinal aurait peut-être été de se faire un café. La cuisine était vide, à l’exception de Gaspard, le vieux chat, étendu sur la céramique chaude, accueillant les rayons du soleil. À sa vue, il s’étira, fit une roulade, puis se replaça confortablement sur le plancher chauffé par l’astre.

Sarah s’approcha du comptoir pour constater que tout était à sa place. Pas de vaisselle dans le lavabo. Pas de note sur le réfrigérateur. La porte arrière était bien barrée. Elle ouvrit le réfrigérateur et compta les bouteilles d’eau : cinq, comme la veille. La cuisine était intacte, si ce n’est quelques croquettes sur le sol, laissées à la traîne par monsieur Gaspard.

Elle se dirigea ensuite vers le salon. En passant devant la chambre d’amis, elle constata qu’elle était vide et inchangée. Au salon, un bref désordre : trois canettes de bière sur la table basse et des coussins au sol. Puis, des flashbacks.

Lui, étendu sur le divan. Elle, par-dessus lui. Une bière à la main qu’elle dépose maladroitement pendant que leurs bouches s’unissent. Puis elle lance un coussin qui ne fait que bouger. Lui enlève celui sous son dos et le jette plus loin. Elle rit parce qu’il la chatouille de sa barbe contre son cou.

Plus de rires.

Elle passa une main délicate sur son cou, sentant sa peau irritée par une barbe rude. Sa main glissa lentement sur sa peau nue, qui s’était tranquillement asséchée. Au contact de ses seins, elle ralentit, se remémorant d’autres moments de la nuit précédente. Elle serra légèrement les doigts et ferma les yeux.

Kling… klang…

Les canettes tombant de la table basse la sortirent de sa transe. Murielle, la vieille chatte de treize ans, venait de sauter sur la table et la regardait d’un air dubitatif. Sarah se ressaisit, observa la chatte un instant, puis lui gratta la tête.

— S’ti d’chat…

Murielle ronronna légèrement, descendit de la table et se dirigea vers la chambre d’amis. Sarah la suivit du regard un instant, puis remarqua qu’elle était presque entièrement nue devant la fenêtre, dont les rideaux étaient grands ouverts. Rapidement, elle s’assura que personne ne la regardait, plaça son avant-bras devant sa poitrine et se dirigea vers la salle de bain.

La pièce était envahie de vapeur chaude. La ventilation n’était pas activée. Sarah appuya sur le bouton du ventilateur et observa rapidement l’endroit : pas de nouvelle brosse à dents, pas de traces d’eau sur le miroir, même le siège de toilette était baissé. Un seul élément surprenant : le rideau de douche était fermé. Elle avait pourtant l’habitude de le laisser ouvert, puisque les chats aimaient s’asseoir sur le rebord du bain et lécher les gouttelettes d’eau.

Sarah s’approcha en silence, puis tira d’un coup sec sur le rideau.

Personne.

Elle baissa la tête un instant, acceptant enfin qu’elle était seule. Elle repassa ses doigts sur sa peau, légèrement collante de sueur séchée, et décida de partir la douche. Elle referma le rideau le temps que l’eau chaude arrive, puis se plaça face au miroir. Elle s’observa.

Ses cheveux étaient grichous, emmêlés. Elle ne portait pas de maquillage — ce qui était habituel pour elle. Elle chercha des traces sur son corps : la peau de son cou était marquée, irritée par une barbe courte. Elle avait des rougeurs sur les seins. Sur son épaule gauche, une trace de morsure. Dans son dos, quelques égratignures et des marques de pressions prolongées.

Elle enleva sa culotte et s’observa encore. Près du pubis, la peau était elle aussi légèrement irritée, comme sur son cou. D’autres souvenirs remontèrent à la surface. Sa main sur une tête qu’elle serrait entre ses cuisses. Le dos arqué. Le poing dans la bouche pour étouffer ses cris. Elle observa sa main gauche, y remarquant aussi des traces de morsure. Elle laissa glisser sa main vers le bas de son ventre, se mordit la lèvre inférieure, ferma les yeux… puis se ressaisit et entra sous la douche.

L’eau était bien chaude. Elle se détendit immédiatement, laissant l’eau ruisseler sur ses cheveux, puis sur son corps. Savon en main, ses doigts parcoururent lentement chaque centimètre de peau. Sa peau devint lisse, glissante. La tête sous l’eau, elle gardait une oreille attentive. Les claquements de la tuyauterie la faisaient parfois sursauter. Fidèle à ses habitudes, elle s’attarda sur ses seins, puis entre ses cuisses.

Un bruit sourd la saisit. Le savon lui échappa, rebondissant contre les surfaces. Elle coupa l’eau et tendit l’oreille. Des pas semblaient se diriger vers la salle de bain, mais le bruit restait sourd, lointain. Une pause. Puis un léger grincement de porte.

Elle saisit la grosse bouteille de shampoing et plaça sa main armée derrière son dos. Le cœur et le corps remplis d’espoir, elle sourit, se mordit la lèvre… puis tira le rideau d’un geste vif.

Personne.

L’écho des pas se fit entendre à nouveau. Gaspard se trouvait au bas de la porte, se tortillant avec son oiseau-jouet dans la bouche, donnant des coups de patte et se cognant la tête sur le plancher. Toujours cet écho… juste assez pour que Sarah réalise qu’il s’agissait sans doute des pas lourds du voisin d’en haut.

Elle ne s’attarda pas à son reflet dans le miroir embué. Elle s’enroula dans une serviette, puis en plaça une autre autour de sa tête, prenant soin d’y envelopper ses cheveux.

Après quelques allers-retours entre la salle de bain et la chambre, maintenant habillée, Sarah retourna à la cuisine et se fit un café. Une fois prêt, elle s’assit à la petite table ronde et prit enfin son téléphone.

Aucun nouveau message.

En faisant défiler les applications, elle dut se résigner à accepter qu’elle avait probablement été victime d’un rêve éveillé. Elle déposa le téléphone sur la table et se cala dans sa chaise, les jambes repliées devant elle. Les deux chats vinrent tourner autour d’elle, miaulant tour à tour en quête de gratouilles ou de gâteries.

— Vous autres… vous n’avez pas vu quelqu’un partir, par hasard?

Les chats la regardèrent sans émotion. Gaspard se mit à se lécher les fesses. Murielle s’éloigna. Puis le téléphone vibra.

1 nouveau message. Inconnu.

Elle s’empressa de l’ouvrir.

« Hey Dr…

C’était super hier. Merci pour la bière, merci pour le divan. Check… c’était cool, mais j’pense qu’on devrait plus faire ça. T’es cool, t’es hot, mais… enfin. Je me suis permis de prendre une douche avant de partir. J’voulais pas te réveiller, t’avais l’air bien. Je voulais pas que ce soit awkward. Je vais être honnête : t’es tripante, t’es belle, t’es wild, mais j’sais pas c’est qui Chris, pis t’as des trucs à régler avec lui. Btw, si tu te souviens plus, moi c’est Samuel. Le gars qui s’occupe des achats de matériel. Ah, pis un de tes chats a pissé sur mes souliers…

Je vais faire du télétravail pour les prochains jours, question qu’on soit pas malaisés dans l’ascenseur.

Bonne chance, Sarah.

P.S. Pas la peine de me réécrire. »

Sarah resta figée devant l’écran. Elle relut le message quatre ou cinq fois, puis ferma son téléphone et le lança sur la table. Elle ramena ses jambes contre elle. Une larme coula sur sa joue. Murielle sauta sur la table et frotta sa tête contre la sienne. Sarah la regarda, renifla, frissonna.

— Ouin, Murielle… on dirait bien que je viens de prendre une douche froide, hein.

— C’est-tu toi qui a pissé sur ses souliers?

La chatte la fixa, s’assit et se mit à se lécher le cul. Sarah détourna le regard.

— Esti d’chat.