Maude appréciait une chose par-dessus toutes les autres : dormir. En se réservant une semaine de congé, elle avait planifié peu d’activités, si ce n’est de faire la grasse matinée aussi souvent que possible. Mais ce matin-là, une odeur vint chatouiller ses narines. Une odeur qui se classait facilement dans le top cinq des choses qu’elle aimait le plus : celle du café sur la cuisinière.
Elle ouvrit les yeux, regarda sa montre : 6 h 45. Exaspérée, elle tira le couvre-lit par-dessus sa tête et grogna.
— Putain de bordel de merde, Rizz, dit-elle à voix basse.
Elle retira le couvre-lit pour, encore une fois, être envoûtée par l’odeur divine. Puis se résigna à se lever. Elle enroula les draps autour de son corps nu et, d’un pas lent, se dirigea vers la cuisine. Le plancher du chalet craquait sous chacun de ses pas. Venant de l’aire ouverte, elle entendait du bruit.
Lorsqu’elle surgit, à très basse vitesse, dans l’espace entre la cuisine et le salon, elle aperçut Antoine, penché sur la table à café avec une canne à pêche dans les mains.
— Antoine, ciboire, as-tu vu l’heure?
Sans même relever la tête, il répondit du tac au tac :
— Maude, Maude! J’t’ai préparé du café. Viens voir.
Maude s’avança lentement.
— Mais veux-tu bien me dire ce que tu fais? demanda-t-elle, les yeux collés, la bouche pâteuse.
— J’ai trouvé un spot pour pêcher. J’suis en train de filer la canne, y a des hameçons, des mouches. Pogne-toi un café : le poisson mord plus le matin.
— Tu m’fucking niaises.
— J’vais avoir besoin de toi pour sortir la chaloupe de sous la galerie. J’ai même trouvé des rames dans le cabanon.
— Antoine. ANTOINE!!
Il releva la tête. Doucement. Il portait des lunettes-loupes — sûrement un accessoire qu’il avait trouvé dans la remise de pêche.
— Maude? dit-il doucement.
— Antoine, on est en janvier.
— OK, et?
— La rivière est gelée. Y a six pieds de neige partout. Tu vas pêcher quoi?
— Selon le guide… Il leva un livre qui était posé sur la table à café. La rivière ici est un passage de saumon.
— As-tu pris de la drogue?
— Trois cafés. J’avoue qu’il est un peu corsé.
— Antoine… y est 7 heures du matin. On est en vacances. On est supposés relaxer, pis toi tu veux aller à la pêche? Sur une estie de rivière gelée!!
— On pourrait percer la glace.
— T’es incapable, hein?
— De quoi?
— RIEN FAIRE!! Juste… rien faire, Rizz. Check. Check. Elle plaça sa tête dans sa main pour réfléchir.
Il la regardait avec beaucoup d’attention. Puis elle releva la tête.
— OK, Antoine, je vais aller m’habiller. Pis après, on déjeune. Pis je vais m’installer dans le solarium chauffé, avec un livre et un café, et j’vais rien faire. OK? Comme on avait prévu en venant ici.
Elle s’éloigna. Antoine, lui, se cala dans le divan. Il regarda tout l’attirail qu’il avait sorti, puis jeta un coup d’œil par la fenêtre. La neige tombait; la visibilité était réduite. Un instant, il se dit que c’était jouable, puis se résigna. Maude avait raison. Il se leva alors pour aller lui préparer des gaufres et couper des fruits.
Quand Maude revint, un déjeuner de reine l’attendait sur la table : gaufres et sirop d’érable, assiette de fruits coupés, café chaud. Elle regarda Antoine, qui nettoyait la cuisine.
— T’étais pas obligé, tsé, dit-elle en s’assoyant.
— Bah, c’est rien. Il s’appuya sur le comptoir et la regarda. Il finit d’essuyer la surface et alla la rejoindre.
Elle prit son temps. Une fois repue, elle alla ranger dans le lave-vaisselle assiettes et ustensiles. Elle se servit du café puis, livre en main, s’en alla s’installer dans le solarium.
Antoine attendit un instant, puis s’en alla la rejoindre. En silence, il s’assit non loin. Puis se leva pour réorganiser les revues sur la table basse. S’assit à nouveau. Replaça quelques coussins. Il prit un cahier de mots croisés, puis en trouva un qui n’était pas entamé. Au bout de quelques minutes, il alla le ranger dans le tiroir du petit buffet. En revenant, il saisit quelques bûches et entama de faire fonctionner le poêle à bois. Puis, une fois cette tâche accomplie, il replaça les bûches restantes en ordre de taille. Il fit le tour de la pièce, puis sortit.
Maude ne bougea pas. Elle l’observa tout le long en essayant de se concentrer sur son livre. Soudain, elle entendit une porte. Puis des bruits de grattage à l’extérieur. Antoine avait entrepris de pelleter la galerie qui faisait le tour du chalet.
La matinée passa. Antoine s’était trouvé des activités. Maude, de son côté, avait lu puis, vers onze heures quarante, déposa son livre pour aller préparer une salade de macaroni.
Antoine rentra pour le dîner. Il alla se réchauffer devant le poêle à bois, dans lequel il ajouta quelques bûches. Il retourna ensuite à la salle à manger, où Maude l’attendait avec deux assiettes remplies sur la table. Il s’assit devant elle, lui sourit, puis commença à manger. Enfin, Maude brisa le silence.
— Ça fait trois jours qu’on est là… on s’est jamais aussi peu parlé.
— Qu’est-ce que tu veux dire?
— Come on, Antoine. On se fuit. Je lis de mon bord, pis toi… Toi, je t’ai jamais vu aussi hyperactif. Qu’est-ce qui se passe?
— On passe jamais autant de temps seuls ensemble.
— Ça veut dire quoi, ça, Rizz?
— C’est toi la psy.
— Et? demanda-t-elle en déposant sa fourchette.
— Je sais pas. La routine?
— La routine? Fuck, tu m’niaises? Criss, on est même pas un couple.
— On est quand même pas à l’abri.
— OK, pis on brise ça comment?
— On dirait que tu cherches une solution à un problème qui n’en est pas un, dit-il sèchement.
— C’est impossible de parler avec toi.
Elle se leva, vida son assiette, puis se dirigea vers la chambre. Antoine, toujours assis, la regarda s’en aller, puis, avant qu’elle disparaisse, cria :
— Oublie pas que Rachel et les autres arrivent ce soir.
Maude ressortit la tête de la chambre.
— Parfait, ça va briser la routine.
Puis elle claqua la porte.
Pour le restant de l’après-midi, Antoine s’affaira à ranger le chalet, à replacer chaque élément à sa place : un coussin, un cadre incliné, les verres dans l’armoire. Maude, elle, resta enfermée dans la chambre. Sans faire de bruit, elle lisait.
Comme prévu, en fin d’après-midi, Rachel arriva la première. Elle entra, déposa son sac sur le divan, puis entama le tour du chalet.
— Hey ho? Y a quelqu’un? lança-t-elle.
— Ici, envoya Antoine depuis le bout du corridor.
Rachel le traversa pour trouver Antoine à quatre pattes, en train de nettoyer la baignoire. Elle s’appuya contre le cadre de porte et prit une bouchée dans une pomme qu’elle avait saisie au passage.
— Belle vue.
— Pour qui?
— Certainement pas pour toi. Est où Maude?
— Dans la première chambre, dit-il en se relevant, essuyant ses mains sur un chiffon.
Il s’avança pour la prendre dans ses bras. Elle ne bougea pas et se retrouva un peu coincée dans le cadre de porte. Antoine relâcha son étreinte, recula d’un pas. Puis Rachel prit une autre mordée de pomme et relança la discussion.
— Votre lune de miel est déjà finie?
— C’est parce que t’es arrivée.
— J’ai amené du vin.
— As-tu pensé aux baguettes? demanda Antoine.
— Fuck… on prendra du pain tranché.
— Avec du foie gras et des fromages fins…
— On peut toujours les griller sur le poêle à bois.
Il la dévisagea, puis la poussa pour sortir de la salle de bain. Cell sur l’oreille, il s’éloignait : « Ouais, Chris… êtes-vous passés au village? Non… Ça va prendre des baguettes. Non, ta so… »
Il était rendu trop loin pour que Rachel l’entende. Elle récupéra son sac, puis entra dans la chambre où Maude était. Surprise, cette dernière tira les couvertes et hurla.
— Fuck, Rachelllllll! T’aurais pu cogner!
Rachel sourit et vint se placer au bout du lit.
— Te masturbais-tu?
— C’est pas tes oignons!!! Sors!
— Oh my! Moi qui pensais que t’étais genre… en porcelaine ou un truc du genre.
— Fuck you, Raytch! Qu’est-ce tu veux?
— Rizz dit que votre lune de miel est finie. J’vais dormir avec toi! J’prends le lit du haut… maintenant que t’as tout mouillé celui du bas.
— SORS, ESTI D’CONNE!!! Elle lui lança son oreiller.
Rachel sortit en riant. Elle se dirigea vers le salon au moment même où Claudine arrivait, suivie de Fred quelques instants plus tard.
Ils s’installèrent autour du grand comptoir-bar. Maude vint les rejoindre quelques minutes plus tard. Fred avait emmené un assortiment de douces bières de microbrasserie de la région. Ils s’en ouvrirent tous une et se mirent à jaser.
Claudine les remercia de l’avoir invitée. Rachel ne manqua pas de souligner que c’était typique d’Antoine de rassembler son harem. Ils s’étouffèrent, tandis que Fred riait nerveusement.
Entre-temps, Chris et Flavie arrivèrent. Ils avaient les bras alourdis de plusieurs sacs. Fred se précipita pour les aider.
Chacun finit par se trouver une chambre, sauf Antoine, qui termina sur le divan-lit du salon. Ils préparèrent un vrai festin. Les bouteilles de vin se vidèrent l’une après l’autre. Mais, quelques heures plus tard, l’aire ouverte avait retrouvé sa netteté de l’après-midi.
Chris et Flavie furent les premiers à souhaiter une belle soirée aux autres et disparurent dans une chambre. Antoine, les jumelles, Fred et Claudine sortirent tous faire un feu. Bières en main, ils appréciaient le contraste de température.
Fred fut le premier à rentrer, vers minuit. Les jumelles suivirent quelques minutes plus tard. Claudine entra chercher deux autres bières, puis vint s’installer juste à côté d’Antoine.
— Cheers, Ant.
— Santé, Claudine! Content que tu sois là.
— Ah oui? Pourtant y a aussi Maude et Rachel. Manque juste Sarah.
— T’es venue avec ton arc?
— J’ai toujours quelques flèches prêtes.
— T’aimes la bataille?
— Instinct de survie.
Antoine sourit. Ils finirent leur bière et rentrèrent. Antoine déplia le lit-divan et y plaça des draps propres. Claudine s’approcha.
— Tsé que j’ai une chambre seule…
— Tsé qu’il y a Maude… Rachel…
— Y a deux lits.
— J’vais dormir ici, Clau. Mais… dimanche, en rentrant à Montréal.
— J’vais y penser. Y a Fred… y est pas laid.
— Bonne nuit, Clau.
— Fais de beaux rêves, Rizz.
Au petit matin, Antoine prépara le déjeuner. Un à un, les locataires du chalet se levèrent et joignirent leurs convives à table. Rires, blagues, discussions animées. Rachel troqua vite le café pour des mimosas. Elle en prépara sept, en but six. Avant 10 heures, elle dormait dans le divan-lit.
Maude s’est vite réfugiée dans le solarium, livre et café en main. Chris et Flavie — ou était-ce Jézabel? Peut-être Jade — sortirent prendre une marche. Fred, de son côté, trouva une pelle et des patins et entreprit de faire un cercle de patinoire sur la rivière. Antoine rangeait la cuisine et Claudine cherchait un peu quoi faire. Après trente minutes, elle alla voir Antoine.
— Hey, une promenade en raquettes, ça te tente?
— Définitivement. Y a plusieurs sentiers assez le fun.
— T’as des raquettes?
— Y en a dans la remise. Je t’y rejoins.
— J’t’attends devant ou dedans?
Il s’approcha d’elle.
— T’es terrible, Claudine, tu sais ça?
— Fun first.
— Et ensuite?
— Travail, maison, gym, travail.
— La mort lente.
— C’est l’autre nom que tu donnes au quotidien?
— À la routine.
Elle sortit, regarda vers la rivière. Fred pelletait sans relâche pour se faire un cercle de trois mètres de rayon. Elle descendit les marches puis se dirigea vers la remise d’un pas décidé. Elle s’approcha, ouvrit la porte, entra et tira la chaînette qui activa la lumière au plafond. Aussitôt, elle s’arrêta et cria. Flavie était appuyée contre un établi, et Chris était derrière elle, pantalon baissé. Claudine plaça ses mains devant ses yeux.
— Oh fuck!! J’m’excuse, j’m’excuse, j’m’excuse!!!
— Fuck, Claudine, sors!! cria Chris!
— Sors pas, Clau, viens-t’en, y a assez de place, lança Jade d’une voix maligne.
— J’veux juste les raquettes, dit-elle sans enlever la main de devant ses yeux.
— Sont à droite. Sors, esti! hurla Chris, essoufflé.
Claudine aperçut les raquettes, s’empressa de les prendre et ressortit en claquant la porte, lèvres pincées pour étouffer un rire.
Après leur escapade en raquettes, ils revinrent au chalet. Chris et Flavie avaient commencé à préparer le souper. Fred jouait seul au hockey sur la glace. Rachel essayait de rallumer le feu. Maude s’était assise à table et dessinait dans un calepin.
Le souper de groupe fut moins animé que la veille. Tous étaient plutôt silencieux.
— On est fatigués? lança Antoine.
— Trois heures de raquettes, ça fatigue, répondit Claudine.
— Marcher dans la neige aussi, renchérit Chris.
— Pas autant que trois heures de remise, mais bon… répondit Claudine.
Flavie cracha son verre de vin, tandis que Chris s’étouffait avec son morceau de viande. Rachel éclata de rire.
— Oh non. Clauuuu, tu les as pogné dans le cabanon…
— Tout juste…, répondit Claudine, un peu gênée.
— Bienvenue dans le club, lança Fred.
— Quoi, toi aussi, t’as vécu ça?
— On fait un chalet à chaque hiver. Et à chaque fois, ils se font prendre, dit Fred en se calant dans sa chaise, prenant une gorgée de bière.
— J’commence à penser qu’ils le font exprès, ajouta Antoine en faisant un clin d’œil à Chris.
Le souper se finit. Doucement, après avoir rangé, chacun retourna dans ses quartiers. Claudine ne renouvela pas l’offre à Antoine. Fred s’en alla seul faire un feu. Antoine, de son côté, feuilletait les guides de pêche.
Le lendemain matin, Antoine se chargea à nouveau du déjeuner.
Maude fut la première à se lever, suivie de Rachel. Elles déposèrent leurs sacs à côté de la porte puis se servirent à déjeuner. Elles lavèrent leur vaisselle puis s’en allèrent les premières. Fred fut le second à partir. Il prit un café, puis prétexta un rendez-vous pour rentrer tôt à Montréal. Flavie et Chris l’imitèrent peu de temps après. Ce fut ensuite le tour de Claudine. Avant de partir, elle resta un moment dans l’embrasure de la porte.
— Tu restes? demanda-t-elle.
— Ouain… j’vais profiter du silence.
— Me semble que y a juste eu ça.
— Des silences?
— Ouin. On était tous ensemble… mais seuls.
— C’est de même qu’on s’aime, faut croire, philosopha Antoine.
— Individuellement?
— Oui, mais ensemble.
Elle sourit et s’en alla. Antoine finit de ranger. Ramassa son sac, qu’il remplit. Puis regarda la rivière par la fenêtre. Le cercle de patinoire que Fred avait fait était en plein soleil. Un bâton de hockey planté dans la neige était invitant. Il enfila son manteau et sortit. Il fit quelques tours de patinoire, puis récupéra une rondelle qu’il mania habilement avec le bâton. Dans un silence absolu, on entendait les coups de patin résonner comme l’écho de l’absence. Il fit un lancer frappé. La rondelle tapa un morceau de glace et s’en alla se perdre dans la neige.
Antoine resta là, un instant debout au milieu de la glace, bâton en main, seul.
