L’air était empreint de deux odeurs. En premier, celle du sang. L’odeur métallique coulait sur le plancher. En second, l’odeur d’essence flottait dans l’air lourd.
Rachel laissa tomber le bidon d’essence qu’elle venait de vider. Elle glissa sa main dans sa veste de cuir, en ressortit une cigarette qu’elle porta à ses lèvres. De sa poche, elle sortit un Zippo. Elle alluma sa cigarette, puis lança le briquet vers la flaque d’essence. Elle s’éloigna lentement, la bâtisse derrière elle s’embrasant avec vigueur.
La voiture roulait à tombeau ouvert. Zigzaguant entre les voitures plus lentes. Rachel se regarda dans le rétroviseur. Le visage ensanglanté. Coupée à l’arcade sourcilière. Le nez cassé. Les lumières défilaient à haute vitesse. Comme des filaments déchirant la nuit.
Puis rien.
Lorsqu’elle ouvrit les yeux, Rachel avait mal à la tête, à la face, aux bras, aux jambes, au dos. Elle était dans une pièce sombre. Un lit. Quatre murs. Elle tenta de se lever, mais était retenue.
Des sangles.
Le bruit d’un loquet en acier se fit entendre. La porte grinça, puis s’ouvrit. Rachel tourna la tête, mais ne parvint pas à la lever.
Des pas s’approchèrent, on tira une chaise en métal qui grinça contre le plancher. Rachel grimaça en fermant les yeux, incommodée par ce bruit strident.
Puis quelqu’un s’assit sur la chaise. Rachel rouvrit les yeux pour constater celui qui lui faisait l’honneur de sa présence.
Chris.
— Si papa te voyait… il serait fier.
— Tu te trompes avec Maude.
— Fuck, Rachel. T’es sérieuse, là?
— Poisson d’avril. Oh wait, on est en janvier.
Chris se passa une main sur le visage. Rachel essaya de bouger la tête à nouveau, mais la douleur était trop vive.
— J’vais rien te dire, Chris.
— J’suis pas là comme enquêteur.
— T’es toujours en mode enquêteur. Pauvre Flavie.
— As-tu idée du risque que j’prends en ce moment?
— T’es venu me faire la morale? T’es vraiment le pire frère du monde, tu l’sais ça?
— LE PIRE… Le pire frère? Fuck, c’est pas moi qui suis attachée sur un lit!
— Ben pourquoi t’es là? Sûrement pas pour m’aider à m’évader.
Chris se leva momentanément. Il fit le tour de la pièce. S’appuya contre le mur opposé, qu’il frappa doucement, comme pour évacuer sa colère.
— Ça va, inspecteur, arrangez-vous pas pour que le mur vous accuse de voie de fait. J’suis témoin.
Chris se retourna et s’approcha rapidement. Il se pencha au-dessus de Rachel.
— Tu te moques toujours de tout, hein? La grande avocate… Maître Langlois, au-dessus de tout, meilleure que les autres. Tu veux que je te dise de quoi?
— De toute évidence, t’as besoin de le dire… Shoot.
— T’es juste une sale égoïste, Rachel. Tu penses juste à toi, t’agis de façon erratique, pis t’espères que les autres vont ramasser en arrière. Fuck you!
Elle le regarda un instant. Elle essaya de bouger un peu. Les sangles étaient trop serrées.
— Dis donc à tes collègues de me détacher, j’vais pas me sauver, calice. J’ai mal partout anyway. Et j’ai droit à un appel.
— T’es attachée pour ta sécurité, et celle des autres.
Rachel le regarda droit dans les yeux. Elle fronça les sourcils.
— Je veux qu’on me détache. Et qu’on me laisse passer mon appel.
— Va te faire foutre, Raytch. J’essaie d’être ton frère. Pis tu me traites comme un policier parmi les autres. Dans le fond, tu veux pas qu’on t’aide.
Il replaça la chaise et se dirigea vers la porte. Il fit une légère pause, espérant un mot, une réaction. Puis il cogna deux coups pour qu’on lui ouvre. La porte s’ouvrit aussitôt et Chris se remit en marche, puis Rachel le héla.
— Hey. Inspecteur.
— Quoi? demanda-t-il d’un ton sec en se retournant.
— Si t’étais venu en tant que frère, la première chose que tu m’aurais demandée, c’est comment je vais.
— …
— C’est ça. T’es aussi égoïste que moi. Tu voulais juste venir te pavaner, sauver le nom Langlois à la face des autres. Tu vaux pas plus que moi, Chris… Maintenant, si tu le veux bien, MON FRÈRE… dis-leur de me détacher, et que je veux PASSER UN APPEL.
Elle tourna la tête en direction opposée. Chris sortit. Elle l’entendit tout de même demander au garde de venir la détacher et qu’elle avait demandé à faire son appel. Quelques minutes plus tard, elle était assise dans une chaise roulante, seule dans une pièce, avec un téléphone qu’elle raccrochait tout juste.
Elle se passa les mains sur le visage, puis éclata en sanglots. La porte derrière elle s’ouvrit. Rachel s’empressa de s’essuyer le visage. L’agente qui entra déverrouilla les roues, puis l’amena vers une salle d’interrogatoire.
Une fois installée derrière la table, on la menotta à celle-ci. Puis les agents sortirent et la laissèrent seule.
Rachel s’observa dans la fenêtre miroir. Puis elle ferma les yeux.
Silence.
Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvrit. Un visage familier apparut.
Rizzo.
Il tira la chaise de l’autre côté de la table, puis s’assit, après avoir déposé un dossier à sa droite. Il plaça doucement ses mains sur la table, puis fixa Rachel un instant.
— Comment ça va? demanda-t-il d’une voix plutôt douce.
— D’après vous, enquêteur Rizzo, rétorqua-t-elle sans le regarder.
— Tu peux me tutoyer. Les caméras roulent pas encore.
— Je devrais te croire?
— Raytch. Là… là, je prends quelques minutes. Pas comme enquêteur. Comme ami. Veux-tu un café?
Pour toute réponse, elle hocha la tête en signe d’affirmation. Antoine se leva, puis se dirigea vers la porte. Avant de sortir, il se retourna vers Rachel.
— En revenant, les caméras seront en route. Et je serai l’enquêteur, pas l’ami.
— Je sais, répondit-elle à voix basse. Et moi, je serai Maître Langlois.
Il sourit.
— J’aurais donc dû t’inviter à souper hier, ajouta-t-il.
— Ça aurait rien changé, lança-t-elle sèchement.
— Bah… au mieux, j’aurais amené des guimauves.
— On va plus jamais en camping, dit-elle en regardant le vide.
— Ça te manque? demanda Antoine, appuyé contre la porte.
— Tout me manque… Parfois, on dirait que…
— Que la vie d’adulte, ça va vite… Que les rêves, les amis, les habitudes partent en fumée.
Elle sourit à son tour, puis détourna le regard. Il posa sa main sur la poignée, puis Rachel l’interpella à nouveau.
— Antoine, attends.
Il lâcha la poignée, puis se rapprocha un peu.
— Merci d’être venu en ami en premier.
Il sourit, hésita un instant.
— C’est rien, voyons. Check, Rachel… peu importe la suite…
— Je sais. T’as pas besoin de le dire.
Il hocha la tête.
— J’reviens. Il fit un pas en s’éloignant de la table.
— Attends. Attends, renchérit-elle.
— Oui? dit-il, la voix pleine d’espoir.
— Un lait, deux sucres, le café.
Il s’éloigna, posa sa main sur la poignée, puis ouvrit la porte. Au même moment, quelqu’un la poussa violemment. Antoine eut juste le temps de se tasser pour ne pas se la prendre en plein visage. Maude surgit de derrière. Antoine l’attrapa par le bras.
— Hey, tu peux pas être ici.
— J’veux lui parler!
— Non.
— C’est ma sœur, Antoine, j’te jure. Elle fronça les sourcils. Juste cinq minutes.
Il relâcha son étreinte. Regarda Rachel, qui avait la tête baissée. Puis regarda Maude. Elle avait les yeux pleins d’eau. Il regarda le plafond, puis baissa la tête.
— Fuck, Maude… cinq minutes, lui accorda-t-il par dépit.
— Merci, Rizz…
Elle s’avança jusqu’à la table, puis s’assit. Elle plaça une main sur celle de Rachel, qui évita son regard. Puis Maude brisa le silence.
— Rachel… comment ça va?
— Pas très bien…
Maude la regarda un instant.
— Tsé, Rachel, les gens normaux, dans ces situations-là, appellent leur avocat, pas une psy. Leur sœur, qui plus est.
— T’as raison, Maude. J’ai essayé de m’appeler, mais je me répondais pas, répliqua Rachel avec un brin d’ironie dans la voix.
— Dis-moi comment t’aider… veux-tu que j’appelle Chris?
— Non, c’est bon. Il est déjà venu jouer au père. La version déçue de moi. Comme papa.
— Qu’est-ce qui s’est passé, Raytch? Je… je sais que tu le diras pas… mais je le vois bien que tu souffres…
— J’suis juste tannée, Maude… Ça brûle…
— Qu’est-ce qui brûle? J’te… j’te suis pas.
Rachel pointa sa poitrine, à peu près là où se situe le cœur.
— Ici.
Maude lui prit la main, qu’elle serra avec force. Retenant ses larmes, elle se mordait l’intérieur de la joue.
— J’m’excuse, Rachel…
Rachel regarda Maude un instant. Les larmes sur ses joues trahissaient son habituelle froideur. Le sang séché redevenait écarlate au contact de l’eau saline. La voix tremblante, mais pleine de conviction, elle brisa le silence en s’adressant à sa sœur.
— Tout brûle tout le temps. On s’aime un instant, on s’oublie la minute d’après. On s’appelle quand on accomplit quelque chose. Mais au final, c’est toujours pareil. Quand ça va mal, on brûle en espérant que le vent pis le temps fassent disparaître les cendres de l’incendie qui nous consume en permanence. Pis si on pense que le feu, ça fait mal… ce qui nous fait mal pour vrai, c’est d’essayer de se relever, les deux pieds dans la braise. J’aimerais ça vous voir essayer de reprendre vie quand y reste plus rien après le brasier.
Antoine, de l’autre côté de la fenêtre miroir, écoutait la conversation. Un agent s’approcha, cafés en main.
— Un lait, deux sucres, et l’autre noir.
Antoine ne se retourna pas.
— Merci, Tim. Dépose-les là, s’il te plaît.
Tim les posa sur la table, puis revint vers Rizzo. Il le dévisagea un instant.
— Ça va, enquêteur? Pleurez-vous?
Antoine ne se retourna pas, mais essuya sa joue avec le manche de sa chemise.
— Non, non, ça va. Excuse, hey, Tim.
— Oui, m’sieur?
— As-tu déjà marché sur des braises, toi?
— J’suis… pas certain de comprendre, m’sieur.
— Ouin… y a juste elle qui peut comprendre.
Antoine sortit de sa poche son Zippo, qu’il fit tourner dans ses doigts. Il l’alluma, observa la flamme un instant, puis le referma aussitôt. Puis il le glissa doucement dans sa poche.
L’enquêteur Rizzo prit les cafés, ouvrit la porte et entra dans la salle d’interrogatoire.
