18. Dis-moi juste où, pas pourquoi

Antoine s’était enfin endormi. Rachel prenait toute la place, couchée en diagonale. Elle ronflait, ce qui avait empêché Antoine de trouver le sommeil pendant quelques heures. Alors qu’il était dans une phase de sommeil léger, la sonnerie de son téléphone le réveilla en sursaut. Dans le mouvement brusque qui le sortit du pays des rêves, Antoine eut juste le temps d’attraper le téléphone avant qu’il ne tombe au sol. La bouche pâteuse, les yeux collés, il répondit comme à son habitude.

— Rizzo…
— Antoine… Antoine, tu m’entends?
— Oui… crie pas. C’est qui, là?
— Excuse… dit-elle à voix basse. C’est Claudine.
— Fuck, Clau… as-tu vu l’heure? répondit-il sèchement.

Un léger silence s’installa. Il entendit sa respiration. Lente. Un bruit de fond qu’il ne parvenait pas à reconnaître remplissait l’espace entre chacune de ses respirations. Il se frotta le visage de sa main libre, s’assit sur le divan.

— T’es où, Clau, là?
— J’suis à Chicago. Je sais pas trop où.
— À Chicago? Es-tu correcte? T’as l’air perturbée.
— J’ai besoin d’aide, Ant. J’ai…
— Fuck… la coupa-t-il. Check… te reste combien de batterie?
— Vingt pour cent. J’suis dans un genre de resto 24/7.
— OK. Veux-tu que je m’en vienne?

Un autre silence s’installa. Le grésillement d’un néon se faisait entendre, mêlé à la respiration lourde de Claudine.

— J’veux pas te déranger, mais j’aurais vraiment besoin de quelqu’un…

Antoine fit une pause, regarda Rachel qui ronflait. Une coulisse de bave glissait sur sa joue. Il se frotta le visage, leva les yeux au plafond, pianota sur son téléphone, puis le ramena contre son oreille.

— OK, check. Y a un vol à 6 h. J’vais être à Chicago autour de 7 h… heure de Chicago. Je t’écris en sortant de l’avion. Bouge pas d’où t’es.
— OK, répondit-elle doucement. J’m’exc—

Antoine raccrocha avant qu’elle termine sa phrase, puis se leva. Il regarda sa montre : deux heures vingt. Il acheta un billet pour le vol de 6 h, sauta rapidement sous la douche, remplit un sac à dos de quelques vêtements additionnels et commanda un taxi. Sur la pointe des pieds, il sortit sans faire de bruit.

Dix minutes plus tard, il s’asseyait sur la banquette arrière d’une Camry récente. Le chauffeur, un vieil homme ridé à la moustache jaunie par des années de nicotine, lui demanda d’une voix profonde mais douce où il s’en allait.

— Aéroport de Montréal. Départ United.
— C’est un départ, chef.
— Merci.

Rizzo se cala dans le siège arrière. Il profita du fait qu’il ne conduisait pas pour observer le paysage urbain montréalais. Les lumières de la ville se reflétaient sur la vitre du taxi. À une heure aussi tardive — ou extrêmement tôt, diront d’autres — les rues étaient plutôt tranquilles. Quelques piétons rentraient tard chez eux. Un homme promenait son chien. Un itinérant fouillait dans les corbeilles publiques à la recherche de trésors. Les cheminées d’usines crachaient des nuages de fumée qui restaient bas à cause du froid.

Le taxi emprunta la rampe des départs de l’aéroport vers 3 h 30. Antoine paya la note en remerciant le chauffeur, puis entra. Il se dirigea immédiatement vers la sécurité. Une file d’attente y était déjà bien présente. Un petit écriteau au début du cordon indiquait que la sécurité n’ouvrait qu’à quatre heures du matin. Rizzo prit son mal en patience, observant ses voisins.

Quarante-cinq minutes plus tard, il avait passé la sécurité et se dirigeait vers la douane. À la question : qu’allez-vous faire à Chicago? Antoine répondit tout bonnement qu’il allait y passer quelques jours en visite. Le douanier lui remit son passeport et lui souhaita un bon séjour. Sans attendre, Antoine se rendit à sa porte d’embarquement, s’y assit et attendit que l’avion se remplisse.

Rizzo dormit pendant toute la durée du trajet. L’avion se posa sur la piste 5 à O’Hare. Léger, avec seulement un sac à dos, Antoine sortit pratiquement plus vite de l’aéroport qu’il n’avait mis de temps à sortir de l’avion. Sur le trottoir, près de la rangée de taxis, il texta Claudine.

« T’es où?
Jimmy’s Gyro & Grill. T’as besoin de l’adresse?
Non, c’est bon. J’suis là dans 30–40.
Merci, Ant… »

Il ne répondit pas. Il demanda un taxi, indiqua la destination, puis s’assit à nouveau sur la banquette arrière.

Le chauffeur ne dit pas un mot durant le trajet. Il se contenta d’un bonjour au départ et d’un merci quand Antoine lui remit l’appareil de paiement.

En sortant du taxi, Rizzo s’étira, puis observa le restaurant devant lui. Il entra et trouva Claudine, en piètre état, assise dans un coin, penchée sur la table. Doucement, Antoine tira la chaise devant elle et s’assit. Claudine releva la tête. Elle avait les yeux rouges, le mascara coulé, une coupure à la lèvre et l’arcade sourcilière fendue. Elle lui sourit. Pas un sourire joyeux, mais un sourire de soulagement.

— T’as déjà eu meilleure allure, commenta Antoine.
— Durs vingt-quatre heures, répondit simplement Claudine.
— Comment tu te sens ce matin?
— Perdue. Fatiguée. Honteuse.
— Honteuse?
— Fuck, Antoine… obligée d’appeler un ami pour qu’il vienne à ma rescousse.
— T’exagères pas un peu…
— Non… j’ai eu peur.
— T’aurais dû aller à la police.
— J’ai juste le numéro d’celle à Montréal.

Il sourit.

— Tu veux ma déposition?
— T’as pas besoin de me raconter. Check… je suis là. On regarde en avant. T’as besoin de quoi?
— Merci… je veux juste retourner chez nous, Antoine. Mais j’ai plus de passeport, plus de portefeuille… plus rien, en fait.

Antoine posa sa main sur la sienne. Sans dire un mot, il la regarda, lui sourit, puis se leva. Il alla au comptoir et revint quelques minutes plus tard avec deux cafés et un burrito déjeuner. Il posa le cabaret devant Claudine. Elle observa le plateau, puis releva la tête.

— Un burrito déjeuner? dit-elle avec dédain.
— C’était ça ou un muffin qui avait l’air sec.
— Je suis végétalienne, Antoine…

Antoine la regarda, puis regarda le burrito. Réalisant soudainement qu’il contenait des œufs, il tira le cabaret vers lui et mordit dedans à pleines dents. Claudine leva les yeux au ciel, prit son café et but une gorgée en fermant les yeux.

Ils restèrent ainsi en silence quelques minutes. Antoine engloutit le burrito, prit une dernière gorgée de café et tapa dans ses mains.

— Bon. On fait quoi? On pourrait aller voir la Bean, visiter quelques musées que j’ai jamais le temps de voir…
— Antoine.
— J’ai vérifié : ce soir, y a un match des Blackhawks.
— Antoine…
— Sinon, même s’il fait froid, y a le boardwalk. Super marche. Pis sinon, on peut aller patiner. Ou rester en dedans, y a plein de théâtres—
— ANTOINE!
— Oui? demanda-t-il calmement.
— M’as-tu vu la face?

Il prit une pause et l’observa. Elle tordait une napkin entre ses doigts. Ses mains tremblaient légèrement.

— Check, Clau… t’as raison. Tu veux pas aller à la police. Ce que je peux t’offrir, c’est que tu sois en sécurité. Là, là. Pis peut-être trouver l’ambassade canadienne.
— T’es quand même venu sans hésiter.
— Tu aurais fait pareil.
— Mais tu me demandes même pas ce qui m’est arrivé.
— C’est pas important, Clau.
— C’est pas banal.
— Ça t’appartient. Et à moins que j’aie quelqu’un à arrêter ou à qui casser la gueule, ça changera rien.

La clochette de la porte tinta. Une femme entra, commanda un déjeuner et alla s’asseoir avec un journal.

— J’dois aller à la toilette, dit-elle.
— Tu fuis.

Elle ne répondit pas et se leva. Antoine la regarda marcher. Elle boitait légèrement.

Le grésillement du néon reprit. Antoine alla se chercher un autre café.

Pendant son absence, il trouva un hôtel avec une chambre à deux lits queen et un early check-in. Quand Claudine revint, il enfila sa veste de cuir.

— Viens. On a cinq minutes de marche.
— On va où?
— D’abord, toi, tu prends une douche. Après, on verra.

Elle sourit, enfila son manteau. Antoine remarqua qu’il était déchiré à l’avant. Après avoir mis sa tuque, Claudine glissa ses mains dans ses poches et haussa les sourcils.

Sans se faire prier, elle alla directement à la salle de bain. Antoine, de son côté, passa au drugstore acheter une trousse de premiers soins, quelques barres énergétiques et de la gomme.

À son retour, Claudine était assise nue sur le lit du fond, immobile, regardant dehors. De l’eau perlait sur son dos. Mais ce qu’Antoine remarqua surtout, ce furent les ecchymoses couvrant sa peau cannelle.

Il lui tendit la trousse. La coupure à son arcade s’était rouverte sous la douche, une coulisse de sang traçait sa joue.

— Merci, Ant.
— C’est rien.
— J’pensais que tu serais revenu avec des condoms.

Antoine sourit, sortit un paquet de sa poche et le lança sur le lit.

— J’ai mal partout.
— Ils avaient plus d’huile à massage.
— Ça te dérange si je fais juste dormir?
— Juste si tu ronfles pas.
— J’ronfle juste pour faire fuir les one-night.
— Pourtant, je reviens souvent.

Elle se tourna sur le côté.

— Faut croire que tu comprends pas vite.

Antoine rit et s’installa sur l’autre lit.

— T’haïs pas ça que j’comprenne pas.
— Antoine?
— Oui?

Un silence envahit la chambre. Antoine releva la tête et remarqua que Claudine pleurait. Il se leva, se coucha derrière elle et l’enveloppa de ses bras.

— Tu dois être déçu? murmura-t-elle.
— Nah. Si tu savais ce que Rachel me fait vivre parfois…
— Justement. J’suis pas comme elle.
— On est tous un peu Rachel, des fois.

Claudine ne répondit rien. Elle enfouit son visage dans le cou d’Antoine, cherchant la chaleur. Les yeux fermés, un léger sourire se dessina sur ses lèvres.

— Merci d’être venu me sauver.
— C’est toi qui m’as sauvé.