19. Sous la nef

Le système de navigation de sa voiture n’avait même pas eu besoin de lui dire où s’arrêter. Les gyrophares des voitures de police qui encerclaient l’église abandonnée avaient suffi à lui indiquer l’endroit.

Elle gara sa BMW derrière ce qu’elle reconnut comme étant le El Camino d’Antoine. En passant à côté de la voiture d’Antoine, elle remarqua que cette dernière était très sale. Elle dessina un emoji grimace sur la vitre et écrivit « lave-moi!! – S ❤ » en dessous.

Sarah poussa la grande porte qui était tapissée de rubans jaunes. En entrant, elle aperçut une bonne vingtaine de policiers. Incertaine d’où se rendre exactement, elle rejoignit un petit contingent d’agents attroupés près de l’hôtel.

— C’est ici que ça se passe? demanda-t-elle tout bonnement.

Une policière brune se retourna doucement.

— Hum… Ils t’ont rien dit? questionna-t-elle en fronçant les sourcils.

— Non, juste de me présenter à l’Église Martyrs des pieux, avec ma trousse pour des prélèvements.

— OK. T’es mieux d’attendre qu’un enquêteur vienne te voir.

— Ouin, justement, j’ai vu le char de Rizzo dehors. Y est où?

L’agente fit un geste de la tête pour lui faire remarquer que Chris était là. Sarah la remercia puis se dirigea d’un pas nonchalant vers lui. Il prenait des notes dans son calepin. Sarah se posta devant lui. Au bout d’une minute, elle donna une tape sur son carnet. Chris fit le saut et échappa crayon et calepin.

— Voyons, calice, dit-il en se penchant.

Une fois ses effets récupérés, il se releva pour constater que c’était Sarah.

— Sarah… T’aurais pu juste dire « Hey », ou quelque chose comme ça.

— J’aurais pu, dit-elle en déposant son sac et croisant les bras. J’aurais aussi pu aller frencher le bel agent Castonguay là-bas.

— Ça aurait été très déplacé.

— Penses-tu, Chris?

Il ne répondit rien. Il referma son calepin puis le rangea dans son manteau.

Sarah regardait autour. Elle remarqua deux gros bacs gris avec un autocollant biohazard et des uniformes blancs qui en dépassaient. Chris la saisit alors par le bras et la tira derrière la colonne. Sarah se laissa entraîner sans résistance.

— Mon Dieu, Chris, c’était une blague, Castonguay. Mais écoute, si t’as tant envie que ça, on peut aller dans le confessionnal. Comme quand on était ados.

— Ta gueule, Sarah. C’est pas drôle, dit-il sèchement.

— OK, relax, c’est pour rire. Vous êtes donc bien tous tendus.

— Je pense que tu comprends pas la situation. La scène de crime, j’ai jamais rien vu comme ça.

— T’exagères pas un peu? L’église est abandonnée depuis des lunes, c’est quoi? Un squatteur mort poignardé?

Chris fit un pas en arrière puis prit une grande respiration. Il se frotta la barbe. Puis fit non de la tête.

— Check, Sar, l’église, tu la connais?

— Bin oui, j’la connais. On est venus ici toute notre vie.

— C’est ça. Mais là, oublie tout ce que tu connais.

— J’te suis pas, ajouta-t-elle en s’appuyant sur la colonne.

Un bruit sourd se fit entendre. Une porte à leur gauche se fermait. Une silhouette se tenait devant. Chris fit un pas de côté; Sarah se décolla de la structure. L’église était partiellement éclairée; des lanternes de construction étaient placées ici et là, alimentées par une génératrice à l’extérieur.

La silhouette s’avança vers eux. Il semblait enlever des gants, puis il entra dans la lumière.

Rizzo.

Il tenait dans sa main une combinaison blanche tachée de sang, puis, dans l’autre, une paire de gants. Il souleva le couvercle d’un des deux bacs puis y lança l’uniforme. Il jeta un œil autour, fit une pause, cogna doucement sur le couvercle puis se dirigea vers Chris et Sarah.

Ils le regardèrent un instant. Il n’avait aucune expression sur le visage. Il était blanc, la mâchoire serrée, semblant retenir des paroles. Il regarda d’abord Chris, puis regarda par terre. Il se tourna alors vers Sarah.

Elle vit quelque chose qu’elle avait rarement vu sur son visage. Une larme, à la commissure de ses paupières. Puis son regard, vide. Il fixait Sarah. Il tourna la tête, puis s’en alla. Silencieux. Abattu.

Sarah le regarda s’éloigner, puis sortir. Elle se tourna alors vers Chris.

— Voyons lui. J’l’ai jamais vu d’même. On dirait qu’il a vu un fantôme.

— Check, Sarah. T’es…

— Esti, je suis venue faire une job. Z’êtes ben weird, tout le monde! lança-t-elle en haussant le ton.

— T’es pas prête pour ce qu’il y a en bas.

— En bas? Dans la salle communautaire?

— Oui. Moi… j’y retourne pas.

— Chris… Ça doit pas être si mal. Je te rappelle que je découpe des cadavres dans la vie.

— Mets une combinaison, pis ferme les yeux.

Il recula d’un pas et lui indiqua le chemin d’un geste de la main.

Docteur Fortin enfila une combinaison blanche. En se déplaçant dans son scaphandre, elle faisait le même bruit que des papiers froissés. Elle s’avança, ouvrit la porte.

La porte du El Camino se referma. Antoine s’assit, face au volant. Il prit une grande respiration puis se mit à frapper sur le volant plusieurs fois avant de laisser s’échapper un cri qui aurait pu glacer le sang d’un lézard. Vidé, il s’appuya puis se mit à pleurer.

Il sortit son téléphone.

Sarah descendit les marches une à une. L’atmosphère était lourde. Le silence omniprésent. Elle n’entendait que le bruit de ses pas sur les marches.

Antoine fit défiler les conversations sur son téléphone. Rachel. Claudine. Maude. Fred. Puis il donna un coup vers le haut avec son pouce et les conversations se mirent à défiler rapidement.

Sarah arriva au bas des marches. Une grosse lumière pointée directement sur elle l’empêchait de voir quoi que ce soit. Elle avança puis aperçut une ouverture gardée par un policier en combinaison. Elle signa le registre puis glissa sa main à travers la porte en toile improvisée pour se frayer un chemin. Elle repensait à ce que Chris lui avait dit :

« Ferme tes yeux, y aura une corde au milieu pour te guider. Pis surtout, garde ton oreillette, parle-moi. »

— J’vais rentrer, Chris.

— OK. Un pas à la fois. Tiens bien la corde.

Elle s’engouffra derrière les bâches.

Antoine reposa son pouce pour arrêter le mouvement dans l’écran. Une vieille conversation, datant de sept ans auparavant. « Papa ». Il appuya sur le symbole d’appel. Le timbre se fit entendre.

Sarah avançait lentement; elle avait de la difficulté à distinguer ce qu’elle devait observer.

— J’vois rien, Chris.

— Avance encore, doucement, tu vas voir les murs accordéons de la salle communautaire.

— Je les vois. OK. Hey.

— Quoi? Quoi? Sarah?

— Le plancher est rendu… collant… On dirait que je sors du cinéma.

— OK. Sarah, écoute-moi bien. Dans environ cinq pas, y va faire plus clair.

— Oui, je vois la lumière entre les panneaux.

— T’arrives à l’entrée?

— Oui! La texture du plancher a changé, on dirait.

— C’est normal. Fais des petits pas. Pis surtout, contente-toi de suivre la corde.

— Esti que tu m’gosses.

Le timbre résonnait encore. Antoine regardait le plafond de l’auto. Troisième sonnerie. Puis un clic.

« Vous avez bien rejoint la boîte vocale de Carmine Rizzo… »

Sarah avançait doucement. Une fois ses yeux habitués à la clarté, elle serra fermement la corde. En touchant le plancher, elle voulut s’arrêter. L’odeur, ocre, lui serra la gorge. Elle revit le regard de Rizzo.

— Sarah!

— Sarah, tu respires fort. Ça va?

— Oui, oui.

— Sors.

— NON!

— C’est un ordre.

— TABARNACK! Laisse-moi faire.

Elle lâcha la corde pour prendre une photo. Elle fit quelques pas. Le sol glissait.

« Beeeep »

Silence.

— T’as jamais répondu à ton esti de téléphone… J’aurais eu besoin d’tes conseils…

Sarah sentit un obstacle sous son pied. Elle poussa. Il ne broncha pas.

— Lâche-moi, Chris.

— Tête de cochon.

— J’te jure que quand je sors j’te gifle.

— J’aurais pas dû t’envoyer là.

— Y a du sang partout…

Elle posa le pied sur un obstacle arrondi. Elle glissa. Son corps bascula. Elle chuta violemment.

Antoine pleurait.

— Tu m’as appris à être tough… à accepter qu’on mourrait pour notre job…

Sarah était étendue dans un lac visqueux. Les yeux fermés.

— Sarah! ES-TU OK?

— Hurle pas… J’suis tombée…

— FERME TES YEUX.

— Oui, Caporal Sergent.

Une goutte frappa son scaphandre.

— Chris?

— Bouge pas.

— Y a quelque chose qui coule… Ça tombe sur mon suit, j’vais ouvrir les ye—

— SARAH! Non! 

Antoine ouvrit les yeux.

— Ça fait sept ans que je te cherche, P’pa…

Il renifla.

— Comment j’vais dire à maman que j’t’ai retr…

« Beeeeeeppp »

— Boîte vocale pleine… Veuillez raccrocher.