21. Vendredi soir, personne ne répond

En regardant sa montre, elle s’est aperçue qu’il était 20 h 00. Elle a relevé la tête, tendu l’oreille. Seul le bruit grésillant des néons du corridor emplissait l’espace. Au loin, une balayeuse et des doigts qui tapaient sur un clavier.

Elle a étiré la tête hors de son bureau. Le couloir était encore illuminé, mais tous les bureaux étaient éteints.

Sauf un.

Celui de Craig, son patron. Elle a éteint son ordinateur, enfilé son trench-coat, pris sa mallette et fermé la porte.

Le tapis absorbait le bruit de ses pas. Arrivée près du bureau de Maître Craig Sullivan, elle s’est arrêtée. Elle pouvait l’entendre parler au téléphone, probablement à ses enfants. Elle fit mine de vouloir avancer, puis se ravisa et tourna les talons avant de se diriger vers l’ascenseur. Une fois à l’intérieur, elle appuya sur SS1, puis vérifia son téléphone.

Aucun message.

Elle appela Antoine.

Pas de réponse.

Elle appela Maude.

Pas de réponse.

— Voyons, calice, sont où?

Elle se résigna à appeler Sarah, puis enfin Fred et même Claudine.

Rien.

— Sacrament, vendredi, personne répond, se dit-elle à voix haute.

Elle rangea son cell dans son manteau. Les portes d’ascenseur s’ouvrirent et elle s’engouffra dans le stationnement.

À vingt heures trente, Rachel se stationnait devant chez elle. Elle pénétra dans son appartement. Un petit quatre et demi bien simple. Très minimaliste. Entièrement blanc, avec des meubles majoritairement gris. Quelques plantes asséchées venaient ajouter un soupçon de vie.

Elle se changea rapidement. Enfila une robe courte avec une petite veste par-dessus. Elle mit ses souliers à talons noirs, puis se maquilla très légèrement. Elle remplit sa crinière rousse de mousse pour lui donner du volume, puis s’observa dans le miroir. Satisfaite, elle quitta pour se rendre au bar de ses amis, Kenny et Béatrice.

Comme à son habitude, un vendredi soir de solitude, elle s’installa au bar, puis commanda un martini.

— Hey Kenny, elle est où Béa?

— Raytch!! Pas de Béa ce soir, elle est au gala des tenanciers. On est en nomination pour un truc de proximité ou j’sais pas quoi. C’est elle qui s’occupe de ces trucs-là.

— Trop cool. Dis, c’est tranquille ce soir, non?

— Pas mal ouais. À part les jeunes dans le fond, là-bas, qui fêtent le début de la relâche… Y a pas un chat. Et toi, t’es seule?

— Ouain… Y a des vendredis comme ça.

Il haussa les épaules, passa un coup de chiffon sur le comptoir et se dirigea vers le groupe de jeunes avec un plateau rempli de verres de toutes sortes.

Rachel but quelques martinis au point de se sentir légèrement enivrée. Le temps passa et elle était toujours seule. Aucune rencontre. Aucun texto. Rien. Le poids de la solitude la gagnait et l’amenait à commander d’autres verres. Elle ressemblait à un portrait triste. Seule au bar, dos à la salle, face à rien, confrontée à sa condition.

Quand l’écran de son cellulaire commença à être un peu flou, elle décida de s’en aller. Elle se leva d’un trait, ce qui eut pour conséquence de bloquer le chemin à un jeune homme qui arrivait, verre à la main. La collision fut inévitable et il aspergea Rachel de sa bière aux framboises.

— Oh shit, madame, j’suis vraiment désolé.

— Tu pouvais pas regarder où t’allais?? lança-t-elle en tirant sur sa veste de suède beige complètement tachée.

— Je m’excuse, je… Vous étiez assise, j’vous ai pas vue vous lever.

Elle l’agrippa par le collet et le poussa contre le bar en saisissant une bouteille vide qu’elle pointa sur son visage. Il eut un geste de recul et monta les mains pour se protéger.

— Vouvoie-moi une autre fois pour voir et je te promets que je remplis ta petite face de cicatrices.

Kenny arriva au même moment, saisit doucement le bras de Rachel et lui retira la bouteille des mains.

— Raytch, Raytch, c’est ok, relax. Il n’a pas fait exprès. Veux-tu que je te call un taxi?

Elle relâcha son emprise, puis replaça le collet du jeune homme avant de se retourner vers Kenny.

— Non. Je vais marcher, ça va.

— J’aimerais mieux te caller un taxi, lança le barman, inquiet.

— Non, c’est bon. J’ai besoin d’air frais.

Elle se dirigea vers la porte, puis sortit.

Dehors, elle s’adossa au mur puis s’alluma une cigarette. Elle jeta un œil sur sa veste; elle était sans doute gâchée. Elle fit quelques tours sur place pour se calmer, prenant de longues puffs. Après quelques minutes, la porte du bar s’ouvrit. Elle se retourna et vit le jeune homme sortir seul. Elle détourna le regard en levant les yeux au ciel pendant qu’il s’approchait d’elle.

— Madame, je m’excuse vraiment pour la veste.

— Va-t’en!

— Je voudrais au moins vous…

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’elle le saisit à nouveau. Dans un geste qu’il ne comprit pas trop, elle lança sa cigarette, le saisit par le manteau au niveau du torse et le poussa contre le mur en venant poser une lame de couteau sur sa gorge.

— Tu comprends pas vite, mon beau.

— J’veux juste…

— Chut, chut, chut. Écoute. Là, là. T’as une lame de couteau sur la gorge. Appelle-moi madame encore une fois pour le fun. Et cette lame-là va faire plus que juste un petit point de pression sur ta trachée. On se comprend?

Elle leva les sourcils en le fixant, attendant un regard d’approbation. Il tenta de hocher la tête en signe de oui, mais le couteau était toujours bien appuyé sur son cou.

Réalisant qu’il n’avait pas une once de malice, Rachel relâcha son emprise et rangea le couteau dans sa sacoche.

— Va jouer avec tes amis, veux-tu? lui dit-elle en reculant.

Il ne bougea pas. Elle l’observa un peu. Jeune, il devait avoir entre dix-huit et vingt-deux ans. Chevelure blonde, pas trop longue, mais assez pour lui faire un toupet. Son visage était lisse et dépourvu de toute pilosité. Il avait les yeux bleus foncés. Relativement grand, peut-être trois ou quatre pouces de plus qu’elle avec talons. Il était bien vêtu. Sous son manteau, il portait une chemise bleue unie, un pantalon chino vert pâle et chaussait une paire de loafers noirs.

— J’aimerais vraiment payer le nettoyage, s’il vous… s’il te plaît.

— Laisse faire, c’est gâché.

— Est-ce que je peux au moins me racheter?

— Check… Check, chose. Ça arrive, ok. J’ai une semaine de marde, une soirée de marde. Pis t’as genre seize ans. Va avoir du fun, ok?

— Rachel? C’est ça ton nom, hein?

— T’es perspicace. J’t’ai sans doute la seule fille dans le bar.

Elle s’éloigna tranquillement, le bruit de ses talons sur le trottoir résonnant dans la nuit solitaire. Le jeune homme fit mine de la suivre. Puis elle se retourna brusquement.

— Non, non, non. Tu vas pas me suivre. Tu te rends-tu compte comment c’est creep?

— Ouin, un peu. Je peux au moins te donner mon numéro pour que j’te rembourse.

— Tu lâches pas le morceau, hein? Check… C’est quoi ton nom?

— Joshua.

— Check, Josh. T’es bin cute, bin fin. Mais c’est juste une veste. Oublie ça. Oublie-moi. Va rejoindre tes chums, bois un coup, pogne-toi une de tes amies, pis demain tu te souviendras plus de rien et c’est parfait comme ça. Et surtout, Josh-U-A… ARRÊTE DE ME SUIVRE.

Elle tourna les talons et partit en accélérant le pas. Elle prit le soin de s’allumer une autre cigarette.

En marchant, elle jeta un œil de temps en temps à son cellulaire qui n’avait toujours aucune notification.

Sur le chemin du retour, elle croisa un laundromat ouvert 24/7. Tant qu’à avoir une soirée gâchée, elle décida d’y entrer. Elle enleva sa veste et la glissa dans une des machines, puis se rendit au distributeur de savon. Elle fouilla dans sa sacoche. Rien.

Elle se mit à la vider sur le petit comptoir quand les clochettes de la porte retentirent. Elle ignora, essayant de gérer le fouillis qu’elle venait de créer, comptant les vingt-cinq cents qu’elle trouvait. Le bruit de pas s’approchant, elle releva la tête.

Sans avertir, elle saisit une brocheuse qui était tombée de sa sacoche et la lança en direction de l’inconnu. Forte de plusieurs années à jouer à la balle molle, la brocheuse frappa l’individu en plein visage; il s’écrasa immédiatement au sol dans un cri de douleur, se tenant le visage à deux mains.

— MAIS T’ES FOLLEEEE!!! hurla-t-il.

Elle s’approcha lentement. Reconnaissant Joshua, elle rangea son couteau.

— Tu comprends vraiment pas vite, on dirait.

Il s’assit, le nez en sang. Rachel lui tendit alors un rouleau de papier de toilette qu’elle traînait aussi dans sa sacoche.

Il se fit deux petits cotons absorbants qu’il se plaça dans les narines, puis se releva.

— Coudonc, y a donc bien du stock dans ton sac, dit-il d’une voix nasillarde.

Rachel le toisa. Il avait le menton en sang; ses vêtements aussi étaient tachés.

— Tu manques vraiment d’expérience avec les femmes. On a toujours ce qu’il faut pour toute situation dans nos sacs à main.

— Une brocheuse? demanda-t-il, incrédule.

— Les estis de restos brochent jamais la facture avec le reçu Interac. Je me fais plus prendre.

Elle lui tourna le dos puis retourna chercher de la monnaie dans son fouillis. Joshua s’approcha timidement. Puis il tendit la main.

— Tiens, v’la un twonie pour le savon. J’en ai d’autres pour la laveuse si t’as besoin.

Elle le prit sans dire un mot puis l’inséra dans la machine distributrice. Elle choisit un pod de nettoyage et un sachet d’assouplissant, puis se redirigea vers la machine.

Joshua, qui l’avait suivie jusqu’à la machine, déposa ensuite une pièce de un dollar dans la fente prévue à cet effet et activa la laveuse. Elle le dévisagea et alla s’asseoir sur une des chaises en plastique.

Joshua, persévérant, alla s’installer face à elle, sur le comptoir de pliage.

— Joshua Sansregret.

— Pardon?

— Mon nom complet. Joshua Sansregret.

— Sans-gêne t’irait mieux.

Il rit en baissant la tête. Son sourire était honnête. Il avait une double fossette sur les joues. Rachel trouva ça mignon, malgré les taches de sang.

— Je m’excuse sincèrement, Rachel…

— Rachel Langlois.

— Enchanté.

— Pas moi. Tu as gâché ma veste. Pourquoi tu m’as suivie? T’as un death wish?

— C’était plus fort que moi. On m’a appris à toujours payer mes dettes. Et à m’excuser quand j’fais une bêtise.

— On t’a correct élevé. Y a de l’espoir pour ta génération, on dirait.

— Je…

— T’as quel âge d’abord? On t’a pas appris à pas suivre? C’est creep.

— Je t’ai suivie parce qu’il est tard, il fait noir et c’est pas un quartier sécuritaire pour une be… pour une femme seule.

Rachel se surprit à rougir. Légèrement. Elle fronça les sourcils et se mordit la joue.

« Voyons, Rachel. C’est un gamin, il est juste charmant. Calme-toi! » pensa-t-elle, puis elle détourna le regard pour l’ignorer.

— J’suis certain que derrière tes accès de violence, y a une gentille personne.

— Tu penses ça, toi? Du haut de tes quinze ans?

— J’ai dix-neuf. Et oui, je le pense. Ton regard reflète pas ta… hargne.

— Mais tu sors d’où, toi??? Personne dit “hargne”.

— Haha. De nulle part! Mais c’est vrai. J’ai senti une fragilité dans ton re…

— Ok, chut, chut, Casanova. Je vais t’expliquer quelque chose. De un, mon regard, il dit : gamin, va t’coucher. De deux, j’ai le double de ton âge. On vit pas la même vie, mon beau. T’es bin cute avec tes yeux bleus, tes boucles blondes, ton sourire de magazine et ta shape d’athlète, mais… mais… Va chier, ok.

Elle le pointa avec la brocheuse comme pour se faire menaçante.

— Hey hey. Continue. Ma shape d’athlète et?

Il lui sourit. Rachel ne put s’empêcher de s’esclaffer aussi. Elle mit son visage dans ses mains un instant, puis se redressa, le regardant à nouveau.

— Tu me gosses. Arrête de sourire.

— D’accord, dit-il en reprenant son sérieux.

— Tu fais quoi dans la vie, Joshua Sanshumilité? demanda-t-elle nonchalamment.

Il sourit à nouveau.

— J’étudie en science pure.

— Oh shit, ok, ok. Donc on parle de quoi? Médecine?

— Oui. J’ai déjà eu des offres de McGill et de l’Université Laval.

— Ok…

— Et toi?

— Moi? Haha. Moi… j’suis pas médecin.

— Et tu fais quoi?

— Avocate. Criminaliste.

— Et tu te promènes avec un couteau à cran? Et en plus, tu attaques les gens?

— Faut être prévoyante, c’est un quartier dangereux, à ce qu’il paraît.

— C’est illégal.

— On sait jamais quand un médecin va vous attaquer. Tu connais le principe de légitime défense?

— Fair enough.

À ce moment-là, la machine à laver émit une petite mélodie annonçant la fin du lavage. Rachel se leva pour aller récupérer sa veste. Elle la tourna dans plusieurs sens pour vérifier si le nettoyage s’était bien fait.

— Et puis, maître? Votre verdict?

— Lâche-moi le maître, veux-tu? C’est presque correct! Ça va le faire.

Il descendit du comptoir en faisant tomber la pile de revues qui s’y trouvait. Il s’accroupit pour tout ramasser, puis se dirigea vers la sécheuse, ouvrit la porte et fouilla dans ses poches en tirant sur la veste de Rachel.

— Wow wow, Joshua Sansexpérience. Ça va pas à la sécheuse, ça.

— Ah non?

— NON! Voyons, toi. C’est du suède. Ça vaut… Arggg… laisse faire. Je vais le faire sécher à plat.

— D’acc. Fait que, on fait quoi?

Elle le regarda un instant sans répondre. Un peu surprise.

— De quoi, on fait quoi?

— Bin, on va où? On attend ici que ça sèche?

— Nenon. Moi, j’rentre chez nous faire sécher ça, pis… pis toi… Toi, tu vas voir tes amis ou ta blonde ou j’sais pas.

— J’ai pas de blonde. Et mes amis… on s’en fiche. Allez, je te raccompagne.

— J’suis une grande fille, merci.

— J’y tiens. On va pas finir ça plate sur un beep de laveuse? Et tu m’as presque pété le nez, tu me dois bien une balade dans la nuit rosemontoise.

— Tu as du cran, Joshua Sanscopine. Ok. J’accepte… Mais t’avise pas d’essayer quoi que ce soit.

— Promis, m’dame.

Elle le dévisagea, puis le poussa à l’extérieur. Ils se dirigèrent lentement vers l’appartement de Rachel. Ils discutèrent un peu de tout et de rien sur le chemin, qui prit environ dix minutes. En arrivant devant chez elle, Rachel se retourna pour lui faire face. Lui resta immobile.

— Merci, Joshua Sansamis.

— Mais de rien, Raytch.

— Wow wow. Raytch, c’est pour mes amis.

— On est pas amis, maintenant?

— Hummm, pas encore…

— Ça prendra quoi?

— Plus qu’une soirée au laundromat.

— La soirée est encore jeune, non?

— T’es cute. Mais non.

— On pourrait se revoir?

— T’es sérieux? J’ai deux fois ton âge!

— Ok. Et?

— T’es pas possible!

— Charmant, qu’elles disent les autres.

Elle roula les yeux. Elle recula d’un pas, puis se tourna et avança jusqu’à la porte. Elle inséra la clé dans la serrure. Puis elle se retourna à nouveau vers lui.

— T’inquiète, on va sûrement se recroiser.

— Tu m’donnes même pas ton numéro.

— Nope.

— T’es sérieuse?

— Oui.

— Wow.

Elle lui sourit. Puis s’avança vers lui. Elle le saisit par le collet et le tira vers elle pour doucement déposer ses lèvres sur les siennes. Un court instant, elle poussa sa langue pour retrouver la sienne et, lorsqu’elles firent contact, elle rouvrit les yeux, puis s’éloigna. Il avait encore les yeux fermés quand elle recula et le poussa. Il perdit pied et tomba assis sur le trottoir. Elle s’approcha de lui, se tenant droite, le regardant de haut.

— En attendant la prochaine fois. Bye, Joshua Sanséquilibre…

Il ne répondit rien. Surpris, elle entra dans son appartement. Il ne put qu’entendre la porte se barrer. Il sourit, se releva, enleva les papiers de toilette de ses narines — ils étaient imbibés de sang, mais au moins ça avait eu l’effet escompté. Il les jeta par terre puis commença à s’éloigner. Il mit ses mains dans ses poches, puis, étonné, en ressortit une carte.

« Maître Rachel Langlois

Avocate criminaliste

514-546-2398 »

Il sourit à nouveau, puis une goutte de sang tomba de son nez et vint s’écraser sur la carte, rendant illisible le numéro de téléphone. Il regarda en l’air, découragé, puis s’éloigna.

De l’autre côté de la porte, Rachel le regarda s’en aller par l’œil-de-bœuf. Elle se tourna, se laissa glisser le long de la porte. Doucement, elle toucha ses lèvres et laissa sa main glisser le long de son cou. Elle ferma les yeux.

Son cellulaire vibra.

Elle soupira, puis regarda l’écran.

« Antoine »

Elle le posa par terre.

Après tout, le vendredi soir…

Personne ne répond.