Leurs verres se sont cognés. Un petit tintement, comme une cloche, s’est fait entendre à travers la musique jazz qui jouait.
Les deux jumelles étaient assises l’une en face de l’autre dans la salle à manger de Maude.
— À ta santé, ma sœur. Lança Maude.
— À nos belles faces. Ajouta Rachel avant de prendre une grande gorgée.
Elles se regardèrent un instant. Le miroir l’une de l’autre. À quelques détails près. Maude portait les lunettes en accessoire mode et gardait ses cheveux attachés. Rachel arborait toujours un rouge à lèvres éclatant et gardait sa crinière libre et frisée.
— Pour vrai, Maude. Que me vaut cette invitation un soir de semaine ? Demanda Rachel.
— J’avais envie de te voir. Répondit sans conviction sa jumelle.
Rachel la toisa. Elle déposa sa fourchette puis s’appuya le dos contre le dossier de sa chaise. Elle prit sa coupe de vin, la vida, puis la remplit à nouveau. Elle défia Maude du regard.
— Ok, deux options.
— Je t’écoute. Dit sèchement Maude en portant sa coupe à ses lèvres.
— Tu as tué quelqu’un. Dit Rachel en s’avançant, appuyant ses coudes sur la table.
— Tu gèles. Répondit Maude.
— Dommage. Ok. L’option ennuyante alors… Tu as rencontré quelqu’un ? Reprit Rachel en regardant sa manucure.
— Tu es tellement rabat-joie. L’accusa Maude en fouillant dans sa salade à la recherche d’un concombre.
Rachel prit une bouchée du canard au vin qu’avait préparé Maude. Mastiqua, prit ensuite quelques feuilles de salade, encore croquantes, puis enfin fit passer le tout d’une autre gorgée de vin.
— Un repas de canard pour annoncer que tu as rencontré quelqu’un, c’est moyen si tu veux mon avis.
— T’es jamais contente, hein, Raytch ?
— Si, si. Raconte-moi. Comment il s’appelle ? Il vient d’où ? Est-ce que je vais pouvoir l’essayer ? Dit-elle en souriant et levant les sourcils.
— NON ! Répliqua Maude avec véhémence. Celui-là je ne le partage pas.
— On verra bien. Fecque. C’est qui ?
— T’es tellement conne. Il s’appelle Thomas. C’est un ingénieur, il est français mais vit ici depuis… 4-5 ans, je sais plus.
— Un ingénieur français. Woah. Ça change des musiciens bohèmes d’un peu nulle part.
— Ça veut dire quoi, ça ?
— Tu fais de drôles de choix. Lança Rachel.
— C’est toi qui dis ça ? Attaqua Maude.
— C’est très bit…
Au même moment, on sonna. Rachel tourna la tête, sans finir sa phrase. Maude se leva, l’air songeur.
— T’attendais quelqu’un de plus ? Demanda Rachel.
— Non. Dit simplement Maude en se dirigeant vers la porte.
Derrière la vitre givrée, elle pouvait distinguer une silhouette de bonne taille. Elle jeta un œil dans le support à parapluie, s’assurant que son bâton de baseball Louisville en bois était bien à portée de main. C’était un cadeau que lui avait fait Rachel après une mauvaise expérience avec un ex violent.
Elle le prit doucement, le plaça derrière son dos puis ouvrit la porte.
— Antoine ? Questionna Maude.
— Hey. Ma jumelle préférée. Je peux entrer ? Demanda-t-il en entrant sans trop attendre la réponse.
— J’imagine. Se contenta de répondre Maude.
Il enleva son manteau, ses bottes, puis se dirigea vers la salle à manger. Maude, elle, replaça discrètement le bâton de baseball, après avoir fait semblant de l’assommer en sacrant silencieusement.
Antoine entra discrètement et s’assit à table à côté de Rachel.
— Ah bin, en parlant de mauvais choix. Dit Rachel en le pointant à Maude qui revenait avec une coupe de plus.
— C’est pas super gentil, ça, venant de mon avocate préférée.
— T’as fait une faute à fuck friend, je pense. Lui envoya Rachel.
— Tu peux être sûr qu’on est toutes sa quelque chose de préférée. Renchérit Maude en remplissant sa coupe.
Rachel le toisa. Maude mangea un peu de salade et Antoine semblait ne pas savoir à laquelle s’adresser en premier.
— Qu’est-ce que tu calice, là, Rizzo ? Demanda Rachel sans retenue.
— Excellente question, Madame Langlois. Entama Antoine.
Rachel prit le couteau à sa droite et le souleva en direction de l’invité indésirable.
— Appelle-moi Madame une autre fois pis tu vas enquêter sur ton propre meurtre.
Antoine sourit en levant les mains en signe d’innocence. Il prit la coupe de vin, en fit tourner le contenu qu’il regarda à la lumière puis en prit une gorgée. Satisfait, il déposa la coupe.
— J’étais chez Fred, pis on avait bu quelques bières, alors j’ai décidé de marcher, mais il a commencé à mouiller. Et vous savez comment j’haïs la pluie de mars. Enfin, ça a commencé à virer en verglas quand j’ai réalisé que j’étais à deux portes de chez toi, Maude. J’ai vu de la lumière et suis venu pour demander un gîte, un abri et un morceau de pain.
— Calice, Antoine. Se contenta de répondre Rachel.
— Tu habites littéralement à trois portes d’ici, Antoine. Lui fit réaliser Maude.
— Ok, j’avais pas envie de rentrer pis d’être tout seul chez moi. C’est une meilleure réponse, ça ? Mais je savais pas que le duo était réuni par contre. Et ça, ça me rend heureux. Alors. Dit-il en levant son verre. On boit à quoi ?
Maude le regarda, décontenancée. Rachel pouffa de rire. Puis elle leva son verre à son tour, regarda Rizz et lança :
— Ahh, mon beau Rital, si tu savais comment ça me rend heureuse que tu demandes ça… on boit à la nouvelle vie de Maude !
— Nouvelle vie ? Demanda-t-il en regardant Maude en plissant les yeux. Tu vas enfin demander le divorce fraternel de Rachel ?
Maude, amusée mais aussi gênée à la fois, leva son verre à son tour.
— Vous êtes tellement niaiseux. J’ai rencontré quelqu’un. Se contenta-t-elle de répondre.
Antoine sourit, puis trinqua avec elles avant de boire presque l’entièreté de son verre. Il ne dit rien, mais esquissa un demi-sourire.
Rachel le remarqua. Elle plaça sa main sur l’épaule de l’enquêteur.
— Ça fait mal, hein. Lui dit-elle en le regardant, fronçant les sourcils.
— Quoi donc ? La questionna-t-il.
— Être deuxième. Répondit Maude en portant sa coupe à ses lèvres.
Antoine reçut celle-là comme un petit coup de poignard. Il était habitué aux réponses incisives de Rachel, mais Maude.
Maude le toisa. Elle était parfaitement consciente de ce qu’elle venait de faire. Intraitable, elle en ajouta même une couche.
— Ça va te libérer une journée de plus pour Rachel ou Claudine. À moins que tu aies recommencé à voir Sarah ? Sinon, c’était quoi son nom, à la serveuse, là ?
— Florence ! Ajouta Rachel sans hésiter.
— Ah oui, Flo. Est un peu jeune par contre.
— Ok, ok. C’est bon, j’ai compris. Se défendit Antoine.
— Anyway, on est descendus dans sa liste, Maude. Y a deux nouvelles stagiaires dans son département. Dit Rachel, toujours sans le regarder.
Antoine, sentant qu’il dérangeait Rachel, prit sa coupe, la vida puis se leva.
Maude dévisagea Rachel. Elle lui lança un « sérieux ? » muet, en levant les sourcils. Elle se leva pour raccompagner Antoine. Puis Rachel en ajouta.
— Tu peux rester, Antoine, mais si tu restes, c’est moi qui pars. Après… Ça serait pas la première fois que Maude scrap une nouvelle relation à cause de toi.
— C’est bon, Rachel. Mais tu devrais slaquer sur le vin un peu si tu veux bien rentrer. Suggéra Antoine.
— Inquiète-toi pas pour moi, mon beau Rital, j’me rends toujours à bon port. Dit Rachel en soulevant son verre.
— Ouain… Au pire, j’suis à trois portes, ça te fera moins loin pour scrapper ta soirée. Ajouta Antoine en s’éloignant pour de bon de la salle à manger.
Il arriva devant la porte puis enfila ses bottes et son manteau. Maude le rattrapa.
— Antoine… excuse. Je… check… J’voulais t’en parler toute seule.
— Hey, hey, Maude. Excuse-toi pas… Rachel a raison… j’avais pas d’affaires ici ce soir.
Maude le regarda sereinement. Elle le prit dans ses bras puis relâcha rapidement son étreinte. Antoine sourit puis se pencha vers elle pour chuchoter.
— Dis-lui pas que j’ai dit qu’elle avait raison.
Maude rit alors qu’Antoine ouvrait la porte. La pluie faisait maintenant un fort bruit de picotement. Ils réalisèrent rapidement que ce qui s’annonçait un petit verglas était maintenant une importante averse. Le balcon de chez Maude était entièrement recouvert de glace, les marches aussi.
Antoine s’apprêta à sortir quand Maude l’agrippa par le manteau.
— Ho, hey, t’es malade ? Lui lança-t-elle.
— C’est juste du verglas, Maude.
— As-tu vu l’état des marches ?? J’ai plus de sel, oublie ça. Tu sors pas.
Puis elle le tira brusquement à l’intérieur avant de refermer la porte. Au même moment Rachel réapparut. Elle s’appuya contre le cadre de porte, verre à la main.
— Ouin bin, ça tombe en esti. Dit-elle tout bonnement.
— Les marches sont un danger, Antoine va rester le temps que ça se calme. Dit simplement Maude.
— T’es chanceux, Rizz. Toujours la bonne jumelle qui te sauve.
— Qu’est-ce que j’t’ai fait à soir, Raytch ? Demanda Rizzo.
— Ce que tu fais à chaque fois, Antoine… tu m’voles ma sœur.
Elle se retourna et alla s’asseoir dans le salon.
Antoine regarda Maude qui haussa les épaules. Puis ils la suivirent au salon aussi.
Le grésil frétillait contre la grande fenêtre du salon qui était déjà recouverte d’une couche de glace, rendant la vue à l’extérieur à la fois floue et distorsionnée.
Rachel était assise dans le fauteuil alors que Maude s’assit délicatement sur le sofa. Antoine, soucieux, décida de s’asseoir par terre.
— J’voulais pas gâcher votre soirée. Commença par dire Antoine.
— Trop tard. Dit sèchement Rachel.
— Arrête, Raytch. Ça va nous faire une soirée comme dans le temps du cégep. Relativisa Maude.
— On avait pas dit qu’on parlait plus du passé ? Demanda Rachel.
— Ouin. Renchérit Antoine. Et en plus tu as ton nouveau chum à nous raconter. Dit-il en envoyant un clin d’œil vers Rachel.
Cette dernière répondit par une grimace, puis un sourire.
— Vous saurez rien ! Martela Maude. J’en ai déjà trop dit à Rachel.
— Quoi ? Raytch a eu des détails en primeur ? Se surprit Antoine.
— Je dirai rien à propos de Thomas l’ingénieur français ! Lança Rachel sans hésiter.
— Calice, Rachel ! Pesta Maude.
— Attends, attends. Sors-tu avec Thomas Roche, l’ingénieur français qui bosse dans le bureau d’architecte du cousin de Claudine ?
— Ah, tabarnack ! Sérieux, Rizz ?? Tu connais tout le monde ! S’emporta Maude.
— Attends, quoi, tu le connais pis pas moi ! Interrogea Rachel.
— Connais, connais. Je dirais pas ça comme ça. Reprit Antoine.
Maude se leva d’un bond. Se dirigea vers la cuisine puis revint avec une nouvelle bouteille de vin. Elle remplit son verre puis le vida avant de le remplir à nouveau et de revenir au salon.
— Asti que tu m’fais chier, Rizz. C’est pas possible, pas moyen de rencontrer quelqu’un que tu connais pas. S’enragea Maude. Explique !
Antoine vida son verre.
— J’l’ai rencontré début janvier au chalet de l’oncle à Claudine, on est allés skier…
— Ok, ok, arrête. J’veux même pas savoir. Dit Maude en se relevant et quittant la pièce.
La porte de la salle de bain claqua.
— Bravo, Rizz. Applaudit Rachel.
— Come on, je pouvais pas savoir. Se défendit-il. Pourquoi ça la fâche, d’abord ?
— Asti que d’in fois, pour un enquêteur, tu vois pas les indices.
Antoine observa Rachel un instant. Il se leva et alla s’asseoir dans le divan deux places. Il déposa sa coupe vide sur la table à café.
Rachel se pencha et remplit leurs verres. Puis leva le sien en sa direction.
— Aux éternels célibataires.
Antoine sourit.
— Ça me donne pas plus d’indices. Dit simplement Antoine.
— Je pense que le problème, c’est la filiation. Expliqua Rachel.
— C’est-à-dire ?
— T’es son Rome. Tous les chemins mènent toujours à toi…
Rachel se pencha en avant. Le regardant dans les yeux sans bouger.
— Laisse-la tomber en amour. Libre de toi. Dit simplement la rouquine.
Maude passa beaucoup de temps à la toilette. Rachel et Antoine vinrent à bout de la bouteille. Raytch était maintenant dans un état bien avancé. Antoine tenait encore debout mais peinait un peu.
Rachel se leva puis se dirigea vers la salle de bain. Elle cogna délicatement sur la porte.
— Maude… Mauuudeee, t’es-tu encore dans la toilette ?
Pas de réponse.
Elle colla son oreille sur la porte mais n’entendit rien.
Antoine vint la rejoindre, il se plaça derrière elle pour l’imiter et appuya son oreille contre la porte.
— Qu’est-ce qu’on essaie d’entendre ? Demanda-t-il à voix basse.
— Si elle vit toujours. Dit Rachel en pouffant de rire.
Antoine rit à son tour puis plaça une main sur sa bouche pour ne pas être trop bruyant.
Rachel se retourna lentement pour faire dos à la porte. Antoine avait les deux bras de chaque côté de ses épaules.
Elle laissa sa main glisser sur son visage.
— Toujours Maude qui se case en premier. Dit-elle en le regardant droit dans les yeux.
— Tu veux te caser, toi ?
— J’aimerais surtout ça tomber en amour. Répondit-elle en chuchotant.
Antoine ne sut répondre par des mots, mais comme à son habitude, c’est quand même sa bouche qui répondit.
Leurs bouches se joignirent, délicatement, se pressant l’une contre l’autre. Rachel l’agrippa par le collet pour le tirer contre elle. Leurs corps s’écrasant contre la porte. Rachel, enivrée par l’alcool, se surprit à être maladroite, erratique et joyeuse. Échappant un rire complice avec Antoine après que leurs dents se soient cognées.
Alors qu’ils s’embrassaient avec vigueur, leur poids contre la porte et la main maladroite de Rachel sur la poignée ouvrit cette dernière pour les jeter par terre sur le plancher de la salle de bain.
Antoine, sur Rachel, releva la tête. Rachel, l’imitant, pencha la sienne en arrière. Les deux eurent la même vision de Maude : elle était couchée par terre, les pantalons aux chevilles, la tête appuyée sur son bras à ronfler. Dans sa main droite, elle tenait son cellulaire fermement.
Rachel regarda Antoine et ils se mirent à rire, silencieusement, se réfugiant l’un dans le cou de l’autre.
Rachel brisa le moment.
— Criss qu’est parfaite. Dit-elle en regardant sa sœur.
— C’est pas ça son plus grand défaut ? Demanda Antoine en relevant la tête.
— Criss oui… Check là. Est saoule, les fesses à l’air, elle bave… pis fuck, non seulement est belle, mais a trouvé le moyen de tomber sans faire de bruit.
— J’pense qu’elle a même un peu vomi.
Ils rirent, en silence. Antoine ferma les yeux, puis silencieusement vint reposer ses lèvres sur celles de Rachel.
