Chris s’affairait à casser la glace dans l’entrée de garage. Avec sa pelle en acier et son pic, il profitait de la température douce pour briser de gros morceaux qu’il poussait ensuite dans la rue.
Profitant que Flavie soit partie reconduire les filles à une fête d’amie, il avait le champ libre pour ses activités de banlieusard.
Il était face à la porte de garage quand il entendit des pneus crisser et une fourgonnette entrer en trombe dans l’allée pour s’arrêter à quelques centimètres de lui. Il eut juste le temps de lancer ses outils et mettre les mains devant pour se protéger. Le nez du véhicule s’appuya sur ses mains en le poussant légèrement, mais sans plus.
Derrière le volant, Flavie le dévisageait. Elle arborait ce regard qu’il connaissait trop. Accusateur.
Elle sortit.
Claqua la porte.
— Debout dans le driveway. Tu veux te faire tuer, Langlois ?
— Calice… Jade. On avait pas dit que c’était Anaïs qui conduisait ?
— À chauffait, pour aller r’conduire les filles. Pis après, Jeza trouvait ça plate.
— Me semble qu’on avait un deal. Anaïs ou Flavie derrière le volant. Sermonna Chris.
— Mais c’tait plate… plaaaaate… C’TAIT PLATE EN TABARNACK CHRIS !
Il l’observa un instant. Elle avait maintenant les sourcils froncés.
— Jezabel, ciboire. Vous me découragez, le danger ça vous dit rien ?
— Vert, jaune, rouge on appuie sur le frein. Vert, jaune, rouge, la couleur DU MALIN ! Hihihi.
Elle se dirigea vers l’arrière de la fourgonnette puis en ouvrit le haillon. Chris la rejoignit.
— Laisse, je vais les rentrer, lui dit-il.
Elle se retourna vers lui puis s’approcha. Elle plaça son index sur son torse. Son regard avait changé. Il percevait du désir, de la chaleur, fauve.
— Les filles sont pas là… tu sais ce que tu devrais rentrer d’autres que les sacs, mon amour…
— Jade… Dit-il en repoussant sa main.
— Quoi ? Elle s’approcha. J’ai une surprise.
— Esti, qu’est-ce que t’as fait ?
— Flavie a mal au cœur quand c’est Jezabel qui conduit. Elle est allée dormir. Moi pis Jeza on a fait un… Petit détour.
Chris pencha la tête sur le côté en l’observant. Il se mordit l’intérieur de la joue. Elle continuait de le regarder avec son air de défiance. Puis son regard changea, soudainement.
— On a été sage, Chris… sage, sage, sage, promis… Mais c’est tentant des fois. Parce que Rizz ne nous appelle plus jamais… IL NOUS IGNORE, LUI AUSSI.
— Fuck. Jeza, réveille Flavie.
— Tut, tut, tut… J’ai pas fini… Reprit Jade. Avec Jez, on est allées au sex shop.
— Non. Dit sèchement Chris.
— Han, han. Dit-elle en le regardant droit dans les yeux, se mordant la lèvre inférieure.
Puis Jade se pencha dans la fourgonnette, fouilla dans un sac avant d’en sortir un jouet vibrateur. Elle le montra à Chris qui aussitôt essaya de le cacher.
— Fuck, Jade, rentre ça dans la maison.
— Hihihi ! Ça te gêne ? Demanda Jezabel.
— T’aurais pas pu y aller un mercredi après-midi ? Imaginez si des gens qu’on connaît vous… t’avais vu ?
— On a fait attention. Cache-cache derrière les rayons. Personne nous a vues, mais… Anaïs a reconnu d’autres mamans. Une, deux, trois petites cochonnes… chantonna Jezabel.
— Attends quoi ? Anaïs était avec vous deux ?
— C’est parce que j’étais cu-curieuse… Je-Jezabel a dit qu’il y avait des beaux sous-vêtements ro-roses… j’aime vraiment le ro-rose…
Chris se prit le visage à deux mains, un peu découragé. Il fit demi-tour, quelques pas, puis revint, prit le vibrateur qu’il cacha dans la sacoche de Flavie et la somma de rentrer dans la maison. Il récupéra les sacs d’épicerie et ferma le haillon.
Il reconnut Jezabel qui rentrait dans la maison — elle lui faisait un doigt d’honneur en disparaissant derrière la porte.
Il déposa les sacs sur le comptoir de la cuisine. Flavie réapparut, entama de vider l’épicerie. Ordonnée, elle avait emballé les achats par catégorie d’aliments. Dès lors, elle remplissait les armoires en premier, prenant bien soin de claquer chaque porte pour faire sentir son mécontentement à Chris.
— Flavie, t’es pas obligée de claquer les portes. Lui dit-il doucement.
— Pourtant t’aimes ça, la musique. Répondit-elle sèchement.
— La musique ?
— Claque, claque, claque les petites portes… Claque, claque, claque jusqu’à ce qu’elle SOIT MORTE ! Chantonna-t-elle.
— Jezabel… Sérieux, là ? Ramène Flavie.
— Flavie est fâchée… Fâchée grise… comme le printemps, qu’elle haït… elle le haït… C’est gris, gris, gris.
Clack. Clack.
Elle lança le sac par terre puis en entama un autre.
Chris se plaça de l’autre côté du comptoir. Il l’observait toujours ; elle regardait dans les sacs. Lorsque celui qu’elle tenait lui plut, son regard devint sérieux. Puis elle esquissa un petit sourire en coin.
Elle sortit des paquets emballés dans du papier ciré couleur saumon.
— T’es allée chez le boucher ? Questionna-t-il, surpris.
— Je préfère choisir moi-même la coupe de viande.
Son ton était plus calme, en contrôle. Chris se relâcha un peu.
— Tu sais que tu peux demander au boucher de l’épicerie aussi, Daphnée.
Elle releva la tête pendant qu’elle ouvrait les paquets. Elle se pencha, ouvrit l’armoire sous le comptoir et se releva avec le compresseur à sous-vide, qu’elle déposa sur la table.
— Oui, mais chez le boucher je peux lui dire exactement la coupe que je veux, je choisis la pièce de viande et aujourd’hui, Maurice m’a même laissé la couper. Dit-elle en souriant, pendant qu’elle plaçait les morceaux dans un sac plastique.
— Et ça s’est bien passé ? Demanda-t-il, songeur.
Elle releva la tête, sérieuse.
— Bien sûr que oui. J’suis pas conne, je coupe mieux la viande que tous les bouchers sur place. Assura-t-elle. Maurice a même proposé de m’engager, que ça ferait pas de tort d’avoir une aussi jolie fille s’occuper de la boucherie.
— Il a dit ça, lui ? Dit Chris en pinçant les lèvres.
Ses yeux scintillèrent un instant ; elle esquissa un sourire, remarquant l’air jaloux de Chris.
— Oui. Mais j’lui ai dit que mon rôle de mère m’occupait en masse, et que j’avais déjà un travail à la pige.
Elle rangea la machine, puis finit de vider les sacs, doucement. Elle mit ensuite les morceaux de viande, emballés sous vide, au congélateur. Elle sortit un livre de recettes qu’elle ouvrit sur le plan de travail. Elle redevint sérieuse en tournant les pages.
— Je pense que je vais faire un bœuf bourguignon, dit-elle sérieusement. Ça va faire plaisir à Flavie, elle aime mieux la cuisine d’automne.
— T’aurais pas voulu que je fasse du barbecue pour célébrer l’arrivée du printemps à la place ?
Elle leva la tête, le regarda, regarda par la fenêtre. Une légère pluie avait commencé à tomber.
— Tu sais que je déteste le printemps, Chris. On va pas faire du barbecue en mars.
Chris reconnut le timbre de voix de Flavie. Soucieux de ne pas la froisser, il se contenta d’hausser les épaules. Puis il la regarda. Elle commença à rassembler les ingrédients.
— J’ai quand même envie de faire une recette différente. Lança-t-elle tout bonnement.
— Ah non, intervint-elle. On-on fait toujours la re-recette de grand-maman. On co-commencera pas à changer main-maintenant.
— Sérieux, Anaïs, laisse-moi faire, ça va faire changement.
— Pou-pourquoi tu veux faire chan-changement, Fla-VIE. On fait toujours la-la recette de mamie Su-Suzanne.
— Parce que parfois faut embrasser le changement. Répliqua Flavie en réunissant dans un bol les épices appropriées.
Elle entama ensuite de couper des oignons et des carottes. Délicatement. Elle prenait son temps, avec douceur.
— Tu-tu vois, Flavie, on a pas be-besoin de faire différent. Les ca-carottes en rondelles, les-les o-oignons en quartier. On peut pas se tromper si on chan-change rien.
— Anaïs… Faut essayer de nouvelles choses, que j’te dis. Tiens, coupe ces patates-là. Dit-elle en plaçant des patates douces sur la planche en bois.
Elle reprit le couteau, puis haussa un sourcil. Elle l’éplucha, puis regarda Chris, incertaine. Lui, amusé, lui fit oui de la tête.
Elle prit une grande respiration puis coupa le légume racine en rondelles, puis en quartiers. Elle les ajouta au reste des ingrédients en les faisant glisser dans le chaudron.
— Tu vas voir, ça va être délicieux. Reprit Flavie en plaçant la planche et le couteau dans le lavabo.
Ensuite, elle prit une autre planche qu’elle plaça au centre, puis sortit le couteau à filet. Elle tâta la viande et fronça les sourcils en se croisant les bras.
— Trop froide. Dit Daphnée.
Elle détourna le regard, puis jeta un œil à l’extérieur.
Elle déplia les bras, puis marcha doucement vers la fenêtre. Elle se mit à regarder dehors.
Chris l’observa. Il savait combien Flavie aimait les moments de solitude, à regarder par cette fenêtre. Dehors, il avait installé les balançoires des filles précisément à cet endroit-là pour que Flavie puisse les contempler.
— J’ai quand même hâte que le soleil s’installe pour que les filles jouent dehors. Dit-elle à voix haute.
Chris ne répondit rien. Il se leva puis se glissa derrière Flavie qui venait tout juste de déposer les paquets de viande restants sur le comptoir. Il l’enlaça avant de placer son nez dans le creux de son cou. Puis délicatement il l’embrassa, doucement.
— Chris… Dit-elle, agacée.
— J’en profite pendant qu’on est juste toi et moi.
— J’ai pas beaucoup d’énergie, mon amour, tu le sais, le manque de soleil m’affecte. Dit-elle en fermant tout de même les yeux.
Lentement elle laissa ses mains glisser sur les bras de son mari. Chris ne répondit rien, si ce n’est qu’il continua son chemin, rejoignant l’oreille gauche de Flavie, sachant que ça lui donnerait un frisson. Mais pour toute réaction, elle serra un peu plus fort les doigts dans ses avant-bras.
— Moi, j’en ai très envie, dit Jade. On pourrait essayer le nouveau jouet.
Chris, reconnaissant Jade, hésita. Il relâcha son étreinte, mais aussitôt, elle serra plus fort et replaça les bras de son mari autour de sa taille.
— Hey, hey. Tu vas pas te défiler maintenant, on en a très envie. Ajouta-t-elle en plaçant une main sur sa tête pour la ramener dans son cou.
Chris se laissa guider, et à sa grande surprise, la résistance ne vint pas de lui.
— C’est moi qu’il a pris dans ses bras. Pas toi. Dit Flavie, haussant légèrement le ton.
— Mais t’en as même pas envie, tu viens de dire que tu étais fatiguée… Moi, j’ai des idées plein la tête. Jade se retourna pour faire face à Chris.
Elle le défiait du regard. Puis passa son index sur sa joue.
— J’ai envie de réconfort. Protesta Flavie.
— Tendre, tendre, comme la viande… Faites-la saisir à p’tit feu… Un peu plus d’huile pour être heureux… FAIS-MOI L’AMOUR COMME TU VEUX !
— Écoute-la pas, mon amour. Reprit Flavie en prenant le visage de Chris dans ses mains. Embrasse-moi encore, doucement.
Chris fit mine de retourner embrasser le cou de Flavie, mais soudainement elle ramena son visage face au sien.
— Pis moi j’veux d’l’action, dit Jade en le plaquant contre le comptoir.
Chris essaya de relâcher l’emprise de sa femme, mais elle l’avait coincé. Elle le saisit par le collet avant d’ouvrir grand les yeux, laissant glisser ses mains sur les épaules de son mari, approchant de son oreille.
— Embrasse-moi juste. Laissa-t-elle glisser entre ses lèvres.
Puis, il s’exécuta. Pressant doucement son corps contre le sien.
Au bout d’un moment, Chris relâcha son étreinte, laissa sa bouche se décoller, rouvrit les yeux.
Elle, le laissant s’éloigner, garda la bouche à demi ouverte, avant d’ouvrir les yeux.
Ils se toisaient. Elle respirait rapidement. Lui la regardait, hypnotisé. Son regard à elle changea — une fraction de seconde, un éclat, fauve.
Il se rapprocha à nouveau, décidé, puis elle posa une main sur son torse pour le garder à distance.
— Faut-faut qu’on aille cher-chercher les filles à-à leur fête. Dit Anaïs, essoufflée.
Chris fit un pas en arrière en regardant le sol. Il laissa échapper un soupir.
Daphnée râla, agacée. Elle le contourna, puis prit le couteau et s’empressa, avec beaucoup d’agilité, à découper la viande. Elle en fit des cubes parfaits.
— Tasse-toi, dit-elle froidement.
Puis elle se pencha et sortit un pot de farine. Elle en jeta sur le plan de travail avant d’y rouler les cubes qu’elle venait tout juste de couper. Elle rangea le pot, puis pendant que Chris la regardait faire, elle sortit un poêlon de sous la cuisinière, alluma le rond, puis y versa un gros filet d’huile.
— Tu devrais te placer de l’autre côté, tu me gênes. Ajouta-t-elle sèchement.
Sans rouspéter, Chris se résigna et s’assit sur le tabouret de l’autre côté.
Pendant ce temps, Daphnée ouvrait une bouteille de vin rouge avant de lancer un morceau de viande dans la poêle chaude. Il frétilla instantanément ; elle y lança alors les autres morceaux. Elle remua un peu pour bien dorer chaque côté, puis enfin les transféra dans le chaudron. Elle déglaça ensuite la poêle avec le vin rouge qu’elle laissa chauffer un instant avant de le verser à son tour dans le chaudron. Toujours aussi machinale, elle rinça la poêle et la plaça dans l’évier avant de se retourner, saisir une coupe de vin, la remplir et la faire glisser devant Chris.
Elle se rinça les mains, les essuya puis regarda sa montre.
— Anaïs ? Dit Daphnée d’un ton sec. On y va.
— O-ok. Je-je conduis. Dit-elle en se dirigeant vers l’entrée.
Elle saisit son manteau, ses clefs puis ouvrit la porte d’entrée.
— À tantôt, mon amour. Lança-t-elle, enjouée.
Chris sourit, reconnaissant l’énergie de Flavie.
Elle fit ensuite un pas en arrière pour apparaître dans le cadrage de porte. Il fit mine de se lever vers elle.
— Brasse à chaque vingt minutes.
Puis elle quitta.
— Ok, Daph… Dit Chris dans le vide, au moment où la porte se fermait doucement.
Il prit une gorgée de vin, puis une autre. Il se dirigea vers l’entrée, enfila ses bottes, mit son manteau, sa tuque, puis sortit dehors.
La fourgonnette tournait déjà le coin de rue quand il arriva au centre du driveway.
Il la regarda un instant. Puis se retourna, récupéra son pic et se remit à casser la glace dans l’entrée.
