27. Le dimanche des absents

« Aucun message »

Antoine mit son cellulaire dans sa poche puis poussa la porte du café. Pour un dimanche matin, l’endroit était inhabituellement vide. Antoine s’assit au bar. Un grand miroir avec « La Stregga Cafè » peinturé en vert, blanc, rouge, lui faisait face.

Rizzo patienta un instant. Il regarda plusieurs fois autour de lui, constatant que l’établissement était bel et bien vide. Et enfin, une voix se fit entendre.

— Arrivo, un attimo.

Une jeune femme sortit de derrière le miroir. Grande, cheveux brun ondulés. Elle attachait un tablier autour de sa taille en avançant, puis releva la tête et s’arrêta net en voyant Antoine.

— Rizzo ? Demanda-t-elle, surprise.

— Florence ? Répondit-il avec autant d’étonnement.

Ils se regardèrent un instant. En silence.

Florence sortit de sa torpeur, saisit une bobépine dans sa poche puis releva ses cheveux en toque qu’elle fixa ensuite, en s’avançant jusqu’au comptoir. Elle saisit un chiffon et commença à essuyer la surface.

— Franco veut pas te voir ici. Dit-elle simplement.

— C’est pas gentil ça, moi qui venais lui offrir mes meilleurs vœux pour son nouveau café.

— Ah, dommage, il est pas là. Mais je vais lui transmettre le message.

Antoine sourit. Toujours assis, il regarda la jeune femme se détourner de lui et continuer à passer le chiffon sur tout.

— C’est plate aussi parce que je voulais lui jaser de c’qui s’est passé hier sur Saint-Laurent.

— Argh, ça tombe mal, hein. Dit-elle sans intérêt.

— Fecque, sont où ? Demanda Antoine.

— Qui ?

— Franco, les clients, les associés… Come on, Flo, on est dimanche matin… Le café est vide ?

— Voyons, mon beau Ritz, c’est dimanche de Pâques.

— Ok, et ? Demanda-t-il, incrédule.

— Sont tous à l’église.

— Tu te fous de ma gueule là ?

— Ce sont des gars très croyants.

— Pis quoi encore ?

— Non, c’est vrai. Franco passe son temps à parler de l’Église, San Giuseppe ci… San Giuseppe ça… Et les lampions…

— Les lampions ? Dit-il, surpris.

— Les lampions. Franco capote sur les lampions, il passe son temps à en parler, il pleut il veut aller allumer des lampions, il y a un match de la Juve, il va allumer des lampions. On attend la livraison de café, il va allumer des lampions. Je te le dis, une passion, même à la limite, un fétichisme. Mais hey, dis-y pas que je t’ai dit ça, c’est genre… Son secret.

Antoine resta de glace. Voyant bien que Florence se foutait de lui, il pianota des doigts sur le comptoir. Puis changea de sujet.

— Est-ce que tu vas prendre ma commande ? Demanda Antoine, nonchalamment.

— Seulement si tu prends pour emporter.

— Dans le fond vous voulez pas vraiment vendre du café ici ?

— Du café, des biscottis, on peut même te servir de la boisson, regarde là sur le mur, licence complète.

— Donc, pourrais-je avoir un double espresso ? Dans une tasse.

Florence lui sourit puis se dirigea vers la machine. Antoine se leva un instant pour enlever son manteau. Puis se rassit. Il observa Florence manier le porte-filtre, la tasse, frapper sur le bord du comptoir pour se débarrasser de la rondelle de marc.

Elle plaça une serviette en papier, puis une soucoupe sur laquelle elle vint déposer la tasse. Elle releva la tête.

— Tiens, mon beau Antoine. Compliment de la maison, à condition que tu le boives en silence et que tu partes après.

— C’est trop gentil ça… Mais dis-moi, Florence. Annabelle, à l’autre café de Franco, elle me donnait un amaretti avec l’espresso.

Florence lui sourit à nouveau, mais cette fois en fronçant les sourcils. Elle ouvrit une jarre en verre, puis sans prendre les pinces, elle saisit un biscuit qu’elle dirigea vers la serviette de Rizzo, avant de le laisser tomber dans sa tasse.

— Oups. Dit-elle simplement.

Antoine ne répondit pas immédiatement ; il inclina simplement la tasse pour voir le biscuit s’imbiber de café et disparaître sous le crema. Amusée, Florence lui tendit une cuillère.

— Veux-tu une cuillère pour manger ton cookie ? Envoya-t-elle doucement avant de laisser la cuillère devant Rizzo.

Il ne répondit rien à nouveau. Il prit une gorgée du bout des lèvres, essayant de ne pas aspirer de grumeaux. Puis il redéposa la tasse. Florence de son côté passait un chiffon sur la cafetière et replaçait les tasses.

— Et toi, Florence, tu n’es pas à la messe ?

Sans le regarder, elle répondit tout bonnement.

— Je sais pas si ils vous apprennent les bases de la gestion de commerce dans la police. Mais ça prend des employés pour faire rouler la place.

— La place est vide. Renchérit-il.

— C’est vrai que je parle tout seule en ce moment.

— Fecque, tu travailles plus au resto ? Demanda-t-il alors.

— Mercredi au samedi au resto, dimanche au café. Si tu veux je t’envoie ma cédule par courriel aussi.

— On est déjà rendus là ?

— Ark, non. Dit-elle en se faisant un café.

Antoine reprit une gorgée, puis grimaça légèrement. Florence, cachée derrière la gigantesque machine, esquiva un sourire. Puis elle déposa sa tasse devant Antoine avant de recommencer à nettoyer le comptoir.

— Toi, l’Rital ? Tu fêtes pas Pâques ? Pas d’église pour toi ? Demanda-t-elle.

— Déformation professionnelle, je pose trop de questions… Qui a crucifié ce type ? Y a quoi dans le vin ? Pourquoi portez-vous une robe, monsieur ?

Florence se surprit à rire, puis reprit son sérieux aussitôt. Elle se mordit la joue pour se punir de cette inconduite. Elle reprit ensuite son ton cynique.

— J’aurais pensé qu’à Pâques, tu jouais au lapin avec les deux carottes.

Antoine s’étouffa avec sa gorgée de café. Il toussa un bon coup. Florence le regarda sans trop réagir. Puis elle sourit à nouveau.

— Pis, tes impressions sur l’amaretti ?

Antoine déposa la tasse. Il fouilla dans son manteau pour en sortir un paquet de cigarettes. Il en porta une à sa bouche puis l’alluma.

— C’est interdit de fumer ici, inspecteur. Lui indiqua Florence.

Antoine souffla la fumée puis fit tomber la cendre au bout de la cigarette directement dans le café.

— C’est bon, j’ai un cendrier. Répondit simplement Rizzo.

Elle leva les yeux vers le plafond puis se dirigea vers l’arrière-boutique. Elle revint quelques instants plus tard avec une bonbonne de Febreze.

— Tu shooteras ça après.

— Demandé comme ça, tout ce que tu veux.

— Ark. Ajouta-t-elle.

Elle l’observa un instant, puis se mordit la joue. Retourna devant la machine à café et prépara un nouvel espresso qu’elle plaça devant Rizzo.

— Ça va faire 4 dollars. Dit-elle.

— J’vais payer en partant.

— Criss que tu gosses, Antoine. Lança-t-elle avant de se retourner.

Il prit une gorgée, jeta sa cigarette dans l’autre tasse avant de prendre la bonbonne et rafraîchir l’air autour.

— Fecque, toi, Flo… dit-il avant de reporter la tasse à ses lèvres.

Il l’observa un instant. Elle était appuyée contre le comptoir du fond. Elle avait enlevé sa bobépine et gardait ses cheveux détachés. Ils tombaient sur ses épaules. Les rayons de soleil venaient faire ressortir des reflets châtains entre les vagues de ses cheveux.

— Toi, tu le connais Gaston Lachapelle ?

— Lachapelle… Lachapelle ? Un homme d’église ? Dit-elle avec tout son sérieux.

— Pas mal sûr qu’il avait la même passion que Franco pour les lampions.

— C’est une passion plus répandue qu’on pourrait le croire.

— C’est surtout le chef du club école des motards de Montréal.

— Jamais entendu parler de ça. Ajouta-t-elle.

— C’est drôle ça, parce que vois-tu, hier il a été abattu en plein jour à deux coins de rue d’ici.

— Ahhh, mais tu vois, mon beau Biscuit Ritz, moi hier après-midi j’étais au resto dans le bas d’la ville.

— Pis le fait que Lachapelle, Dieu ait son âme, a été vu au resto avec Franco pas plus tard que jeudi midi, ça te dit rien ?

— C’est pour ça que ça te prend ma cédule, le jeudi midi, je suis à l’université.

Antoine sourit à nouveau. Puis vida sa tasse. Il la poussa doucement vers Florence, puis lui fit signe qu’il en voulait une autre.

Elle tenait sa tasse à deux mains, la portant à ses lèvres, charnues, sobres sans rouge à lèvres.

— Ton italien est pas mal, non, je trouve. Lui dit-il.

— On passe pas plusieurs années entourés d’Italiens sans apprendre quelques mots.

— J’imagine.

— E tu ? Il tuo italiano ? Lui demanda-t-elle sans hésitation.

Il prit une autre gorgée de café. La lumière dans les yeux de Florence faisait ressortir leur couleur noisette.

— T’étudies en langues ?

— Commerce international, avec une option espagnol, et au prochain semestre j’envisage l’allemand.

— Si tu fais les dimanches ici, c’est que c’est habituellement payant ? Demanda-t-il.

— Surtout parce que c’est calme. Je peux même étudier. Dit-elle en sortant un livre de sous le comptoir.

— Le commerce international : une approche nord-américaine. Lut Rizzo.

— Me voilà surprise.

— De ?

— Tu sais lire. Dit-elle simplement.

Elle reprit la bonbonne de Febreze qu’elle rangea sous le comptoir. Réalisant que c’était mesquin, elle évita le regard de Rizzo.

— Toi… Tu fêtes pas Pâques en famille ? Demanda-t-elle.

— Ça prend une famille pour ça. Dit-il sèchement.

— J’pensais que les carottes étaient ta famille. Ajouta la brunette.

— Parfois la famille, c’est pas pour toutes les occasions. Se contenta-t-il de répondre.

Elle acquiesça de la tête. Puis prit le balai et se mit à nettoyer le plancher derrière le bar.

Antoine profita de cet instant pour regarder son téléphone.

Rien.

Puis, il prit une cigarette. Florence le dévisagea alors qu’il enfilait son manteau.

— J’la fume dehors, inquiète-toi pas.

Puis il sortit. Se plaça devant la grande fenêtre et regarda son téléphone tout en fumant.

Florence s’appuya contre le bar pour l’observer. Elle se surprit elle-même à être curieuse, intriguée par l’inspecteur.

À un certain moment, Antoine porta le téléphone à son oreille. Il gesticula un peu, puis lança sa cigarette avant de se frotter le visage. Il remit le téléphone dans sa poche puis entra dans le café.

Florence eut tout juste le temps de retourner à sa tâche de balai avant qu’il ne revienne.

— Ça te dérange pas de passer Pâques toute seule ? Lui demanda-t-il.

— Non. Je vais voir ma famille ce soir…

— Donc tu as une famille. Dit-il en souriant.

— Y a des gens qui m’aiment, moi.

— Outch.

Florence regarda sa montre. Il n’était même pas midi.

— Franco ? C’est un bon père ? Demanda Rizzo en prenant une bouchée de biscuit.

— Demande à ses enfants. Répondit froidement Florence.

— Enfants… Enfants illégitimes, même combat.

Soudainement, le visage de Florence se durcit. Elle croisa les bras.

— Tu peux partir là, je pense. J’t’offre les cafés.

— Come on, Flo, j’apprends à te connaître.

— T’embarques sur un terrain glissant, Ritz.

— Pis si j’t’invite à patiner ?

— Pour ça, ça va te prendre l’autorisation de mon père, j’imagine.

— Aspetta, aspetta, principessa, non ti ho chiesto di sposarmi. Dit-il. (Attends, attends, je ne t’ai pas demandé en mariage.)

— Parli italiano così bene come dici stronzate. Répondit-elle. (Tu parles aussi bien italien que tu bullshit.)

Ce fut au tour d’Antoine de sourire.

— J’suis pas le genre de fille qu’on utilise comme trophée.

— J’ai d’l’air de collectionner les trophées ? Demanda Antoine.

— Well, peut-être que si t’arrêtais de v’nir au resto avec toujours une nouvelle fille, t’aurais une meilleure réputation.

— J’aime le service du resto.

— Le service ou la serveuse ?

— J’aime surtout la carte des vins.

Pour toute réponse, elle fit une purge d’eau de la machine à café.

Antoine vida sa tasse qu’il déposa doucement.

— On est pareils, toi pis moi, Flo.

— Toi aussi t’haïs les policiers italiens ? Dit-elle avec le sourire dans la voix.

— J’allais dire que tous les deux, on cherche quelque chose qu’on trouvera jamais.

Elle le regarda droit dans les yeux. Sans un mot, elle reprit simplement la tasse et la soucoupe qu’elle plaça dans le bac de vaisselle sale.

Antoine accepta le silence, puis ajouta :

— Ta réponse était meilleure.

Il se leva à nouveau pour aller fumer. Il enfila son manteau, puis sortit dehors. Cette fois, il s’appuya le dos contre la vitre.

Florence, le voyant adossé au café, se dirigea vers la porte qu’elle verrouilla. Le bruit du loquet attira l’attention d’Antoine qui, lentement, se retourna.

De l’autre côté de la porte vitrée, Florence le regardait.

Elle tourna l’affiche de « ouvert » à « fermé », puis retourna vers le fond du café.