Ça faisait une heure qu’elles roulaient sur la route désertique quand enfin, s’est pointé à l’horizon, un petit auvent blanc, vert et rouge. Les grosses lettres métalliques rouges indiquaient TEXACO. Bien que le T était manquant. Elles connaissaient assez leur histoire américaine pour savoir ce que c’était. C’est sans doute aussi la grosse étoile rouge avec un T vert à l’intérieur qui leur a donné l’indice que c’en était une vraie. Le nuage de poussière qui suivait la voiture était suffisant pour en annoncer l’arrivée. Rien pour une arrivée discrète.
Le soleil brûlait déjà le capot de la vieille Ford Capri rouge. Elle s’arrêta devant une des deux pompes. Un vieux modèle manuel, avec un cadran classique à ruban chiffré. La seconde pompe avait, en grosses lettres rouges, DIESEL, peinturé dessus. Parfait pour éviter un malheur.
Maude ouvrit les yeux quand la voiture cessa de bouger. Elle s’étira les bras et les jambes en plus de faire une genre de torsion avec son tronc. Elle se passa ensuite les mains sur le visage et enfin, enfila ses bottes en peau de serpent. La porte côté conducteur claqua. Elle regarda sur sa gauche, puis releva le siège. Elle ouvrit la porte et sortit à son tour. Regarda autour, puis s’appuya sur le toit de la voiture.
— Tu m’en donnes une ? demanda-t-elle délicatement.
Rachel se tourna, cigarette entre les doigts, le coude droit appuyé dans sa main gauche. Elle prit une puff puis souffla en l’air. Elle s’appuya sur le toit. Regardant Maude. Son miroir sans cigarette.
— T’avais pas arrêté ?
— J’arrête, j’recommence. C’est comme vivre avec ton ex pis penser que tu coucheras pas avec.
— Ouin. À la différence, qu’une te pourrit les poumons, et l’autre te pourrit la vie.
— Fecque, tu m’en donnes une ou pas ?
— C’est ma dernière.
— Bon, ok. Je vais aller payer 40 $ de gas et nous prendre des paquets… Autre chose ?
— Tu peux toujours leur demander s’ils ont vu Rizz.
— Ça m’étonnerait.
— Essayes toujours.
Maude se redressa puis se dirigea vers la porte. À droite, il y avait un banc poussiéreux, quelques bidons de lave-glace, d’huile à moteur et des sacs de bûches. Sur la porte vitrée, il y avait un écriteau « Open ». Maude poussa la porte, puis entra dans le dépanneur-station-service qui, de toute évidence, n’avait pas changé depuis les cinquante dernières années. Mis à part le guichet ATM à gauche de la porte. Quelques allées avec des produits de toutes sortes s’étendaient vers le fond : du cannage, des boîtes de céréales, des produits pour l’auto. Au bout des allées, un grand frigidaire avec des boissons gazeuses, des bières et des bouteilles d’eau. À droite, le comptoir de caisse, une vieille promotion pour un Dodge Charger ‘94 était encore collée sur la façade du comptoir. Il y avait des briquets à vendre, des saucissons secs et quelques cartes postales avec la mention : « Last STOP before Nothing. » Il y avait une photo représentant la station-service sous de meilleurs jours. Derrière le comptoir, un homme, fin quarantaine. Il avait les cheveux poivre et sel, peignés sur le côté, une chemise bleue en coton épais et un badge l’identifiant comme « Bill ».
Maude récupéra des bouteilles d’eau, quelques grignotines et se dirigea vers le comptoir. Elle y déposa ses victuailles, puis s’appuya sur le comptoir en mode séduction.
— Dites donc… William… dit-elle en passant son index sur son name tag. J’ai quelques questions pour vous.
— Oui, bien, allez-y, répliqua-t-il un peu décontenancé.
— D’abord, auriez-vous vu un grand monsieur, fin trentaine, cheveux châtain, au volant d’une El Camino noire, passer par ici ?
— J’ai vu une El Camino noire, ce matin. Mais pas d’homme. C’était une femme. Petite, blonde, à peu près de votre âge.
Maude le regarda, dubitative.
— Blonde, pas très grande… Elle avait un piercing dans l’nez ?
— Oui, sur c’te narine, dit-il en pointant sa narine droite. Elle s’en allait vers l’ouest. Là où y’a rien.
— Et, elle vous a dit quelque chose en particulier ?
— Non. Elle a acheté une pelle, et m’a demandé quel était le meilleur endroit pour enterrer un mort.
— Et ça, ça ne vous a pas semblé louche ?
— Vous savez, ici… Moins on pose de questions, le mieux vous vous portez.
— Et… Dites, Bill. Elle se pencha un peu plus en avant. Je pourrais acheter une arme à feu ?
— Oh, on n’a pas ça ici, m’dame. C’est pas c’genre d’endroit.
Elle leva un sourcil. Se redressa.
— Bill… Bill… Bill… Le bas de votre comptoir est ceinturé de rideaux. Il y a une boîte de munitions neuve, emballée, juste là, à droite de la caisse. Et… Vous avez un calepin louche avec un crayon HB devant l’étagère à cigarettes.
— Je…
— Faut pas me prendre pour une conne, mon beau Willy. Voici ce qu’on va faire. Je paye tous mes trucs. Essence, bouteilles d’eau et compagnie. Ensuite, vous allez prendre le calepin jaune et me dire combien ça coûte pour un pistolet et une carabine. C’est bon ?
— J’peux pas juste les vendre comme ça.
— Écoute, Bill… Elle se redressa. Tu vois la fille dehors ?
— Oui…
— Elle me ressemble, hein ?
— Oui…
— C’est ma jumelle… Tu sais ce qu’on dit des jumelles ?
— No… Non.
— Je t’explique… Y’a toujours deux côtés. Le bon, et le moins bon. Tu vois, Will-Bill, moi… Elle fit une pause, pencha la tête vers lui, puis posa son index entre ses seins, faisant des petits cercles. Moi, je suis un ange…
— Ok. Il avait maintenant les yeux rivés sur son index.
— Mais elle… Puis elle releva son visage pour ensuite le faire tourner vers Rachel en exerçant une petite pression de la main gauche sur son menton. Elle, Billy, même le diable en a peur. Si je retourne à l’auto les mains vides… Je sais pas… J’sais pas ce qu’elle pourrait nous faire. Et la ville la plus proche est à quoi ?…
— 75 kilomètres.
— 75 kilomètres… Ça serait dommage que les pompiers, par exemple, ne puissent pas se rendre…
— Elle mettrait pas le feu toujours ? demanda-t-il, nerveux.
— Oh si, Bill… Oh si.
Maude ressortit avec ses achats, des armes et, en prime, deux bidons d’essence de secours à remplir. Suggestion que Bill lui fit gentiment. Rachel sourit en la voyant arriver les mains pleines. Elle s’affaira à remplir les deux bidons qu’elle plaça ensuite dans la valise de l’auto. Elle s’assit ensuite dans la voiture et remit ses verres fumés sur son nez.
— T’as trouvé c’que tu cherchais ?
— Ouais.
— Les cigarettes ?
— Ouais.
Elle lui lança un paquet de Marlboro King Size. Puis lui tendit le pistolet. Rachel, surprise, hésita un instant, puis le prit. Le fit tourner dans ses mains, puis le serra fermement dans sa main gauche et pointa dehors en fermant un œil.
— Ça fera ça… Comment t’as fait ?
— Je lui ai dit qu’s’il me vendait pas d’armes, tu allais crisser le feu à sa station-service.
— QUOI ? T’es malade ?
— Ça a marché ou pas ?
— Maude Langlois… T’es un monstre.
— Oui.
— Le caissier ? Il était mignon ?
— Trop vieux…
— Et ?
— Pour toi… Parfait.
Rachel fit démarrer la voiture. Willie Nelson entamait les premières notes d’On the Road Again à la radio, puis elles quittèrent la station-service vers l’ouest, laissant encore une fois derrière elles un immense nuage de poussière. Elles roulèrent pendant environ une heure trente avant d’apercevoir la silhouette d’une voiture au loin. Plus elles s’approchaient, plus elles étaient convaincues qu’il s’agissait de l’El Camino d’Antoine. En arrivant à une centaine de mètres, Rachel ralentit. Elles purent aisément distinguer une silhouette féminine qui creusait un trou.
Raytch se stationna derrière la voiture noire. Come Join the Murder de The White Buffalo entamait le refrain :
Come join the murder
Come fly with black
We’ll give you freedom
From the human trap
Rachel coupa le moteur, puis elles sortirent en même temps. Les portes claquèrent. Arme aux poings pour Rachel, alors que Maude tenait Sarah en joue avec la carabine. C’est elle qui brisa le lourd silence du désert.
— Ok, Sarah, lance ta pelle, sors du trou tranquillement pis tout va bien se passer.
Sarah releva la tête. Voyant les deux jumelles, elle sourit. Elle déposa la pelle dans le trou puis se hissa à l’extérieur. Elle portait un jeans bleu pâle, taché de terre, et une camisole verte. Sa peau reluisait de sueur. Le soleil donnait à ses cheveux blonds un éclat légèrement aveuglant.
— Ah bin… Les jumelles Olsen !
— Qui ? dirent à l’unisson Rachel et Maude.
— Laissez faire.
— Où est Antoine ? demanda Maude, la carabine toujours pointée sur Sarah.
— À Montréal ?
— Fou-toi pas de notre gueule, Sarah. Son char est ici. On est allées à l’appart, il y était pas, il répond pas à son cell depuis des jours, ajouta Rachel.
— Comment avez-vous suivi son char jusqu’ici d’abord ?
— On a mis un AirTag dessus y’a des mois. Mais on a perdu sa trace à genre deux cent cinquante kilomètres d’ici. Dis-nous juste où il est.
— Il est sûrement quelque part.
— Il me doit de l’argent, lança Rachel.
— Tiens donc… Et toi, Mary-Kate ? Tu fais juste suivre ?
— Hein ? Faut qu’j’lui parle. Y’est pas trouvable.
— Vous avez r’gardé la chronique nécrologique ?
— T’es pas drôle, Sarah. C’est important.
— Rachel… Il te doit combien ?
— Il lui doit cinq milles. Et moi c’est Maude.
Sarah ne cessait de passer d’une à l’autre du regard, plissant constamment les yeux, hésitant par moment.
— C’est vraiment tough de vous différencier.
— T’exagères…, lança Maude.
— Écoute, Raytch, pour vrai, vous êtes pareilles.
— J’suis Maude. Tu fais exprès ?
— Non, je te jure. Vous devriez avoir une lettre brodée sur vos camisoles, ou des boucles d’oreilles. Toi un M et Ratchet un R.
Rachel fit un pas en avant, pointant l’arme plus haut.
— Voyons, Sarah. T’es bin conne.
— J’espère un jour pouvoir vous autopsier, voir si vous êtes aussi pareilles… Elle fit une pause. Elle ferma les yeux en plaçant sa main droite sur son cœur, sourire aux lèvres. En dedans.
Maude et Rachel se regardèrent en levant les yeux au ciel.
— On peut-tu revenir au sujet principal ? Il doit cinq milles piasses à Raytch.
— Antoine, Antoine, Antoine… Il a le don de se mettre dans le trouble.
— Et pourtant t’es colocs avec…
— Y’a des avantages… Hein, Maude… Les nuits froides…
— Va chier, Sarah. On sait qu’il te doit de l’argent aussi… Tu creuses sa tombe ?
— Pour ça, ça me prendrait son corps…
Maude baissa son arme. Rachel l’imita, s’approchant de Sarah. Réalisant que le trou qu’elle creusait, bien que profond, était bien trop petit pour contenir un corps.
— À quoi tu joues, Sarah ?
— Ouin, à quoi tu joues ? On creuse pas un trou dans le désert du Nevada juste pour le fun.
— Chacun ses passe-temps.
— Tu vas juste pas nous répondre ?
— Come on, Maude. Elle regarda vers Rachel pour être certaine de ne pas s’être trompée de jumelle. J’ai aucune raison de tuer Antoine, c’est mon coloc, mon ami, mon ch… J’suis pas une tueuse. J’suis médecin légiste.
— Pourquoi t’es venue jusqu’ici, d’abord ?
Sarah regarda vers le ciel. Elle plaça ses deux mains sur son visage, puis se dirigea vers la voiture. Elle ouvrit la portière. Immédiatement Rachel et Maude relevèrent leurs armes. Sarah se pencha un instant, puis recula et ferma la porte avec son pied. Les mains pleines, elle se retourna vers les jumelles. Elle tenait une boîte en marbre.
— Je suis venue enterrer l’urne de mon père… C’était son dernier souhait.
Maude et Rachel levèrent à leur tour les yeux vers le ciel, baissant leurs armes une nouvelle fois. Le vent fit virevolter des volutes de sable, salissant encore un peu plus les jeans et les jambes du trio.
— Faque j’ai aucune calice d’idée d’où est Antoine. Il m’a prêté son char, j’suis en vacances, j’voulais faire un road trip solo et là je suis ici pour faire mon deuil. Je pensais dormir dans le désert ce soir et repartir demain pour retourner à Montréal et passer du temps avec Antoine, sauf si vous l’trouvez avant moi.
— On pouvait pas savoir, répondit Rachel, avec dépit. Pis mon cinq milles ?
— Vous auriez pu m’appeler, tsé. Avant qu’j’emménage avec lui, on était amies, il me semble. J’vais lui parler pour ton cinq milles, Ashley.
— J’aurais dit connaissances.
— Sérieux, Maude ? Avez-vous checké s’il est pas parti avec Fred ?
— Fred est mort.
— Encore ?
Elles haussèrent les épaules.
— Bon. Bin on va te laisser à ta réunion de famille, d’abord. Enfin, ton étendage… Ton enterrement. Bye.
Rachel tourna les talons, ouvrit la porte passager et s’assit dans la Capri. Maude resta un instant à observer Sarah, qui la fixait aussi. Elles se jaugeaient. Puis Maude se retourna et marcha vers la voiture. Elle ouvrit le coffre arrière et y déposa la carabine. D’un pas léger, elle retourna vers Sarah. Elle s’arrêta à quelques mètres, les bras croisés.
— Tu l’aimes, Antoine ?
— J’l’haïs pas.
— C’t’un bon gars pour toi.
— Je pense.
— Vous avez le même humour.
— On a la même noirceur.
— Il est dur à comprendre, parfois.
— J’le comprends jamais.
— J’t’aurais plus vue avec mon frère…
— Oui, mais il est bien trop marié.
Maude sourit. Regarda l’urne, la pelle.
— Tu lui diras que je suis enceinte.
Puis elle tourna les talons et retourna à la voiture. Elle s’assit, la fit démarrer et partit. Sans mots, Sarah resta là, à regarder la voiture s’éloigner. Celle-ci fit environ une cinquantaine de mètres avant de dessiner un grand arc vers la droite pour venir se rediriger vers Sarah. La voiture s’arrêta à sa hauteur puis Maude fit descendre la fenêtre. Raytch fit éclater une bulle de gomme. Maude leva ses lunettes de soleil puis toisa Sarah.
— Au fait, désolé pour ton père.
Puis elle baissa ses lunettes sur son nez et repartit en faisant monter la fenêtre. Two Black Cadillacs de Carrie Underwood jouait.
It was the first and the last time they saw each other face to face
They shared a crimson smile and just walked away…
Sarah était là, telle une silhouette dans le néant, un arbre à moitié mort derrière elle, au pied duquel elle avait entamé de creuser la tombe de son père. Et peut-être un peu la sienne aussi.
