20. Ceux qu’on laisse derrière

Il y a de ces endroits où on se sent zen. Pour Chris, c’était ce petit café à Saint-Lambert où il avait pris l’habitude d’aller s’installer pour remplir ses rapports en savourant un délicieux café équitable. Comme à son habitude, il avait choisi la table dans le coin, sur le bord de la baie vitrée.

Il entamait son deuxième café quand une silhouette vint obstruer la lumière naturelle. Une main se posa sur le dossier de la chaise devant lui et la tira, faisant grincer ses pattes sur le sol. Agacé, Chris releva la tête.

Une femme blonde, vêtue d’un long manteau beige en suède, s’assit devant lui.

— T’es un homme difficile à trouver, Chris Langlois.

Chris posa la main sur le haut de son portable, appuya doucement pour en refermer l’écran. Sans quitter celle qui lui faisait face des yeux, il prit sa tasse et finit de boire son espresso.

— C’est drôle parce que généralement, les gens difficiles à trouver sont ceux qui se cachent.

Il regarda autour de lui, leva les bras, paumes vers le haut. Puis enchaîna :

— Ça ressemble pas trop à une cachette, non?

Elle sourit. Son rouge à lèvres écarlate faisait ressortir ses dents d’un blanc immaculé. Mais elle ne répondit rien.

— Delphine Granger. Que me vaut l’honneur?
— Je suis surprise que tu te souviennes de mon nom, dit-elle sèchement.
— Malheureusement, il y a des noms qu’on oublie pas.

Il prit son ordinateur et le rangea dans son sac. Delphine fronça les sourcils.

— Tu pars? demanda-t-elle, soudainement soucieuse.
— Je suis venu ici pour travailler l’esprit tranquille, pas participer à un déjeuner retrouvailles.

Il se leva.

Au même moment, un homme à la stature imposante vint poser une main son épaule.

Delphine, doucement, lui fit signe que tout allait bien. L’homme serra légèrement, puis relâcha Chris et retourna s’asseoir à la table en diagonale.

Chris le toisa, puis regarda Delphine d’un air menaçant.

— T’es rendue cheffe de la pègre ou quoi?
— Tu lis pas les journaux?
— Seulement quand ils parlent de moi, dit-il en se rasseyant.

Delphine sourit encore.

— Mon erreur d’avoir pensé que tu savais lire.
— Qu’est-ce que tu veux, Delphine?
— Te parler.
— J’ai rien à te dire. Et c’est nécessaire, ton gorille?
— Ça vient avec ma job.
— Y a pas grand métier qui requiert un garde du corps.
— Cibole, Chris… Je suis ministre de la Justice.

Il laissa passer un silence. Il l’observa à nouveau. Peignure impeccable, maquillage sobre, manteau long, foulard de soie autour du cou.

— Donc t’es ma boss?
— Non, ça, ça serait le ministre de la Sécurité publique.

Le barista vint leur porter une tasse à chacun. Un cappuccino pour Delphine et un double espresso pour Chris. Delphine le remercia alors que Chris se contenta de lui sourire.

— Je comprends que tes ambitions ne dépasseront pas ton poste actuel, lança-t-elle en portant la tasse à ses lèvres.
— Si j’avais voulu mesurer la valeur de ma personne avec des votes, je me serais inscrit à une télé-réalité.
— Je travaille pour le peuple, tu sauras.
— Tiens donc, Delph qui pense aux autres.
— Les autres ont la décence de s’adresser à moi en disant Madame la Ministre.

Chris sourit. Il prit une gorgée de café, puis reposa sa question initiale.

— Qu’est-ce que tu veux, Del-phine?
— Tu ne changes pas, Chris.
— Tu vois, habituellement les gens s’adressent à moi en disant Enquêteur Langlois.

Elle détourna le regard. Puis soudainement, son visage s’adoucit. Elle déboutonna son manteau puis commença à défaire son foulard. Lentement, elle révéla son cou.

Chris remarqua aussitôt pourquoi elle portait une écharpe.

Une longue cicatrice traversait sa gorge, d’une oreille à l’autre. Elle posa le foulard sur la table, se rappuya au fond de la chaise puis fixa Chris.

— Je veux parler du passé, on peut?

Chris fixait la cicatrice. Ses souvenirs se bousculaient et il cherchait une façon d’éviter ce qui s’en venait. Excédé du manège de Delphine, il se leva.

— Vous m’excuserez, madame la Ministre. Mais je dois partir.

Le garde du corps se leva à son tour, bloquant le chemin à Chris.

Il fouilla dans sa poche et en sortit une carte. Il la fit tourner entre ses doigts et la lança sur la table, devant Delphine. Elle la regarda. C’était une carte d’affaires blanche, sobre, avec en noir le logo du service de la sûreté nationale. En dessous, il y avait d’inscrit : Crimes majeurs, Enquêteur Christophe Langlois. Puis un numéro de téléphone pour le rejoindre.

— Si vous avez des informations sur un crime, vous pouvez toujours me rejoindre à ce numéro. Ça va nous faire plaisir de vous aider.

Le gorille lui barrait toujours le chemin. Christophe ouvrit son manteau pour lui montrer son badge.

— T’as l’air d’un chic type, pas sûr que t’as envie de te faire arrêter pour entrave.
— Chris, tu vas pas partir comme ça? demanda Delphine, toujours assise.
— J’vais me gêner.

Il fit un pas en avant vers le garde du corps, qui ne bougeait toujours pas.

— T’es pas tanné de fuir, Chris?

Il se retourna brusquement. Delphine ne bronchait pas, bras croisés, assise, le regard rivé sur lui. Chris leva la main droite, pointant son index vers elle.

— Tu te rends compte de ce que t’es en train de faire?
— Totalement.
— T’as aucun scrupule, Delphine Granger.
— C’est toi qui dis ça?
— J’ai rien à me reprocher.
— Parole de fuyard.
— Me traites-tu de peureux?
— Est-ce que c’est comme ça que tu te sens?

Il fronça les sourcils, enleva son manteau, tira sur la chaise et se rassit. Il plaça ses coudes sur la table et ses mains devant sa bouche, les pouces sous le menton.

— J’ai bien des défauts, Delph. Mais un peureux?
— Orgueilleux.
— Mais pas lâche.
— Têtu.
— J’ai juste une parole.
— T’es beau quand tu te fâches. T’as raison, y a des choses qu’on oublie pas.

Il ne dit rien, se contentant de la regarder. Il essayait, mais n’arrivait pas à détacher son regard de sa cicatrice.

— 67 points de sutures. Pas mal, hein?
— Au moins, t’es toujours en vie.
— Wow. C’est ça, ta réponse?
— D’habitude, les gens que je vois avec une blessure comme ça n’ont pas le luxe de devenir ministre.
— Peut-être que tu côtoies pas les bonnes personnes?
— Et pourtant, c’n’est pas moi qui ai 67 points de sutures sur la gorge, dit-il en reprenant sa tasse.

Elle l’observa. Puis elle sortit de son manteau une enveloppe. Elle la posa délicatement sur la table, délia le fil rouge puis l’ouvrit. Elle en extrayit ensuite plusieurs photos.

Les premières étaient des photos de son cou. Charcuté, en sang. Ensuite, des photos juste après l’opération qui lui a sauvé la vie.
Elle fit une légère pause. Les photos étaient étalées sur la table. Puis elle en sortit une dernière. Elle la regarda puis la plaça devant Chris.

À gauche, il y avait une jeune femme, bière à la main, joyeuse, assise sur une chaise de patio. À sa droite, un homme, tout aussi heureux, bière à la main, le visage dans le cou de la jeune femme.

Delphine le regardait attentivement, observant sa réaction. Ses yeux, sa bouche. Puis elle brisa le silence.

— On était beaux, heureux, hein?
— On était jeunes, se contenta-t-il de répondre.
— Come on, Chris… sois au moins honnête.
— Pourquoi me montres-tu ça?
— J’ai besoin de réponses.
— Tabarnak, Delphine, ça fait 21 ans…
— Ma cicatrice me rappelle tous les jours que le temps passe pas si vite.
— Fuck, c’est toujours bien pas moi qui t’ai tranché la gorge.
— C’est tout comme.

Il fit une pause. Il la regarda un instant. Son visage s’empourpra. Sa cicatrice ressortait, blanche rosée sur la peau rouge de son cou. Elle restait quand même droite. Solide.

— J’comprends pas, Delphine…
— Je veux savoir pourquoi ça m’est arrivé, à moi.
— On le saura jamais, Delph… Ils ont jamais retrouvé celui ou ceux qui t’ont fait ça.
— Pourquoi?
— Comment veux-tu que je le sache?
— Parce que t’étais là, Chris.
— Je…

— T’étais là… c’est toi qui as choisi le bar, c’est toi qui m’as avertie de surveiller mon verre, pis c’est toi qui t’es sauvé avec Flavie… Tu m’as laissée là… toute seule.
— Tu l’savais que nous deux, c’était pas sérieux.
— Comment oses-tu?
— Delphine…
— J’te faisais confiance…
— Ça changera rien à ce qui s’est passé.

Elle se pencha, puis fouilla dans sa mallette à nouveau. Elle en ressortit un dossier. Elle le posa sur la table et le poussa vers Chris.

Il y jeta un œil, puis regarda Delphine.

— Lis-le. Tu vas voir, c’est intéressant.

Chris regarda ailleurs puis se résigna à le prendre. Sur le dessus, il y avait d’inscrit : Enquête interne, Christophe Langlois.

Il l’ouvrit et lut le résumé. Puis le déposa sur la table.

— J’ai été exonéré dans c’t’histoire-là.
— Je sais. C’est quand même spécial, non?
— Quoi donc?
— Ahhhh, Chris, Chris, Chris. J’aime ça quand tu joues à l’innocent… Ça sonne tellement faux.

Il fronça les sourcils. Puis elle enchaîna.

— J’vais te rafraîchir la mémoire… Dans le dossier Langlois contre John Doe. L’enquêteur Langlois…

— Elle avait été droguée, la coupa-t-il.
— Quoi?

Surprise, elle figea.

— Flavie. Son verre avait été spiké. Elle a mal réagi. Elle s’est mise à avoir des convulsions. J’ai avorté ma mission et je l’ai sortie de là.
— Fait que tu savais c’était qui?

— Tout finit par se savoir.
— Pourquoi tu l’as pas arrêté?
— T’as lu le rapport.

Elle posa ses mains sur le dossier.

— Pourquoi tu l’as tué, Chris?
— Il était armé. C’est écrit.
— Oui, j’ai appris à lire. J’ai aussi été avocate au criminel. J’ai jamais vu ça.
— Y a toujours des cas d’exception.
— T’es conscient de ce que tu me dis?
— Est-ce que je dois demander la présence de mon avocat?
— Va chier, Langlois… Ils ont jamais pu l’identifier. Dis-moi qui c’était.
— Ça changera quoi?
— Tu me dois bien ça!
— J’te dois rien, Delphine.

Il la pointa de son index. Il avait le poing serré.

Elle se rappuya au fond de sa chaise, la bouche entrouverte, sans voix. Elle prit une gorgée de café, puis une grande respiration, joignit ses mains puis enchaîna.

— Tu m’as volé ma justice. Tu m’as volé une partie de ma vie. Ce soir-là, t’es pas juste parti avec Flavie… Tu m’as abandonnée, Chris.
— Si tu t’attends à ce que je m’excuse d’avoir agi comme je l’ai fait, tu perds ton temps. Move on.
— Esti… T’es tellement égoïste.
— As-tu des nouveaux éléments d’enquête, Delphine?
— Non. C’est quoi le rapport?
— Que j’sache, ton dossier est toujours ouvert.
— Tu aurais au moins pu avoir la décence de m’offrir des excuses, des réponses… 21 ans de silence, Chris…

Il eut un rire nerveux. Il se leva.

— Quand je t’ai dit de watcher ton verre, y avait déjà été contaminé. J’l’ai swappé avec celui de Flavie. J’suis parti avec elle, mais toi t’as continuée à commander des verres…
— Tu savais… T’as préféré mettre Flavie en danger? demanda-t-elle, incrédule.
— How’s that for an apology?

Il prit son manteau puis partit.

Il ne se retourna pas, ne regarda pas Delphine ni même ne lui offrit aucun signe de sympathie.

Delphine resta assise un moment. Son garde du corps vint s’asseoir devant elle.

— Ça va, madame Granger? demanda-t-il d’une voix douce.
— Ça va.
— On fait quoi avec lui?
— Rien… pour l’instant.
— Je cancelle la filature?
— Non. Il va finir par être tout seul où il faut pas.
— Qu’est-ce que vous avez en tête?

Elle se retourna pour regarder son garde du corps. Elle replaça son foulard autour de son cou, camouflant sa cicatrice.

— Pour commencer, on va aller lui magasiner un foulard.