Essoufflé, Antoine appuya sur stop. Le tapis roulant ralentit jusqu’à s’arrêter. Des gouttes de sueur tombaient sur l’écran tactile alors qu’il se penchait en avant un instant, pour reprendre son souffle. Sa montre l’alerta de plusieurs messages manqués. Il se redressa, essuya la machine avec sa serviette, puis en descendit. Il prit son téléphone, dans son sac de sport, pour constater qui lui écrivait.
6 nouveaux messages de F. Langlois.
« Hey! Ça fait longtemps que tu n’es pas passé à la maison! On s’ennuie. »
« Ok, c’était juste un prétexte pour ouvrir la discussion, réponds-moi… »
« Faut que je te parle, Rizz. »
« Les filles sont chez mes parents pour la pédago et Chris est à Québec. »
« Antoine!!! Réponds. »
« Bon, tu m’ignores… Rizzzzzzzzzzooooo. »
Antoine soupira légèrement, prit une gorgée d’eau, puis se mit à taper.
« Salut Flavie!!! Excuse, j’suis au gym… »
« Pour répondre dans l’ordre : on peut se parler, je ne t’ignore pas, où? À quelle heure? »
Il attendit un instant que Flavie réponde. Aussitôt la mention « vue », apparue sous le message, les trois petits points apparurent.
« Quai du Vieux-Port à côté du Centre des sciences à 20 h? »
Antoine regarda sa montre à nouveau, 19 h 10. Ça lui laissait peu de temps, mais assez pour se doucher rapidement et se rendre au point de rendez-vous.
« C’est bon. À tout de suite. »
Il rangea ses effets dans son sac de sport puis se dirigea vers les vestiaires où il prit une douche rapide avant de se rhabiller et de quitter le gym du quartier général.
Il était 20 h 05 quand il trouva enfin un stationnement pour son El Camino. L’épais brouillard qui surplombait le Vieux-Port rendait l’ambiance plutôt épeurante. Comme à son habitude, il était toujours vêtu de son trench coat d’enquêteur en plus d’avoir tout son attirail.
Il marcha vers le lieu de rendez-vous. On n’y voyait absolument rien. Seuls des cônes de lumière étaient visibles sous les réverbères. À environ deux mètres de sa destination, Antoine perçut une silhouette sur un banc public. À sa forme, il reconnut immédiatement Flavie, balançant sa tête d’une drôle de manière.
— Flavie? lança-t-il, la voix légèrement hésitante.
— Hihihi… Non.
— Ah fuck… grommela-t-il, la bouche presque fermée.
Il s’arrêta net. Elle avait cessé de balancer la tête, la tourna vers la gauche.
— Anaïs?
— Mmmmh. Non. Hihihi.
— Daphnée?
— Fais un effort, Rizzou!! Tu me reconnais plus vite d’habitude.
Il eut un léger pas de recul. Réfléchissant. Il avait un nom sur le bout des lèvres qu’il tenait à ne pas prononcer.
— Jezabel? dit-il à demi-voix.
— Ouiiiiii. Hihi bravo. T’en as mis du temps! Tic toc tic toc. Il est vingt heures et quart… TU ES EN RETARD!
— Ok ok. Je m’excuse, Jeza. Hum… Où est Flavie?
Il resta à distance. Observant sa silhouette qui balançait les jambes.
— Elle s’est cachée, Flave!
— Cachée où?
— Elle a eu peur… hihi. ELLE A TOUJOURS PEUR.
Antoine sortit une paire de menottes de son manteau. Il fit un pas de côté puis les lança vers Flavie.
— Menotte-toi au banc, s’il te plaît.
Elle hésita, puis se pencha pour les ramasser. Elle prit bien soin d’enfiler la première à son poignet gauche et l’autre à la boucle qui servait d’accoudoir.
— Rassuré, sergent? Hihihi…
Antoine s’approcha d’elle, tranquillement la brume s’estompait et laissait entrevoir son état réel. Ses cheveux étaient en bataille. Son manteau était froissé, et elle avait des tics nerveux. Elle se remit à parler.
— Ça va, Rizzou, relaxe. Anaïs est allée reconduire les filles. 1. 2. 3. Les filles ne sont pas là. Mais Flavie, Flave, elle fait parfois des bêtises. Pis Jade.
— Jade?
— Jade. Tu sais Jade, JAAADE.
— C’est laquelle, Jade?
— Hihihi. Jade… Elle est nouvelle. Tu l’aimerais. Elle a confiance en elle, MAIS ELLE TRICHE.
— Elle triche?
— Elle ment.
— Elle dit quoi?
— Elle se fait passer pour Flavie… mais elle se tanne vite et s’en va. ELLE S’EN VA.
— Jade est partie?
— Anaïs voulait pas ouvrir la porte. Ding dong, qui est-ce? QUI EST-CE? Elle a eu peur. Et Flave aussi.
— Peur de quoi?
— LUI. Celui qui est venu, parce que Jade voulait le voir, mais pas Anaïs. Mais Jade l’a fait entrer avant. Tourne tourne la poignée…
— Flavie a eu peur de lui?
— Oui. Toi, tu m’as dit : protège Flavie.
— Flavie était en danger? questionna-t-il.
— FLAVIE EST PARTIE!! Elle est partie. Elle se cache. Elle voulait pas que je sorte.
Elle se mit à se gratter les bras. Ce mouvement fit sortir ses bras de la brume. Antoine constata qu’ils étaient couverts de sang. Son manteau aussi. Elle avait même des éclaboussures sur le visage.
— Oh non… Jezabel, qu’est-ce que t’as fait…
Elle se frotta le poignet gauche. La menotte la gênait. Antoine s’approcha encore un peu, gardant quand même une certaine distance avec elle.
— Jezabel…
— Rizzou.
— Tu vas me raconter ce qui s’est passé?
— Flavie a eu peur. Hihihi… ELLE A TOUJOURS PEUR. À cause de Jade.
— Oui. J’ai compris ce bout-là.
— Tu m’avais dit de la protéger. En attendant que tu me fasses signe. La protéger pour me contenter. Hihi. Pour me calmer, tu m’as dit. Tu m’as dit de rester tranquille, mais si je devais, si je devais la protéger, de sortir.
— Tu l’as protégée pourquoi? Pourquoi a-t-elle eu peur?
— À cause de Jade. Parce que Chris est parti à Québec. Chris ne nous touche plus. IL NE NOUS TOUCHE PLUS!
Elle regarda vers le bas, à sa droite. Sa main droite vint caresser son bras gauche, ses cheveux tombèrent sur son visage. Sa respiration ralentit.
— Chris ne nous regarde plus. Ne nous touche plus.
Sa voix était différente. Elle parlait avec assurance, des phrases courtes.
— Jezabel?
— Hahaha. Jezabel… insulte-moi.
— Ja… Jade?
— Enfin. Fuck, c’est vrai que t’es beau. C’est écrit dans le journal de Flavie.
— On se connaît pas, nous deux… t’as fait quoi de Jezabel?
— Je l’ai tassée. C’est facile. Flavie, Anaïs… si naïves… Daphnée, on n’en parle pas. Arf… j’ai essayé de la tuer mais on s’est mis à saigner du nez.
— C’est qui, celui qui a fait peur à Flavie?
— Un gars. J’voulais du sexe. Chris nous ignore.
— Chris est à Québec.
Elle leva un bras, essayant de le toucher. Il eut un pas de recul.
— Aie pas peur, Rizz. Je te ferai pas mal…
Elle passa la langue sur ses lèvres.
— Peut-être un peu. T’as le goût, hein. Ici… j’suis déjà attachée. Hahaha!
Elle se tortillait sur le banc, elle avait des mouvements erratiques. Se touchant de sa main libre, écartant les jambes. Ses yeux avaient un regard brûlant de désir. Elle se mordait la lèvre inférieure.
— Vas-y Antoine! Ici, c’est ta chance, je nous donne à toi! BAI-SE NOUS!
— Ça a toujours été clair entre Flavie et moi. Y se passera jamais rien.
— Chicken. Tu m’ennuies.
Elle regarda ses mains couvertes de sang un instant puis releva la tête.
— Hihihi… Jade Jade… Elle est plus dangereuse que moi… que moi, que toi… que nous… Hihihi.
— Jezabel?
— Bravo.
— C’est dur à suivre.
— Hihi, imagine comment il s’est senti.
— Qui?
— L’autre… lui. Il ne comprenait pas… Il venait voir Flavie, mais c’est Jade qui l’a invité… il pensait que Flavie le niaisait… il est entré… tssss.
— C’est là que Flavie est partie?
— Elle a eu peur. Anaïs aussi… Jade voulait plus. Elle voulait juste l’attirer… hihi. Elle a réussi. Il était pas à son goût, ça l’a ennuyé. Mais lui voulait parler à Flavie… pour « comprendre »… Arf. Idiot. FLAVIE ÉTAIT DÉJÀ PLUS LÀ…
— Pis toi?
— J’ai fait comme t’as dit. Je nous ai protégées. Hihi. Il a pas eu trop mal. J’ai fait comme tu m’as montré. PAREIL! Comme avec les autres. J’ai fait comme les contrats. On vise la gorge. J’avais un crayon. Hihi. Il n’a pas dit un mot. La gorge, elle se remplit de sang. DU SANG, RIZZOU! C’est dur de parler. Comme tu nous as montré. Il s’est noyé dans son sang. Rizzou. Pareil comme les autres. PAREIL!
— Fuck… Jezabel…
— Tu nous as montré, Rizzou. Comme les cibles. Comme les contrats que tu nous as donnés. Flavie sait pas. Je lui ai pas dit.
— C’est toi qui m’as texté?
— Oui. Parce que c’était pas un contrat. Je ne savais pas quoi faire. Après, Daphnée a fait comme d’hab. Coupe coupe…
— C’est qui?
— On a fait comme tu as dit. On a découpé son visage. On l’a jeté dans la brume.
Antoine mit ses mains sur son visage. Il regardait Jezabel, elle ne bougeait pas. Tout sourire, elle le regardait sans cligner des yeux. Naïve, brute.
— C’est Daphnée qui a découpé son visage. Comme les autres fois. Daphnée, elle parle pas. Chut chut chut. Pas un mot, mais elle coupe coupe avec précision. ELLE COUPE EN ESTI RIZZ!
— Mais fuck, Jezabel!! Les autres fois!!! C’était des contrats, c’était des deals. Tueuses à gage, Jezabel. On avait un deal!
— Tu m’as dit de nous protéger. Hein, Rizzou. FLAVIE À TOUT PRIX! Je l’ai protégée.
— MAIS J’AI PAS DIT DE TUER UN INNOCENT, CALICE!
Il se tourna, se grattant la tête. Il fit quelques pas, s’appuya sur la rambarde.
— FUUUUCCKKKKK!!!
— J’ai fait comme tu as dit, Rizzou.
— On a fait comme tu voulais, Sexy!
— Daphnée a fait comme tu as dit, mon chou… Je l’ai supportée comme tu as dit. Même si j’avais peur, je l’ai supportée.
— Ok non. Non… Non… Non… Vous allez pas commencer à faire ça. Une à la fois! Je peux pas suivre. Fuck! Anaïs, calice. Non. Je veux pas te parler, ramène Jezabel.
— Elle cherche Flavie.
— NON! Laissez Flavie en dehors de ça. Il est où, le corps?
— Dans l’auto. Dans le coffre.
— Tabarnak. C’est qui? Ramène Jezabel.
— Je te dis c’est qui si on baise! Mais je reste attachée.
— Sérieux Jade… Juste… arghhh. Ta yeule, ok.
Il posa subtilement la main sur la crosse de son arme. Elle fronça les sourcils. Elle eut l’air éteinte, un bref instant. En la regardant, il vit Flavie revenir un instant. Il relâcha l’arme, résigné à l’aider. Elle sembla perdre connaissance. Son corps vacilla sur le côté alors que ses yeux révulsaient vers le haut.
Antoine s’approcha pour la rattraper avant qu’elle ne s’effondre sur le banc. Au moment où il lui agrippa l’épaule, elle ouvrit les yeux, sourit, et d’un geste vif, lui planta un crayon dans la carotide jusque dans la gorge avant de le ressortir aussi rapidement.
Antoine eut un cri sourd, tenta de reculer avant de placer ses mains sur son cou. Jezabel l’agrippa par le manteau pour le retenir. Le sang gicla, rapidement, déjà il lui sortait par la bouche, il essayait de parler mais n’arrivait qu’à cracher du sang. Il commença par s’appuyer sur elle d’une main, l’autre serrant sa gorge pour essayer de contenir l’hémorragie. Elle relâcha son emprise et fouilla dans ses poches. Trouva rapidement les clefs et se libéra de ses chaînes. D’un geste lent et fluide, elle le poussa pour l’éloigner. Lui, s’effondra sur le pavé devant le banc.
Les yeux d’Antoine affichaient la panique, l’incrédulité. Jezabel se leva, s’approcha de lui. Elle se pencha alors par-dessus son corps, se tortillant, puis elle s’accroupie.
— Je nous protège… Rizzou. Ton arme? Sérieux?
Son regard fuyait un instant. Puis revint, plus sévère. Elle se replaça pour le chevaucher. Assise sur son bassin. Elle se pencha, s’approchant son visage. Elle l’observait s’étouffer, incapable de parler.
— Antoine… Antoine… Même quand tu meurs, t’es fucking chaud… Tu penses qu’on a le temps avant la fin?
— Ja… Il toussa du sang, ça a fait le même bruit qu’un bouillon dans une piscine.
— Awww tu me reconnais. C’est l’angle, hein?
— Argghhh. FLA…
— Chut chut… garde tes énergies… Dans quelques minutes tu vas être mort. Profites-en là… nos corps presque unis… J’aurais du mettre une jupe… Mmm.. C’est agréable, hein… je… vais… te… dire… un… secret.
Il ne répondit rien. Se contentant de la regarder droit dans les yeux. Elle s’approcha encore plus, sa bouche collée contre son oreille.
— C’était Fred… souffla-t-elle, en lui léchant l’oreille.
— Hergggggmmm. Il essaya de se tortiller, chaque respiration lui faisait cracher de moins en moins de sang.
Elle se releva. Le regardant. Observant son corps tressaillir. Elle se dirigea vers le banc de parc où elle récupéra sa sacoche. Elle l’ouvrit, en sortit un scalpel. Puis revint vers Antoine qui, pas encore mort, faiblissait à vue d’œil. Le bruit des talons sur le pavé mouillé résonnait dans le vide. De loin, on ne percevait qu’une silhouette féminine, se tenant devant une forme incertaine, gisant au sol.
Elle lui montra le scalpel.
— D’habitude, c’est Daphnée qui fait ça…
Sa voix avait changé à nouveau. Antoine voulut réagir mais il n’avait plus d’énergie, plus de souffle.
Il se tortilla un peu, en vain. En la regardant, il vit qu’elle saignait du nez.
— Mais ce soir, Antoine… on n’a pas peur, et on ne se cache pas.
Flavie se pencha et planta le scalpel dans son visage. La brume s’épaissit pendant que le silence reprenait ses droits. Enveloppé dans un brouillard complice, Antoine devenait victime de son propre système, là où les visages se perdent.
