La El Camino se gara devant le petit restaurant. Un petit nuage de poussière se souleva du sol, se collant sur la carrosserie noire de l’auto.
La radio jouait The Dark End of the Street de James Carr.
They’re gonna find us
Lord, someday
You and me at the dark end of the street
You and me
Antoine coupa le moteur, ce qui arrêta la musique. Il donna une tape sur la cuisse gauche de Rachel.
— Réveille… on va s’arrêter ici.
Elle ouvrit doucement les yeux. Regarda autour d’elle, remarquant qu’il n’y avait presque rien qui valait la peine. Puis elle s’étira un peu. La bouche encore pâteuse de la veille, elle regarda en direction de Rizzo, qui sortait de l’auto. Elle se sentit brièvement coincée, seulement pour remarquer qu’elle était menottée. Ses mains et ses vêtements étaient tachés de sang. Elle s’enfonça dans le siège puis lâcha à mi-voix un « fuck » faible et long.
Elle sortit à son tour et observa le restaurant de déjeuner qui se dressait devant eux. Elle toisa Antoine qui s’approchait, complet noir, léger, chemise de soie bleue, lunettes de soleil. Elle leva les deux mains à son attention.
— Tu vas me détacher ?
— Non.
— T’es sérieux ? demanda-t-elle, incrédule.
— Tu es ma prisonnière. Si je te détache, avec ton état, les gens vont être suspicieux. D’ailleurs…
Il hésita un instant. Puis, d’un geste vif, il l’agrippa par l’épaule, plaça sa jambe droite en travers des siennes et la projeta au sol. Elle n’eut à peine le temps de crier qu’elle se retrouvait le visage dans le sable. Antoine se redressa, tira sur son veston puis en épousseta la poussière d’une main.
— Allez, debout. J’ai faim.
Rachel se releva tant bien que mal, les mains toujours liées. Elle regarda Antoine de son regard fauve. Son visage était plein de poussière et une coulisse de sang coulait sur le côté de sa figure ; son arcade sourcilière était fendue.
— Sale con. Ça, ça va te coûter le déjeuner le plus cher.
— Ça sera juste plus crédible, princesse.
— Appelle-moi princesse une autre fois et tu vas voir comment je peux être crédible.
Il sourit, puis se dirigea vers le restaurant. En ouvrant la porte, un carillon résonna. Rachel le suivit, boitant. Un silence lourd s’installa dans le diner. Derrière le comptoir, la serveuse, cheveux bruns attachés en toque, uniforme bleu et beige, les regarda entrer. Antoine pointa une banquette à Rachel, qui s’y dirigea. La serveuse récupéra deux menus, deux tasses et la carafe de café, puis se dirigea vers eux.
— B’jour. Z’allez bien ?
— Aussi bien que le soleil brille, chère… Janice, lança Rizzo.
— Excellent… J’vous laisse regarder le menu.
Elle s’éloigna en jetant un œil à Rachel. Cette dernière lui fit signe que tout allait bien et lui sourit, puis se tourna vers Antoine.
— T’es conscient que j’pourrai pas manger les mains liées ?
— Allez, Rachel, c’est pas la première fois que tu te retrouves avec des menottes. J’suis sûr que tu peux y arriver, dit-il en lui faisant un clin d’œil.
— Va te faire foutre, Rizz.
— Hey, roussette, si c’était pas de moi, tu serais dans un bien pire état. Fait qu’avant de m’envoyer chier, sois reconnaissante. Capice ?
Elle se redressa et prit la tasse à deux mains. Elle en prit une gorgée, trouva le café trop chaud, grimaça, reposa la tasse et consulta rapidement le menu. Janice revint alors les voir.
— V’z’êtes prêts à commander ?
Elle jeta un œil prolongé à Rachel. Antoine répondit :
— On va prendre deux déjeuners américains. Œufs tournés, bacon pour moi.
— J’vais prendre les saucisses. Sunny side up pour moi, les œufs. Pain brun, renchérit Rachel.
— Aut’ chose ?
— Nah. Ça va aller, répondit sèchement Rizz.
Janice regarda à nouveau Rachel, remarquant son arcade sourcilière, ses vêtements tachés, les menottes. Nonchalamment, elle l’interpella :
— Vous pourrez pas manger avec ça… dit-elle en pointant les menottes. S’il vous fait des problèmes, faut m’le dire. Junior, en cuisine, peut s’occuper d’ton gars.
Elle croisa les bras, puis inclina la tête vers la cuisine où un colosse les regardait en aiguisant un couteau.
Antoine regarda Rachel, approcha le cendrier, sortit une cigarette de son veston puis fixa Janice droit dans les yeux.
— Faites-moi confiance. On est tous plus en sécurité quand elle est menottée.
Rachel leva la main droite et lui fit un doigt d’honneur. Janice hocha la tête puis s’éloigna. Antoine, amusé, sortit les clefs de sa poche, détacha le poignet gauche de Rachel et attacha la menotte à son propre poignet gauche. Elle le toisa.
— Ah bravo.
— T’as une main libre ou non ?
— J’t’haïs.
— Et pourtant, on est attachés ensemble, comme des mariés.
Elle roula des yeux. Antoine lui offrit quelques puffs de sa cigarette qu’ils partagèrent sous le regard intrigué et peu discret de Janice. Après quelques minutes, Antoine écrasa la cigarette dans le cendrier. Les assiettes arrivèrent à peu près au même moment. Janice, en bonne hôte, leur demanda s’ils voulaient du ketchup pour les patates ou un refill de café. Antoine répondit par l’affirmative. Puis, lorsqu’elle s’éloigna, il relança la conversation.
— Tu veux qu’on parle des derniers jours ?
— Comment m’as-tu trouvée ?
— J’étais dans le coin, par hasard.
— Fuck you, Rizz. Tu m’as suivie ?
— C’est une possibilité.
— Depuis quand ?
— J’suis arrivé deux jours après toi.
— Qu’est-ce que t’as foutu ? Ça m’a pris trois jours venir icitte.
Elle prit quelques patates avec sa fourchette et se les envoya dans la bouche.
— J’avais quelques arrêts à faire. Tu te souviens de quoi ? demanda-t-il en prenant une bouchée de bacon trop cuit.
Elle hésita, regarda ses mains un instant. Pensive, elle releva la tête.
— Pas grand-chose. J’ai mal partout, surtout à la face.
— Qu’est-ce que t’es allée foutre là, Rachel ?
— J’ai de vieilles rancunes avec le désert.
— Tsé, parfois… y a des rancunes qu’il vaut mieux oublier.
— C’est toi qui dis ça, l’Rital ? Monsieur j’me promène avec une arme partout où j’vais.
— Tu veux l’crier plus fort ?
— J’me souviens plus, bon. Fous-moi la paix.
— Fuck, Raytch. Tu te souviens vraiment de rien ? Check ton état. J’t’ai sortie d’une mort certaine…
Elle détourna le regard. Puis, alors qu’elle allait répondre, deux silhouettes passèrent devant la baie vitrée. Rachel serra sa fourchette d’une main, ferma l’autre poing et laissa échapper un « tabarnak ». Antoine, ne manquant rien de la scène, se redressa puis essuya sa bouche avec sa serviette. Il glissa sa main libre dans son veston, puis sous la table. Sans quitter l’entrée des yeux, il murmura :
— Dis rien.
Elle acquiesça d’un léger hochement de tête.
Le carillon de la porte résonna, puis les deux hommes entrèrent. Le premier, grand et mince, en uniforme de shérif, jeta un œil vers Janice. Cette dernière, cigarette à la bouche, fit un petit signe de tête vers la table des deux menottés. Antoine tourna subtilement la tête vers Rachel, puis, de sa main menottée, attrapa sa fourchette et fit semblant de picorer son assiette. Rachel fit de même avec sa main libre.
Le shérif s’avança doucement dans l’allée, suivi d’un autre homme, lui aussi vêtu en policier, plus petit, lunettes de soleil sur le nez. On ne distinguait que le bas de son visage, plutôt carré, la barbe vieille de quelques jours et une absence complète de sourire.
Le plus grand des deux s’arrêta à la table du duo. Il jeta un bref coup d’œil vers Rachel, puis s’adressa à Antoine.
— Tout va bien ici, m’sieur ?
Antoine prit le temps de déposer sa fourchette puis releva la tête pour le regarder droit dans les yeux.
La radio jouait Bad Moon Rising de CCR.
Don’t go around tonight
Well, it’s bound to take your life
— À merveille, shérif. Rien à dire de votre bord ?
— Bin justement… Il tira un peu sa ceinture vers le haut pour se donner de la prestance. Y aurait eu du grabuge hier dans le coin de Phoenix.
— Du gros grabuge même, ajouta l’autre.
— Pas au courant, dit sèchement Antoine.
Subtilement, il laissa sa main droite, qui tenait un Glock, glisser sur sa cuisse gauche. Le canon était maintenant parfaitement aligné avec les genoux du grand flic.
— C’est qu’on raconte qu’un grand type et une grande rousse auraient quitté les lieux après y avoir fait un pas pire désordre.
— Ouais, un désordre avec des gens plus trop trop en vie, voyez ? Ajouta l’autre policier
Il regardait intensément Rachel, qui, elle, ne broncha pas.
Antoine sourit, puis, toujours en s’adressant au plus grand :
— J’imagine que deux shérifs de comté comme vous sont assez intelligents pour savoir que si deux fugitifs, seuls, ont peut-être fait le chaos à Phoenix, ils n’iraient pas s’exposer comme ça dans un petit resto perdu au milieu du désert, non ?
— Justement, j’me dis que les deux fugitifs ont peut-être eu un excès de confiance et ont décidé de faire un arrêt déjeuner.
— Nah. Voyez, je transporte une détenue qui était au Nevada et j’la ramène au Canada. Échange de prisonniers.
Antoine regarda doucement Rachel, qui le fixait sans broncher.
— Et vous avez des noms ?
— Cette information doit rester confidentielle… pour notre sécurité, lança sèchement Antoine.
Puis le grand policier posa sa main sur l’épaule d’Antoine.
— Et moi, je pense que j’aurais besoin que vous vous leviez.
Janice monta le son de la radio. CCR continuait de résonner.
Hope you are quite prepared to die
Looks like we’re in for nasty weather
One eye is taken for an eye
Antoine regarda la main du policier, puis, doucement, en appuyant son arme contre son genou, le menaça.
— Moi, je pense que vous devriez partir.
Le grand maigre posa aussitôt la main sur son arme. Mais Antoine réagit plus vite et appuya sur la gâchette, lui faisant exploser le genou. L’homme lâcha un immense hurlement. Son collègue, surpris, voulut réagir aussi, mais Rachel, plus vive, lui planta sa fourchette dans la joue avant même qu’il n’ait le temps de bouger. Antoine défit les menottes de son poignet, se leva, puis frappa le shérif avec la crosse de son arme. Le grand policier s’effondra par terre.
Rachel, elle, profita de sa semi-liberté pour frapper à plusieurs reprises l’autre policier, déjà penché à se tenir la joue ensanglantée. Elle jeta un œil vers Rizz, qui était à cheval sur l’autre agent, puis se retourna vers le policier trapu et l’envoya au pays des rêves d’un solide coup de pied.
Janice, ne voulant pas trop se mêler de rien, s’occupait de la cafetière, tandis que Junior nettoyait sa plaque à cuisson, en regardant ailleurs.
Raytch se rassit. Elle jeta un œil à Antoine, qui finissait de tabasser le grand shérif maintenant inconscient. Il replaça son veston et vint se rasseoir devant Rachel. Il prit sa tasse de café, la souleva et en but une grande gorgée. Il grimaça.
— Ark, il est froid.
Rachel sourit. Elle rattacha la menotte à son poignet gauche puis se calma dans la banquette.
— Bon. Ton café est froid, mes souvenirs sont intacts. On rentre ?
Janice arriva avec une carafe fumante.
— J’vous réchauffe vos cafés ?
— Vous pouvez les faire pour emporter ?
Puis Antoine regarda autour.
— Combien de temps avant les renforts ?
— J’dirais… quarante-cinq minutes. Une heure.
Antoine hocha la tête.
— Pas trop mal.
Il regarda Rachel.
— Donne, Raytch.
— T’es sérieux ?
— Oui.
Elle fouilla dans ses poches puis sortit une petite clef USB, qu’elle posa sur la table. Antoine la prit et la tendit à Janice.
— Vous savez quoi faire avec ça ?
Janice la regarda, puis se tourna vers la cuisine.
— JUNIOOOOR ! VIENS LÀ !
L’homme sortit de derrière le comptoir, enjamba les deux corps. Il faisait trois têtes de plus que Janice. Elle lui tendit la clef USB. Il la prit et demanda calmement :
— S’qui a là-dessus ?
— Tu connais les cryptos ? demanda Rachel.
— Ouais, m’dame.
— Y a de quoi prendre votre retraite là-dessus, lança Rachel.
— C’est combien ? demanda-t-il, incertain.
Rachel marqua une pause, regarda Antoine, se mordit la lèvre.
— Deux cents bitcoins.
Junior regarda Rachel, puis la clef. Il sourit et la glissa dans sa poche. Il prit leurs assiettes et s’éloigna. Janice le regarda partir. Antoine se leva.
— Vous nous avez jamais vus ?
— Jamais ! répondit Janice, avant de s’éloigner.
Ils sortirent du resto et se dirigèrent vers l’El Camino. Antoine s’alluma une cigarette. Il ouvrit la porte à Rachel, qui s’assit dans l’auto. Il fit le tour, lança sa cigarette et s’installa à son tour. Il démarra la voiture, puis regarda Rachel qui lui demanda immédiatement;
— Comment t’as su pour la clef ?
— Elle est tombée de tes poches quand je t’ai ramassé hier, lui dit-il.
Il fit une pause, tapota le volant, se calla dans le banc, puis la regarda à nouveau.
— Y avait deux cents bitcoins ?
— Oui, répondit-elle sans trop d’émotion.
— Tabarnak, Rachel, t’aurais pu m’le dire.
— Entre le café froid et l’envie de partir, ce souvenir-là m’est revenu quand tu lui as donné la clef.
— On fait quoi ? On y retourne ?
— Arf… non. On rentre, dit-elle en s’appuyant dans le siège passager, plaçant ses lunettes de soleil sur sa tête.
— Deux cents bitcoins, Rache.
— On a eu le déjeuner gratuit et des cafés chauds…
— Vu de même. Café chaud et souvenirs froids…
Rachel sourit. Elle posa ses mains sur ses cuisses, sentant dans sa poche droite le relief d’une autre clef USB.
— On s’en souviendra plus quand le café sera froid.
Elle sortit ses pieds par la fenêtre, croisant les jambes. L’El Camino s’éloigna dans un nuage de poussière.
La radio jouait Cover Me Up de Jason Isbell.
I was so sure what I needed was more
Tried to shoot out the sun
Derrière eux, Junior sortait en courant du restaurant, regardant l’El Camino disparaître dans la poussière ocre du désert.
— FUCK YOU ! LA CLEF EST VIDE ! LA CLEF EST VIDEEE !
