La chaîne de son vélo grinçait. Elle n’avait pas fait faire l’entretien pour l’hiver, se disant que, de toute façon, elle ne l’utiliserait pas trop. Maude, bien assise, commença à traverser le pont qui séparait les deux rives quand elle distingua deux anomalies. D’abord, au milieu de la chaussée, il y avait une masse au sol, qu’elle n’arrivait pas à identifier. Sans doute un chevreuil, se dit-elle.
Puis, environ une cinquantaine de mètres plus loin, une voiture semblait s’être encastrée dans le garde-fou du pont. Ses lumières toujours allumées laissaient présager que le moteur tournait toujours. Cependant, un léger détail attira son attention : la portière du côté conducteur était ouverte.
Elle prit son courage à deux mains, puis se dirigea vers la masse étendue au beau milieu du pont. Elle remarqua rapidement qu’il ne pouvait pas s’agir d’un animal, à moins que celui-ci eût porté un manteau, un pantalon et une paire de bottes.
— Excusez ! lança-t-elle, hésitante.
Aucune réponse ne se fit entendre, si ce n’est son propre écho qui résonna au milieu de rien.
Un petit nuage de condensation s’extirpa de sa bouche.
Elle s’approcha encore un peu plus, réalisant que la masse était bel et bien un corps, et que, de toute évidence, il était inerte. En se penchant, elle réalisa immédiatement qu’il s’agissait d’un homme, probablement mort. Son visage baignant dans une mare de sang. Il présentait une importante blessure à la tête. Une légère couche de frimas commençait à recouvrir la peau de ses joues.
Maude eut un pas de recul en voyant son visage. Paniquée, elle enleva ses gants, s’empara de son téléphone puis composa un numéro. Le timbre se fit entendre.
— Enweille… Réponds sacrament, Rizzo !
Elle remit le téléphone dans ses poches puis se passa les deux mains dans les cheveux en s’agrippant la tête. Elle regarda vers le ciel et eut seulement envie de crier. Elle fit un tour sur elle-même puis observa le corps inerte. Elle regarda autour, baissa les bras puis commença à avancer vers le cadavre.
Le vent, sur le pont, qui s’y invitait par rafales, faisait sans cesse bouger le manteau du pauvre type. Donnant constamment l’impression qu’il avait des soubresauts. À plusieurs reprises, Maude devint hésitante, son corps se crispant à chaque petit mouvement erratique du manteau.
Elle était à environ dix pas quand son téléphone sonna. Elle s’empressa de répondre.
— RIZZO !! lança-t-elle sans hésiter.
— Ciboire, Maude… As-tu vu l’heure ?
— FUCK, FUCK, Rizz… Faut que tu viennes ici… C’T’URGENT !
— Maude… Maude… relax… t’es où ? Sérieux, y est fucking tard.
— HEY… Rital au pays de Morphée… Penses-tu vraiment que j’m’amuse à téléphoner au monde à c’t’heure-là juste pour le fun ?
— Ok, ok… T’es où ?
— Pont Pie-IX.
— Ok… J’arrive. Donne-moi 10-15…
Il raccrocha. Comme toute personne normalement constituée, il tira les couvertes par-dessus sa tête le temps d’un instant, puis se résigna.
Vingt minutes plus tard, les phares de la El Camino, mais surtout le bruit du muffler, annoncèrent son arrivée. Maude se plaça un bras devant les yeux, aveuglée par la lumière. Antoine s’arrêta à quelques mètres d’elle. Il ouvrit la porte et n’eut pas le temps de la refermer que Maude lui sautait dans les bras.
Les joues froides de Maude se collant sur la peau chaude d’Antoine eurent pour effet de le pousser à se reculer, mais l’étreinte de Maude était trop forte.
— Maude, Maude… Qu’est-ce qui se passe… C’est à qui le char, là-bas ?
— FRED !!
— Quoi ?
— C’t’à Fred… Rizz… Le char, c’est le char de Fred…
— Il est où ? demanda-t-il naïvement.
Maude relâcha son étreinte, recula d’un pas puis, levant le bras gauche, pointa le corps inerte qui gisait au sol.
— Oh fuck, réagit-il à demi-voix.
Il laissa Maude se reculer, puis, la lâchant, il se dirigea vers le corps de son ami. Il se pencha pour immédiatement constater son état. Il regarda Maude qui se tenait debout à quelques pieds ; elle avait une main devant la bouche, sans doute en train de se ronger les ongles, alors que son autre bras enroulait sa taille. À chacune de ses respirations, un petit nuage témoignait de la fraîcheur de la nuit.
Antoine sortit son cellulaire et composa un numéro. Après quelques timbres, il se mit à parler.
— Salut, c’est Rizzo, j’aurais besoin d’une unité sur le pont Pie-IX.
— Un homme mort… Blessure par balle à la tête.
Il éclaira le corps avec une petite lampe de poche. Souleva le manteau de Fred, bougea un peu sa tête.
— Non. Un seul point d’impact en apparence. Il a toujours son portefeuille… Non, sa voiture est là aussi. Va falloir la remorquer.
— Oui, je vais bloquer le pont, j’ai ce qu’il faut. Ça va prendre une ou deux auto-patrouilles pour bien bloquer les accès. Envoyez aussi un légiste.
— Si possible, Langlois et Fortin.
— Non, je sais. Oui. Une témoin…
— Merci.
Il se releva. Rangea son téléphone puis se dirigea vers sa voiture. Il la démarra puis se stationna perpendiculairement à la route. Il ouvrit le coffre arrière et en sortit un gyrophare portatif qu’il plaça sur le toit. Une lumière rouge oscillante se mit à tourner. Il prit ensuite un rouleau de ruban jaune qu’il plaça de part et d’autre de son auto. Il alla faire la même chose de l’autre côté du pont, en plus de placer des cônes et des fusées de détresse.
Une fois ces étapes complétées, il retourna voir Maude. Elle était appuyée sur le garde-fou et regardait les lumières du rivage à Laval.
— Ils vont rassembler une petite équipe et les envoyer, ça devrait prendre 40-50 minutes, dit-il en s’appuyant sur le garde-fou à son tour.
— C’est bin long, répliqua-t-elle sans le regarder.
— Ils sont à effectifs réduits, il est déjà mort, ça changera pas grand-chose.
— Tu dis ça comme si de rien n’était, ajouta-t-elle avec un certain dédain.
— C’est mon quotidien, Maude…
— Tu pourrais exprimer un peu plus d’empathie… Fuck, c’est Fred.
Elle s’éloigna et alla récupérer son vélo qui était toujours au sol. Les poignées étaient froides. De la condensation formait du givre sur le cadre. Elle le releva tranquillement, puis marcha avec celui-ci à ses côtés jusqu’à la voiture d’Antoine. Elle voulut l’appuyer contre la El Camino, puis regarda vers Antoine qui ne la quittait pas des yeux. Elle se ravisa et le déposa par terre derrière l’auto.
Elle fouilla dans son sac, en sortit une cigarette qu’elle porta à sa bouche. Ses mains tremblaient légèrement. Elle chercha tant bien que mal dans tous les compartiments de la sacoche, dans les poches de son manteau, partout, mais elle ne put trouver un briquet. Elle râla.
— Antoine ! dit-elle à voix haute.
Sa voix résonna.
— Quoi ? répondit-il sans se retourner.
— T’aurais pas un briquet ? demanda-t-elle en s’approchant.
Il se retourna, briquet à la main. Il flippa le couvert du Zippo et lui présenta la flamme. Elle prit une grande respiration, laissant la cigarette bien s’allumer, puis souffla la boucane sur le côté. Elle rebaissa la main qui tenait la clope et fixa Antoine.
— Tu me gosses avec ton esti de Zippo. On dirait que tu t’prends encore pour le cool kid de 1998.
— Come on, Maude, je suis le cool kid de 1998, dit-il en levant les bras de chaque côté de son corps comme pour illustrer une évidence.
— Ergg. Plus le Douche Kid, ajouta-t-elle à voix basse.
Elle se retourna puis se mit à faire les cent pas. Antoine s’appuya dos à la rivière et la regarda marcher. Leurs attitudes contrastaient l’une de l’autre.
— Tu veux pas juste venir ici et arrêter de marcher, Maude ? On gèle, viens préserver notre chaleur.
— Ça me stresse, dit-elle en reprenant une puff.
— Qu’est-ce qui te stresse ? C’est toujours bien pas toi qui lui as tiré une balle dans la tête ?
— C’t’un interrogatoire ? demanda-t-elle sur la défensive.
— Ça dépend, as-tu un gun ?
— T’es con.
— Maude… Veux-tu que j’appelle Rachel ?
Pour toute réponse, elle roula les yeux.
Il s’approcha d’elle, lui prit sa cigarette, en prit une puff et la lança dans la rivière.
— Sérieux, Antoine ?
— C’est pas bon pour toi.
— Dit le gars qui en fume un demi-paquet par jour.
— Chacun ses vices.
— Le mien c’est toi, pis j’te lance pas dans l’fleuve pour autant.
Antoine resta muet. Il la regarda. Elle fronçait les sourcils, se mordillait l’intérieur de la joue et évitait de le regarder. Elle se tourna et s’appuya à nouveau sur le garde-fou. Elle regarda sa montre. Puis se résigna à se retourner et lui faire face.
— Vas-tu… Vas-tu me donner une autre cigarette ?
Il sourit doucement, passa la main dans son manteau, avant d’en ressortir un paquet de DuMaurier King Size. Son paquet était dans un étui qui empêchait qu’on voie les photos de sensibilisation des effets du tabac. Il lui présenta une cigarette et s’en mit une aux lèvres aussi. Il s’alluma, toujours avec le Zippo, avant de diriger ses mains vers Maude qui se pencha vers l’avant pour s’allumer à son tour.
Ils prirent quelques puffs en silence. Se toisant. Maude avait de la difficulté à le regarder droit dans les yeux.
— Pourquoi t’es inconfortable de même ? demanda Rizzo.
— C’est toi. Tu me gosses.
— C’est toi qui m’as appelé, Maude.
— Je sais… Je savais pas quoi faire.
— Tu sais qu’ils ont inventé le 911 pour ça.
— C’est pas pareil… Fuck, Antoine, c’est Fred. J’avais… J’avais besoin de réconfort.
— C’est moi le réconfort ?
— Parfois. Oui…
— Ça veut dire quoi, ça ?
— Come on, Antoine… J’ai pas envie d’avoir cette conversation-là.
— Quelle conversation, Maude ?
— Fais pas l’innocent s’il te plaît, Rizzo, le confronta-t-elle en lançant sa cigarette au loin.
— Tu as l’intention d’en fumer une au complet ?
— Non. Peut-être. ÇA CHANGE QUOI ?
— Rien, rien… Je me demandais juste si j’appelais pas ton frère pour qu’il apporte aussi quelques paquets de rechange.
Elle sourit en baissant la tête. Puis elle la releva en regardant le ciel. Elle expira. Dégageant à nouveau un nuage trahissant la température froide.
— T’es tellement con d’in fois.
— Des fois… Donc je m’améliore.
— C’est vrai, ça doit être l’air de la rivière qui te fait ça.
— Peut-être parce que j’ai pas les pieds à terre.
— Je pensais pas passer mon mercredi soir confinée sur un pont avec toi.
Il s’approcha d’elle. Prit sa cigarette entre son pouce et son index, aspira doucement, puis la jeta par terre avant de l’écraser avec son soulier.
— Butcher sur une scène de crime. Je t’ai déjà vu plus professionnel, Rizz.
— Si t’avais vu ce qu’ils faisaient dans les années 60.
— J’avais besoin d’un ancrage.
— T’aurais pu appeler Chris direct.
— Il m’aurait crié après… J’avais besoin de ton calme.
— Pourtant, nous deux ça finit toujours en portes qui claquent…
— T’es… T’es mon safe space, Antoine.
Elle détourna le regard. Une larme commençait à couler sur sa joue. Elle reniffla et se retourna vers la rivière. Antoine vint se placer à côté d’elle, il appuya son épaule contre la sienne. Il posa ensuite ses avant-bras sur la rambarde et serra les mains. Seul le bruit de l’eau de la rivière envahissait l’espace. Maude le brisa en premier.
— C’est tough de t’aimer, Antoine, dit-elle doucement sans le regarder.
— Tu sais ça, toi ? demanda-t-il d’un ton cynique.
— J’imagine que non.
— C’est quoi aimer, Maude ?
— Quand bin même je te le dirais…
— C’est méchant, ça.
— Pis toi ? Tu penses que t’es pas blessant ?
— Qu’est-ce que tu veux que je te dise, Maude ?
— Comment tu te sens, Antoine ? Comment tu te sens, là ? Avec moi ? Parce que fuck, tu parles jamais. Ça prend toute pour avoir une conversation sérieuse… Pis quand on trouve enfin le moyen d’ouvrir une petite brèche, soit tu te refermes, soit tu fuis.
— Ah come on, Maude, tu vas pas me psychanalyser ce soir.
— AH FUCK YOU, RIZZ ! C’est pas à propos de toi.
— Pas mal l’impression que c’est de moi qu’il s’agit en ce moment.
— NOUS ! Calice, t’es pas cave à ce point-là. NOUS, ANTOINE. Toi pis MOI.
— T’as été pas mal claire là-dessus dans le passé, ajouta-t-il en détournant le regard.
— Non, non, non. No way, tu vas pas me jouer la carte du passé.
— Pourquoi pas ?
— Fuck, Antoine. T’es pas capable, hein ?
Il prit un pas de recul, sortit une cigarette de son manteau, l’alluma. Il tendit le bras vers Maude. Elle le regarda un instant, puis prit la cigarette.
— Fume autant que tu veux, t’échapperas pas à cette conversation.
— Sauf si les cigarettes me tuent avant la fin.
Elle lui lança la cigarette dessus. Puis croisa les bras.
— Parfois j’ai vraiment envie de te frapper, lui dit-elle en le toisant à nouveau.
— Tsé, Maude, le passé, que tu le veuilles ou non, il est là pareil.
— Oui, mais Antoine, y a de l’eau qui a coulé sous les ponts depuis.
— Tu dis ça parce que…
— Non. Non, je t’interdis une joke de marde. Je dis ça parce que c’est ça. Fuck. Peux-tu être sérieux. Ce soir !!
Elle prit une grande respiration.
— Plus que n’importe quel autre soir… s’il te plaît.
— J’pense pas que j’ai les mots que tu voudrais entendre, Maude.
— Pourquoi ?
Du côté de la rive montréalaise, on entendait au loin des sirènes de police. Maude s’approcha, regarda Antoine droit dans les yeux.
— Tic toc, tic toc, Rizzo. On finira pas cette conversation-là ?
— Je te l’ai dit, j’ai pas les mots que tu voudrais entendre.
— C’est pas toujours les mots qui parlent, tsé.
— Et pourtant… Ça a tellement l’air simple pour toi.
— Quoi ?
Sans répondre, il l’agrippa par le manteau et la tira contre lui avant de coller ses lèvres contre les siennes. Sans même hésiter, elle plaça une main sur son dos, l’autre derrière sa nuque pour le retenir bien fermement contre elle. Entre deux frenchs, elle recula la tête.
Les lumières bleues et rouges éclairaient déjà leurs visages. En alternance chaud/froid, la lumière se synchronisait au vent.
— Criss que je t’haïs, Rizzo.
— Si tu savais comment j’le sais.
La voiture de Chris se stationna tout juste devant le corps de Fred. Les phares de l’auto vinrent se refléter dans la flaque de sang, la rendant écarlate. Au même moment, un flocon passa devant le visage de Fred. Celui-ci oscillait entre le bleu et le rouge au rythme des gyrophares. Les yeux ouverts, le regard vide, figé sur un couple qui s’embrassait entre deux rives.
