— Place-le là.
— Comme ça ?
— Non ! Comme ça…
— Ahhhh. C’est mieux.
— Je sais. Bon. La pièce de résistance.
— Ça va fonctionner ?
Contemplant son installation.
— It never fails. hihihi.
***
Le bruit des pneus dans le gravier était le seul son qu’on pouvait entendre. À trois heures du matin, dans ce secteur boisé derrière un parc en bordure du fleuve, le seul autre son distinguable était l’écoulement de l’eau.
Une fois le Lincoln Continental stationné, Chris observa devant lui ce que ses phares éclairaient.
Sarah était assise sur un bloc de béton, cigarette entre les lèvres. Elle l’observait. À sa droite, il y avait une petite glacière, base blanche, couvercle rouge.
Chris sortit, mais laissa les lumières allumées. Le bruit de ses bottes sur les roches trahissait la lenteur de ses pas.
En arrivant à la hauteur de Sarah, il prit une cigarette qu’il plaça entre ses lèvres et fouilla dans ses poches. Bredouille, il releva la tête en direction de la légiste.
— T’as du feu ?
Elle sortit un Zippo de la poche de son manteau, puis le lança en direction de Chris qui l’attrapa sans aucune difficulté.
Il alluma sa cigarette, referma le Zippo et le fit tourner entre ses doigts avant de le redonner à Sarah.
— Pas ton genre, les Zippos. Dit-il.
— J’ai perdu mon lighter avec la fille en bikini dessus.
— Celui qui fait disparaître son linge quand on le frotte ?
— Celui-là même.
— Dommage. Ajouta-t-il. Puis de la tête il indiqua la forêt.
On pouvait distinguer derrière Sarah des rubans jaunes. Chris souffla la fumée de sa cigarette vers l’arrière.
— On a quoi ?
Sarah souleva le couvercle de la glacière, y jeta un œil puis se retourna vers Chris.
— Deux Cinquante et une Éphémère aux framboises.
— Sélection de marde.
— Les restants à Rizzo.
— Ahh, c’est d’là que vient le Zippo aussi. Dit-il d’un ton cynique.
— Bières gratuites, plains-toi pas.
— C’est ça, change de sujet.
Sarah lui fit un clin d’œil, puis descendit de son perchoir. Elle s’approcha de Chris et lui tendit une canette de Guillotine de Messorem.
— Tiens… Tu pourras pas dire que je pense pas à toi.
— C’est pas Rizzo qui boit ça. Dit-il en la prenant.
— Nope. Et tu vois, Rizz lui a rien dit quand je les ai mis dans son frigidaire. Allez, viens.
Elle lui tapa sur l’épaule et se dirigea vers la scène de crime.
Rendu au premier ruban, elle salua l’agent DesPrés qui répondit d’un signe de tête en soulevant le ruban.
Lorsqu’ils arrivèrent sur la scène, Sarah se plaça de l’autre côté du corps. Chris s’arrêta, observa le corps, fit quelques pas.
— Il a pas de tête ? Demanda-t-il.
— Pis tu bois une Guillotine, drôle d’adon, hein.
— Tu me niaises ?
— J’niaise jamais avec les morts, Chris.
Il se pencha pour regarder de plus près. Il enfila des gants, bougea quelques brindilles et des feuilles autour du cou. Ensuite, il leva la tête vers Sarah et sortit un calepin et un stylo.
— La cause du décès ? Questionna-t-il avec tout son sérieux.
— C’est toi qui m’niaises là ?
— Pourquoi ?
— Il a pu de tête, Chris.
— Ça veut rien dire.
Sarah prit une gorgée de bière. Se frotta le front, reprit une autre gorgée, puis déposa la bière sur une grosse roche à proximité.
Elle sortit une lampe de poche et fit le tour du cadavre pour se retrouver au niveau du cou qu’elle éclaira.
— Regarde là. Alors qu’elle pointa la portion coupée du cou.
— J’observe.
— Tu vois les tissus. Ça, c’est signe qu’il y avait coagulation.
— Ça me dit pas comment ils l’ont tué.
Elle pointa la lampe de poche dans le visage de Chris, qui immédiatement se protégea le visage avec son avant-bras.
— Tu sais c’est quoi la différence entre toi pis moi, Chris.
— Nos goûts en bière ?
Sarah roula des yeux.
— Non. Toi. Ce qui t’intéresse, c’est comment des gens tuent d’autres gens.
— Oui. Je suis enquêteur au Homicide.
— Moi, enquêteur Langlois. Ce qui m’intéresse, c’est comment les gens sont morts. Tu vois la nuance ?
— Non.
— Moi ce sont les morts qui me parlent, toi ce sont les meurtriers.
Sarah se releva, fit le tour des lumières de chantier qu’elle alluma, révélant l’entièreté de la scène de crime. Le corps sans tête. Quelques triangles jaunes. Un pointant vers une trace dans la bouette, un autre pointant vers une chaussure et enfin un autre devant ce qui semblait être un portefeuille.
Chris pointa la pièce à conviction.
— On sait qui est la victime ? Demanda Chris.
— Selon ce qu’il y a dans le portefeuille, il s’agirait d’un certain Robert Carpentier. Cinquante-six ans de…
— Bob Le Boucher. Tabarnack. Lança Chris.
— Le Boucher ? Questionna Sarah.
— C’est son surnom.
— Avec un nom comme Carpentier, j’aurais pensé qu’ils l’auraient appelé Bob Le Bricoleur.
— Cibole, Sarah.
— Quoi ?
L’enquêteur fit le tour du corps, puis s’attarda sur le manteau. Notant des irrégularités, il s’adressa à Sarah.
— Ça a l’air bizarre, sa shape… Me semble qu’il était bedonnant, le Bob.
— Hey, touche-y pas.
Chris leva les bras en signe d’innocence et se recula. Il revint face à Sarah, enleva ses gants et rangea son calepin dans son manteau.
— Bordeleau est parti chercher une autre trousse de prélèvement. J’avais pas mon appareil non plus. C’est DesPrés qui m’a donné les cartons et les rubans.
— Pas ton genre de pas être préparée.
— Come on, Chris, me suis faite réveiller en pleine nuit.
— Asti.
— Quoi…
— Le Zippo… Les restants de bières pas bonnes. Rizzo, du calice…
— J’te rappelle que c’est ton meilleur chum.
— Ouin, mais parfois c’est aussi mon pire ennemi.
— T’exagères…
— Tu l’choisis toujours.
Sarah lui tourna le dos. Elle alla récupérer sa bière, puis fit quelques pas autour du corps. Elle regarda le ciel un instant. La pleine lune éclairait bien la nuit, les nuages étant dispersés.
— Hey, Chris. Ferme les spots deux secondes.
Chris fit le tour des trois spots pour les éteindre. Seule la lune éclairait la scène. Étant dans une petite forêt entretenue, les arbres étaient peu nombreux et la canopée était clairsemée.
— Qu’est-ce que t’as vu ?
— La lumière des spots coupait les volumes, la pleine lune offre de belles ombres.
— Sarah… c’est bon le cours de direction photo… get to the point.
— Bin là, on distingue bien les volumes.
— Et ?
— Y a dequoi qui cloche avec son corps, tu avais raison.
Chris alla se placer juste à côté d’elle, s’accroupit et regarda Robert. Ce qu’il en restait, du moins.
Un instant, il tourna la tête puis regarda Sarah. La lumière de la lune éclairait seulement une partie de son visage, révélant la finesse de ses traits, ses piercings. Même le bleu de ses yeux brillait.
— Check, Langlois… j’pense que ses jambes sont pas attachées à son corps.
— Ciboire… ses bras non plus, check le creux dans la manche. Comment ça t’as pas vu ça tantôt ?
— Hey, Sherlock. J’ai pas le bon matériel.
— Peut-être que si tu couchais chez vous une fois de t…
La gifle résonna dans la noirceur. Sarah avait l’index levé, pointant Chris qui se tenait la joue.
Des bruits de pas se firent entendre dans les feuilles. Sarah sortit sa lampe de poche pour éclairer dans leur direction.
Un policier arrivait avec un gros sac en bandoulière. Il avait une main en l’air et parlait doucement.
— C’est Bordeleau. Dit le jeune policier en avançant.
— C’tait bin long… Le sermonna Sarah en prenant le sac.
— Le double que tu m’as fait fonctionne encore mal, pis tes estis de chats m’ont attaqués.
— Bordeleau, calice. Se fâcha Sarah.
Bordeleau, réalisant qu’il avait trop parlé, fit un pas en arrière puis s’éloigna pour retrouver l’agent DesPrés.
Chris s’avança.
— Fecque, Bordeleau a tes clefs ? Demanda Chris sans la regarder.
— C’t’un… loisir.
— Comme Rizzo ?
— Toi t’as Flavie, Jezabel, Delphine, Jade, pis t’es chanceux, c’est toute la même personne, mais t’as l’impression d’en fourrer quatre.
— Estie que t’es vulgaire d’in fois, Sarah Fortin.
— Pis toi tu te mêles pas de tes affaires. Aide-moi, on va lever le bas de son manteau.
Délicatement, Sarah déboutonna le manteau de Bob et ils entamèrent de soulever le bas.
— Sacrament… Sarah, ils l’ont dépecé.
— On dirait bien. Dit-elle en prenant des photos.
— J’pouvais bien trouver qu’il avait l’air d’avoir maigri. Lança Chris.
— On peut presque dire qu’il a maintenant un corps taillé au couteau.
— Comment tu fais pour faire des blagues comme ça ?
— Excuse. D’habitude mon public est mort de rire.
Chris se retourna pour fouiller dans le sac, il en sortit une bâche qu’il étendit juste à côté du corps. Sarah de son côté était retournée voir Bordeleau, puis revint aussitôt avec le jeune agent qui l’aida à assembler un abri portatif.
En voyant le bas du ventre découpé de Carpentier, Bordeleau eut un haut-le-cœur et dut s’éloigner rapidement.
— Un peu fragile, ton Bordeleau.
— Y sort de l’école.
— T’es sérieuse ?
— Ouin… Ça explique pourquoi l’autre jour dans la morgue il…
— Ok, ok, arrête, je veux pas savoir. Fuck, Sarah, tu l’fais vraiment exprès, hein ?
— Ok, le jaloux, concentre-toi, on va lui enlever ses pantalons. Dit-elle en lui enlevant son soulier.
— Pas mal sûr que tu peux faire ça toute seule, Fortin.
Elle lui fit un doigt d’honneur puis tira doucement pendant que Chris essayait de retenir les morceaux de jambes.
Les jambes se défirent en plusieurs morceaux tranchés avec précision. Pour éviter le même chaos, ils tirèrent ensuite délicatement sur les mains ; des bras sans muscles et sans chair sortirent des manches. Ils les placèrent avec les autres morceaux sur la bâche, sous l’abri.
Chris prit quelques pas de recul pour s’allumer une cigarette. Sarah vint le rejoindre, prit sa cigarette et alluma la sienne avec.
— Tu veux pas le Zippo ?
— Me suis dit que tu serais content de m’allumer.
— J’vais prendre ce qui passe. Dit-il en se mettant à marcher vers les blocs de béton.
Ils rejoignirent l’entrée du site et s’appuyèrent contre les blocs de ciment. Ils prirent chacun une bière dans la glacière puis se mirent à boire sans trop parler.
Chris observait chaque mouvement de Sarah. Sa façon de poser ses lèvres sur la canette, la position de sa bouche quand elle soufflait la fumée. Puis, se sentant observée, elle le regarda.
— Ça fait du bien, la pause ? Demanda-t-elle.
— Comment tu fais ?
— Pour ?
— Dealer avec ça ?
— Je te l’ai déjà dit. La mort, ça me parle.
— T’as pas peur de passer à côté des vivants ?
— Les vivants sont utiles, à petite dose. La nuit surtout.
— Ça revient toujours au cul.
— J’parle pas de cul. Je parle des vivants nocturnes.
— Pis les vivants de jour ?
— Le jour, y fait clair, on voit ce que les gens nous montrent.
— Ou veulent nous montrer. Dit Chris en reprenant une gorgée.
— Ok, regarde-moi. Ordonna-t-elle.
Il se leva et se plaça devant elle. Il l’observa, doucement, de la tête aux pieds. Heureusement un lampadaire éclairait l’endroit où ils étaient.
— Qu’est-ce que tu vois, Chris ?
— J’te vois toi.
— Ok mais décris-le… idiot.
— Ok, ok. Je vois ton esti de manteau de cuir noir, avec le logo Anarchie. Je vois tes cheveux blonds, un peu ébouriffés, je vois ton nez rouge parce qu’il fait 2 degrés, je vois que tu t’es pas maquillée, pis que t’as mis tes beaux pantalons mauves que je trouve assez… se…
— Ok, ok, c’est bon. Mais tu vois. Les vivants, le jour, ils voient ce qu’on leur montre. Maintenant ferme les yeux.
Chris s’exécuta. Sarah vint lui prendre sa bière qu’elle déposa, puis se rapprocha à nouveau. Doucement elle prit la main de Chris qu’elle fit passer dans ses cheveux. Ensuite elle la guida sur son visage, effleura ses lèvres. Elle guida ensuite la main de Chris vers sa taille. Elle se rapprocha alors jusqu’à ce que leurs corps soient l’un contre l’autre.
Elle guida les mains de Langlois vers son dos, puis elle vint poser ses lèvres contre les siennes. Sans le brusquer. Avec tendresse, elle lui offrit la fraîcheur de sa bouche. Elle éloigna son visage du sien puis guida sa bouche vers son cou où elle le laissa embrasser sa peau.
Un léger frisson la parcourut, puis elle se recula en poussant doucement Chris.
Il avait les yeux fermés. Sarah, elle, retourna vers le bloc de béton où elle reprit sa bière qu’elle finit d’un trait.
— Pis, Chris. Dit-elle pour le sortir de son état.
Il ouvrit lentement les yeux, la regarda et vint s’installer à côté d’elle.
— Décris-moi c’que t’as ressenti.
— J’ai senti… la fragilité de ta bouche, la douceur de tes lèvres, l’harmonie de nos langues. J’ai senti la délicatesse de ton dos. La fraîcheur de ta peau.
— C’est ça. Tu vois ce que la nuit rend visible, quand on voit rien, on voit mieux.
Ils furent interrompus par Bordeleau qui arriva sur l’entrefaite.
— Scusez, Sarah… hum. Dr Fortin, moi pis DesPrés on va être relevés. Faudrait finir de boucler le périmètre dans le boisé pour qu’on remplisse notre rapport.
— On arrive, Raph… Agent Bordeleau.
Ils retournèrent fouiller le corps. Accroupis, ils finirent de déboutonner le manteau. Puis Sarah ne put s’empêcher de blaguer.
— Quand même fou que le gars, son surnom c’est Le Boucher, pis il finit dépecé.
— Sais-tu pourquoi ils l’appelaient comme ça ?
— Je sais-tu, moé ? Sa vraie job c’est d’être boucher ? Demanda-t-elle.
— C’est un des tueurs à gage les plus prolifiques au compte des Motards.
— Ok, pis ? Demanda Sarah en commençant à soulever le manteau.
— On a jamais réussi à le prouver, mais la légende dit qu’il tuait ses hits, et qu’après il les découpait en morceaux, les apprêtait et distribuait la viande sur le marché noir.
— Chris…
— Pis le pire c’est qu’on a jamais pu le prouver, mais genre des criminels disparus sur qui on savait qu’il y avait des contrats, y en a des dizaines.
— Chris, regarde…
— Pis même, et ça aussi c’est pas confirmé, mais des hommes d’affaires, des mauvais payeurs, des…
— CHRIS ! REGARDE !
Il s’arrêta, net. Sarah avait complètement ouvert le trench coat de l’homme, enfin ce qu’il en restait. Sur sa poitrine, il y avait une photo avec un couteau à filet placé juste à côté. La photo et le couteau étaient filetés avec du fil de boucher autour du torse de Carpentier.
Sarah prit quelques photos puis, à l’aide d’un couteau, elle coupa la corde.
Chris ne bougeait plus.
— C’est sûrement un montage, Chris. Déclara Sarah en soulevant la photo.
Chris regardait la photo. Il regarda Sarah.
— Jezabel… murmura-t-il.
Puis il prit la photo pour mieux regarder. La pleine lune éclairant complètement la photo, on pouvait définitivement distinguer la vitrine d’un restaurant, où étaient attablés Flavie et Bob le Boucher.
