28. Ce qu’on oublie d’arroser

Chris ouvrit la porte. De l’autre côté, Antoine se tenait debout, seul. Une fine pluie froide tombait.

Avant d’entrer, comme pour présenter un pass d’accès, Antoine montra la bouteille de Scotch qu’il tenait dans sa main.

Chris sourit, se déplaça sur le côté puis laissa entrer son ami. Ils se rendirent à la cuisine et s’installèrent à la table bistro.

Antoine jeta un œil autour.

— T’es plantes sont sèches… Flavie va te tuer. Tu sais qu’il faut les arroser, hein ?

Chris haussa les épaules, sortit deux verres pendant qu’Antoine ouvrait la bouteille.

Il versa l’équivalent de deux onces dans chaque verre puis reboucha la bouteille. Le scotch avait une belle couleur ambre dorée.

Chris prit le verre et le fit tourner devant la lumière puis regarda Antoine.

— Voulais-tu une glace ? Demanda-t-il.

— Es-tu fou ? Répliqua Antoine du tac au tac. J’le bois neat. Comme ça devrait.

Chris acquiesça de la tête puis leva son verre vers Antoine avant de le porter à ses lèvres.

— À la santé de Fabio. Dit simplement Antoine.

— Esti de Colabrodo. J’l’avais averti… Renchérit Chris.

— Ça fait un an que sa tête est mise à prix, averti ou pas, ça allait finir par se passer. Expliqua Antoine.

Chris allait renchérir mais on cogna à la porte.

Il se leva et s’y dirigea lentement. Avant même qu’il soit rendu au portique, la porte s’ouvrit.

— C’est bin long d’ouvrir la criss de porte. Ça fait dix minutes que je cogne.

— T’exagères pas un peu là, Rachel ? Demanda Chris en prenant le manteau de sa sœur.

Elle commença à avancer vers la cuisine puis s’arrêta devant lui.

— J’exagère jamais, mon frère, j’énonce les faits, à mon avantage.

Elle lui sourit puis continua sa route.

Sans demander son reste, elle prit un verre dans l’armoire, prit la bouteille de Scotch et se versa une once et demie.

— Veux-tu de la glace, Rache ? Demanda Chris en revenant.

— Voyons, toi. Ça se boit neat, ça. Tu sors d’où ? Accusa-t-elle avant de s’asseoir.

Rachel jeta à son tour un coup d’œil autour d’elle. Elle leva, en pinçant du pouce et l’index, une feuille qui avait piètre allure.

— Ciboire, Chris… Flave part dix jours pis tu trouves le moyen d’assécher votre forêt.

Chris haussa encore une fois les épaules. Ils se regardèrent tous un instant. Rachel fit tourner le liquide dans son verre. Le Scotch couvrait les parois avant de retourner dans le fond du verre. Elle regarda son frère, puis Antoine.

— Est rough, celle-là… Dit-elle simplement.

— Pourtant, tes clients meurent au même rythme que t’en as des nouveaux. Lâcha Chris.

— Qu’est-ce que t’insinues, Langlois ? Demanda-t-elle.

— Lâche le Langlois, Langlois, on a le même sang. Tes clients qui meurent, ce sont les dossiers qui atterrissent sur mon bureau, ce sont les amis bandits de Rizz, ce sont tes…

On sonna à la porte.

Cette fois-ci, c’est Antoine qui se leva. Il se dirigea vers la porte pendant que Chris avait l’index qui pointait toujours en direction de Rachel.

— Tu vas finir ta phrase ? Demanda Rachel.

— Clients… Ce sont tes clients. Dit-il simplement.

— T’allais pas dire ça. Accusa Rachel.

— J’sais vivre.

— C’est pas ce que peuvent dire tes plantes. Murmura Rachel.

Au même moment, Antoine revint, suivi de Sarah. Elle prit la quatrième et dernière chaise et s’installa à table alors que Chris lui offrait un verre.

— Je sais que ça se prend neat, mais veux-tu de la glace ? Demanda-t-il, agacé.

Sarah le dévisagea puis fit signe que non de la tête en plaçant une main sur son verre. Elle fit le tour de la cuisine du regard.

— Mais si tu tiens vraiment à passer ta glace, ajoutes-en une dans chaque pot de plante, ça leur fera pas de tort. J’ai vu des cadavres moins secs que ça.

— Parlant de cadavre, enchaîna Antoine, tu reviens du labo, j’imagine.

Elle détourna le regard un instant. Prit le verre, y versa une once puis le but d’un trait. Elle en versa ensuite deux, puis reposa la bouteille qu’elle referma.

— Oui. J’en reviens. Dit-elle sans quitter son verre des yeux.

— Tu veux en parler ? Demanda Antoine.

— Y a pas grand-chose à dire, Rizz…

— C’est quand même pas n’importe quel cadavre. Lança Chris.

— Es-tu en train de dire que les autres sont moins important que lui ? Dit Sarah sèchement.

— Non, non, se défendit Chris, mais lui… Il a un lien plus… Proche.

Antoine reprit la bouteille et se reversa le liquide doré dans son verre. Il regarda Sarah, puis Rachel, et leva son verre.

Elles l’imitèrent, puis Chris suivit à son tour.

— À Fabio. Dirent-ils à l’unisson avant de prendre une gorgée.

Ils restèrent silencieux un court moment. Seul le bruit du compresseur du frigo meublait l’espace.

— Vous le voyiez encore, vous ? J’veux dire… Dans la vie civile ? Demanda Rachel.

— Jamais. Dit froidement Chris. Il a fait des choix que j’approuve pas.

— C’tait quand même un bon chum. Dit doucement Antoine pour rééquilibrer.

— J’t’ais au baptême de sa dernière, la semaine passée… Dit Sarah en regardant son verre.

— Je l’ai vu y a deux jours. Conclut Rachel.

— En tant que civil ? Demanda Antoine.

— On est allés dîner. Informel.

— Calice, Rachel. Tonna Chris. C’est ton client.

— C’était. Dit simplement Sarah.

— J’ai le droit de dîner avec mes clients, Chris.

— Tu dînes souvent avec tes clients amis d’enfance, marié, que t’invites sûrement à dîner dans un hôtel.

Elle le gifla.

Il bougea à peine, acceptant celle-ci.

— Comment oses-tu, Christophe Langlois.

— Attends, couchais-tu avec mon cousin ? Demanda Sarah.

— NON. Pas dernièrement en tout cas. Dit Rachel en portant son verre à ses lèvres.

— Wow, Raytch… De tous tes clients… Fabio… Dit Antoine en se calant dans sa chaise.

— Arrêtez… Y fourrait à gauche à droite anyway. Dit Sarah.

À l’unisson, ils prirent une gorgée.

— Fecque… L’autopsie ? Demanda Chris.

— Tu liras le rapport demain, Chris. Enchaîna Sarah.

— Come on, Sar… Tu vas quand même pas rien nous dire ? Lança Antoine, curieux.

— Ça change quoi ? C’est même pas un de tes dossiers Rizz. Affirma Sarah.

— Ouuuu. How’s that for being burned, Mr Rizzo ? Le nargua Rachel.

— Hey, c’tait mon ami, tsé. Reprit Rizzo.

— Justement, c’est quand la dernière fois que tu l’as vu ? Demanda Chris.

— C’est un interrogatoire, inspecteur ? Demanda Antoine en le défiant du regard.

— As-tu quelque chose à te reprocher ? Demanda Sarah en se croisant les bras.

— Hey, hey, c’est moi qui pose les questions. Reprit Langlois.

— Il ne répondra rien sans la présence de son avocate. Oh wait, je suis là. Ironisa Rachel.

Ils sourirent tous puis vidèrent leurs verres.

Antoine se leva, se dirigea vers la porte patio. Rachel le suivit immédiatement. Ils sortirent sur le patio à l’arrière.

Antoine s’appuya contre la rambarde. Il plaça une cigarette entre ses lèvres qu’il alluma aussitôt.

Rachel s’approcha et alluma la sienne en la collant sur celle de Rizzo, qui plaça ses mains de bord en bord pour la protéger du vent.

Elle recula un peu, souffla la fumée vers sa gauche.

— Je suis allée dîner avec lui parce qu’il avait des questions. Dit doucement Rachel.

— Quelles genres de questions ? S’enquit Rizzo.

— Il était curieux par rapport à ses options… Fuite, délation, statu quo.

— Ça aurait rien changé. Dit froidement Antoine.

Rachel jeta sa cigarette puis s’approcha d’Antoine. Il fit de même.

— Qu’est-ce que tu dis pas, Rizz ? Lui demanda-t-elle en approchant sa bouche de la sienne, le défiant du regard.

— Rien que son avocate sait pas déjà.

— Tu mens, l’Rital.

— Et toi tu te mêles pas de tes affaires.

Puis il saisit sa bouche avec la sienne. Sans résister, Rachel enfonça sa langue dans sa bouche puis le repoussa.

— Gardes-en pour une autre fois. Dit-elle en se retournant.

— J’préférerais que tes clients et mes amis restent en vie.

— C’est ça notre problème, Rizz.

— Notre lien indéfectible avec la mort ?

— Non, ça c’est Sarah… Non, moi j’couche avec mes clients, pis ils meurent. Toi… T’enquêtes sur tes amis, pis ils meurent. On est condamnés.

— Y a effectivement rien de positif là-dedans. Dit-il en s’avançant.

— Bah… Elle se retourna, appuya sa main sur la poignée de porte puis regarda Rizzo à nouveau. Au moins, à un moment donné, j’ai du sexe… Toi, tu perds juste des amis.

Elle entra. Antoine resta là un instant. Puis s’alluma une autre cigarette. Il prit son téléphone et scrolla les contacts.

Il s’arrêta sur Maude. Commença à lui écrire.

En entrant, Rachel observa Sarah et Chris. Il y avait cette éternelle tension entre les deux.

Ils avaient ouvert une autre bouteille.

Sarah avait quand même un verre d’eau à côté de son verre de Scotch.

— Pis, Chris, as-tu eu des réponses ? Demanda Rachel.

— Elle dira rien. Dit-il en faisant un clin d’œil à Sarah.

— J’suis sortie le temps d’une clope, vous êtes sûrement pas restés aussi silencieux que les plantes ? Renchérit Rachel.

Sarah et Chris échangèrent un sourire complice. Puis Sarah prit une gorgée de Scotch.

— On préparait un pool à savoir combien de tes amants allaient mourir cette année. Dit Sarah.

— Va chier, Fortin. Répondit Rachel, en souriant.

— On parlait juste de Fabio. On a pas la même opinion et c’est correct. Lança Chris en jetant un œil vers Sarah.

— Anyway, ça change rien, il est mort. Reprit Sarah.

— J’peux te poser une question indiscrète ? Demanda Rachel.

— Depuis quand tu te retiens ? Relança Sarah.

— Fair enough. Pourquoi tu as voulu l’autopsier ? C’est ton cousin, tu aurais dû te garder une distance.

— Tellement une question d’avocate. Dit Sarah en reprenant une gorgée.

— Question valable quand même. Se contenta-t-elle de répondre.

— Simple curiosité. Fabio parlait pas beaucoup. Vous le savez, c’était un vrai homme d’honneur… J’voulais savoir ce que son corps dirait à sa place.

— Intéressant.

— C’est fou pareil. Chris fait parler les voyous, mais dit jamais rien. Toi tu parles sans cesse mais dis à tes clients de se taire. Rizz… Rizz a pas besoin de parler, mais il le fait quand même. Pis moi, j’aime le silence, mais les morts arrêtent jamais de me chuchoter leurs problèmes à l’oreille.

Antoine entra au même moment. Vint s’asseoir.

Rachel sourit.

— Parce que les morts ont des problèmes ? Demanda-t-elle à Sarah.

— Déjà, sont morts… Pis après, la plupart pensent mourir avec leurs secrets, pis ils finissent tout nus sur ma table.

— Y a pire. Dit Chris en vidant son verre.

— Pire ? Questionna Antoine. Elle a des couteaux, des scies, des produits pour remplacer ton sang, tout ce qu’il faut pour faire passer ta mort pour naturelle, pis toi tu penses qu’il y a pire que se retrouver nu sur la table de Sarah Fortin ? Ironisa Antoine.

— T’as raison, Rizz… mais y a pire, je me suis déjà retrouvée nue dans ton lit. Répliqua Sarah avant d’éclater de rire.

— Oh wow, Rizz, Sarah elle te démonte ce soir. Tu fais même pas le poids… S’extasia Rachel.

— Dans le coin gauche, le seul, l’unique, Le Rital Tombeur, Antoine Rizzo, poids mouche… Et dans le coin droit, celle qui, dit-on, parle avec la Mort, la seule, la brute sanguinaire, légère comme une mouche mais aux paroles plus lourdes que Jupiter, Sarah Fortin. Annonça Chris en utilisant la bouteille de Scotch comme micro.

— Maudit que t’es cave, Chris ! Occupe-toi donc de tes osti de plantes mortes à place de te moquer. Fulmina Antoine.

— Sont sèches, sont pas mortes… Faut juste les arroser un peu. Répliqua Sarah.

Chris se leva pour aller à la toilette.

Rachel lui suggéra de pisser dans les pots, alors que Sarah lui proposa de repasser s’en occuper le lendemain. Ce à quoi il ne répondit rien.

Antoine, lui, regardait son cell.

Maude avait lu son message. Mais seulement les trois petits points clignotaient sans réponse.

Puis le téléphone de Rachel vint briser le silence. Elle le prit, fronça les sourcils puis sortit en répondant.

— Tu vas vraiment revenir demain, Sa ? Demanda Antoine.

— Faut faire quelque chose pour les plantes. Répondit-elle.

— Pour les plantes ou pour Chris ?

— Vois-tu encore Flavie en cachette, Antoine ?

— T’as quoi de concret pour Fabio ?

Sarah sourit.

— Ils l’ont pas manqué. Répondit-elle en regardant son verre.

— Combien ?

— Au moins deux tireurs. J’ai compté 37 points d’entrée. Mais on a pas retrouvé toutes les douilles.

— Des pros.

— Tu le sais sans doute mieux que moi, Antoine.

Il ne répondit pas.

— Y a un truc que j’ai pas mis dans mon rapport. Dit-elle tout bas.

Antoine se pencha vers l’avant pour mieux l’écouter.

— Fab, y avait un calepin dans sa poche.

— Un livre de paris ? Demanda Antoine.

— Des notes de toutes tes rencontres avec d’autres mafieux. Les dates, les lieux, les heures.

— Ça veut rien dire. Balaya Rizzo.

— Sauf qu’il avait des notes de la journée qu’il s’est fait tuer. Avec des photos de…

Chris revint à ce moment-là.

— Des photos de quoi ? Demanda-t-il tout bonnement.

— La scène de crime. Dit Sarah.

Antoine détourna le regard.

Rachel revint, déposa son téléphone sur la table et s’affaissa sur la chaise.

— Ça va, Raytch ? Demanda Chris.

Elle releva la tête. Elle était pâle.

— Fred vient d’être arrêté. Dit-elle.

— Fred ? S’exclamèrent les trois autres à l’unisson.

— Il prenait des photos des membres du clan Banzanno qui entraient au club social Di Parma.

— Ils l’ont arrêté pour ça ? Demanda Antoine.

— Deux gars l’ont vu, sont allés l’avertir de partir… Fred a rouspété et un des gars a pété sa caméra.

— Osti de Fred… Y est tellement bouillant… Lança Chris.

— Ouin… Il a pointé un gun sur les deux gars.

— T’es pas sérieuse ? Demanda Sarah. Il a un death wish.

— Ou y est juste imbécile. C’était des agents doubles. Y avait deux autres policiers qui faisaient de la filature. Sont venus le chercher.

Personne ne répondit rien. Ils se fixaient tous.

— Il avait bu ? Demanda Rizzo.

— Non, il boit plus, il a l’air aussi sec que les plantes de Flavie. Répliqua Rachel.

— Ok, calissez-moi patience avec les plantes. S’offusqua Chris.

— Ok, mais ils auraient pu le laisser partir quand même, voyons. Ajouta Sarah.

— Fred leur a dit qu’il travaillait pour toi, Rizz.

— Stronzo ! Laissa échapper Rizzo.

Il se leva.

Rachel remplit son verre, Sarah finit le sien.

Chris prit son verre, regarda Antoine, regarda son verre, puis le vida dans le pot de la plante qui était sur la table.

— L’alcool déshydrate. Dit froidement Sarah.

— Protéger et servir ! Sauf les plantes. Dit Rachel en plaçant sa main droite devant son front en signe de salut.

Antoine, lui, s’éloigna. Il regardait son téléphone.

« Tu t’es encore mis dans le trouble, hein, Ant’… J’peux pu, Rizz… Tu casses tout, pis tu te pointes avec une bouteille de Scotch pis ta belle face pour réparer des choses, quand tu refuses de voir que c’qui est brisé, c’est toi… »

Antoine retourna à la cuisine. Cellulaire en main, il pianota, puis leva la tête.

— Je me suis commandé un Uber, y est tard. Il va être là dans deux minutes.

— J’embarque avec toi. Dit Rachel en se levant.

Chris se leva à son tour.

— Tu veux la chambre d’amis, Sarah ? Demanda-t-il.

Elle le regarda un instant, hésitante, puis saisit son sac à main et en sortit son téléphone.

— J’me commande un taxi… J’ai quelque chose demain matin.

Puis elle se leva en vidant son verre de Scotch qu’elle redéposa sur la table.

Ils quittèrent la cuisine en direction de la porte d’entrée.

Chris laissa le luminaire, au-dessus de la table, allumé.

La plante sèche y trônait toujours, au milieu du faisceau. Juste à côté, le verre d’eau de Sarah, toujours plein.