31 – Survivre à soi-même

Les bruits de pas se précipitèrent sur le vieux bois craquant du perron. Rythmés, ils arrivèrent en trombe, puis un gros bruit sourd se fit entendre, comme si on avait déposé un gros sac. La sonnette retentit, puis le bruit de pas se refit entendre, mais cette fois à l’inverse.

La poignée tourna, puis la porte s’ouvrit. Si l’ambiance extérieure était froide et sombre, dans l’embrasure de la porte, c’est la lumière chaleureuse qui vint découper la silhouette de Florence.

Elle s’avança pour regarder ce qui se trouvait sur son porche.

Recroquevillé, gémissant, Antoine était couché par terre, peinant à bouger.

Aussitôt, le reconnaissant, Florence s’accroupit à ses côtés, passa une main sur son visage, dégageant celui-ci de son revers de manteau et de ses cheveux. Elle ne put alors que constater le visage tuméfié, en sang, de Rizzo.

— Calice, Rizz. Murmura-t-elle à voix haute.

Ce à quoi Antoine répondit par un léger gémissement.

Sans trop réfléchir, elle regarda derrière, puis poussa la porte avec son pied. Elle saisit ensuite le Rital sous les épaules et le traîna à l’intérieur.

Après un effort herculéen pour tirer Rizzo à l’intérieur, Florence ferma la porte puis approcha une chaise qu’elle appuya contre le mur du corridor.

Elle se dirigea ensuite vers la salle de bain, le plancher de bois craquant sous chacun de ses pas. Elle commença à faire couler l’eau froide. Puis ouvrit la pharmacie et fouilla à la recherche de sel odorant.

Elle revint s’accroupir devant Rizzo avant de lui faire sentir le sachet de sels.

Ce fut l’effet escompté et Antoine se réveilla en sursaut. Aussitôt il grimaça de douleur avant de se saisir à la vue de Florence, accroupie devant lui.

Elle le regardait, incrédule, ses cheveux bruns tombant sur ses épaules, ses yeux noisette sombres, sa camisole blanche et ses petits shorts mi-cuisse.

— Argh, gémit Antoine. Faut que j’parte d’ici, il va me tuer.

— Tu bouges pas de là. D’abord on va t’asseoir. Lui lança Flo.

Avec le peu d’énergie qu’il avait, et surtout l’aide attentionnée de Florence, Antoine réussit à se hisser sur la chaise. Florence en profita pour lui passer un linge humide sur le front et essuyer le sang qu’il avait sur le visage. Antoine grimaça au passage de la lingette sur les coupures et égratignures.

— Viens là. Lui dit-elle en le prenant sous le bras.

Il grimaça, puis poussa avec ses jambes pour se redresser. Il se laissa ensuite entraîner vers la salle de bain.

Dans la petite pièce, Florence s’affaira à le déshabiller complètement. Antoine se laissa faire, chancelant ; il dut à plusieurs reprises s’appuyer contre le mur.

— I can do it myself. Lança-t-il.

— No you can’t, and I don’t care. Répondit-elle.

Une fois nu, Florence observa son corps. Il y avait des ecchymoses partout. Mais plus que ça, ce qui la frappa fut la quantité de cicatrices qu’il avait sur tout le corps. Elle le tint par le bras et l’aida à se glisser dans le bain.

— J’ai l’air d’un vieillard à l’hospice. Dit-il.

— C’est toujours comme ça que je vous ai perçu, Nonno Rizzo. Répondit-elle en riant.

— Vàffanculo. Lança-t-il en serrant les dents, se laissant submerger par l’eau froide.

— Garde ton énergie, mon beau. Recovery is a long road. Se contenta-t-elle de répliquer.

Elle lui épongea les épaules, doucement. L’eau du bain prit rapidement une teinte rougeâtre. Antoine s’assoupit légèrement, appuyant sa tête contre le rebord du bain. Aussitôt, Florence lui tapa le visage.

— Hey, hey. Réveille, faut pas que tu dormes. Lui envoya-t-elle en continuant de lui donner de petites claques.

— Tu as dit que le repos était une longue route. Se contenta-t-il de répondre, les yeux mi-clos.

— Une route réveillé. Ajouta-t-elle en se relevant pour aller chercher la bouteille d’alcool.

Avec un coton, elle entama de désinfecter les plaies sur son torse. Elle laissait glisser le coton délicatement sur sa peau, observant la texture, ses muscles certainement, mais surtout chacune de ses cicatrices. Elle se surprit même à laisser ses doigts les parcourir.

— Comment peux-tu être aussi brisé ? Demanda-t-elle.

— Une suite de mauvais choix. Expliqua-t-il à voix basse.

— De toute évidence, tu fais rarement les bons.

— J’fais les choix qu’il faut, au moment d’les faire.

— Tough guy’s answer. Who did that ? Demanda-t-elle en pointant tout son corps.

Antoine se contenta de détourner le regard. Il essaya de bouger, mais une vive douleur dans le flanc l’en empêcha.

— Easy, Tiger. Va falloir aller à l’hôpital, tu as sûrement dequoi de brisé, autre que ton orgueil, et t’as d’la vitre dans ta belle face, je touche pas à ça.

Elle se leva et se dirigea vers l’interrupteur, elle partît la fan. En revenant s’asseoir sur le siège de toilette, elle prit le paquet de cigarettes qui était sur le bord de l’évier. Puis s’en alluma une.

— J’irai pas à l’hôpital, I’m fine. Répondit Rizzo.

— So brave of you, stronzo. Dit-elle en lui soufflant la fumée de sa cigarette au visage.

Il se contenta à nouveau de détourner le regard. Puis, au moment où il allait parler, le cellulaire de Florence sonna.

Elle regarda l’écran, fronça les sourcils, regarda Antoine en plaçant son index sur sa bouche, puis répondit.

— Are you fucking serious ? Lança-t-elle sans retenue.

— « Je vois que tu as reçu le colis ? » dit la voix à l’autre bout.

— Je veux pas faire partie de vos manigances, I told you a million times, Franco !

— « Hey, hey, keep it low. Tu veux pas en faire partie mais tu passes tes soirées à flirter avec la police. »

— Ce que je fais dans ma vie privée, ça ne te regarde pas.

— « Correct, but when one of my associates sends you flowers, I have to send a message, capisce ? »

— T’es sérieux, Franco ? Tu vas jouer à ça, là ?

— « Rizzo connaît les règles, Flo. Also, he’s not a good guy for you. »

— Je pense que je suis assez grande pour prendre ces décisions-là.

Franco ne répondit rien à ça. Seule sa respiration se faisait entendre à l’autre bout du fil. Puis au bout d’un instant il reprit.

— « You can keep him while he recovers, mais après, ciao bello. »

— Mind your own business.

— « C’est exactement ce que je fais. »

— C’est un peu tard pour jouer au père.

— « But I still am. »

— Attention, papa, I’m way smarter than you think I am. Ne lui touche plus jamais. Understood ?

— « Always so feisty… Like your mo— »

— Don’t you dare. Dit-elle, avec de la rage dans la voix.

Puis elle raccrocha et lança le téléphone sur le tapis devant elle.

Dans le bain, Antoine s’était assoupi. Elle le regarda un instant. Puis s’écrasa le visage dans les mains.

— Fuck, Rizz… De tous les gars… I was seduced by you…

Il ouvrit les yeux, la regarda, penchée vers l’avant, le visage caché.

— On dirait surtout que t’as des daddy issues. Dit-il sans réfléchir.

La réponse de Florence fut silencieuse. Un regard, simplement. Sévère, dur. Un regard qu’Antoine reconnut. Un regard qu’il redoutait.

— En tout cas tu as son regard. Dit-il en la regardant.

— Shut up. Répondit-elle.

— Toujours fâchée. Renchérit-il.

— Peut-être que si t’apprenais à t’la fermer, je sourirais plus. Et d’abord il voulait dire quoi Franco par « associate » — aren’t you a cop ? Demanda-t-elle naïvement.

— I’m that kind of cop… the least you know, the better.

Flo s’appuya contre le siège. Jamais il ne lui avait paru aussi vulnérable, et pourtant il était toujours là, vivant malgré son état.

— How are you not dead ?

— Quand tu grandis dans ce milieu-là… Le premier réflexe que tu développes, c’est survivre.

Florence sourit. Elle prit une autre cigarette puis croisa une jambe sur l’autre, y appuya le coude et se pencha en avant.

— Et qu’est-ce qui te fait croire que tu vas me survivre à moi ? Demanda-t-elle, sourire aux lèvres, sourcils froncés.

Antoine la regarda. Tachée de son sang à lui, elle se tenait droite, devant lui. Il tendit le bras, prit sa cigarette qu’il porta à ses lèvres, prit une grande bouffée, puis s’appuya la tête contre le mur du fond, regarda en l’air et souffla la fumée.

— Depuis le temps que je me survit à moi même, t’as pas encore ce qu’il faut pour m’achever.

— C’est un défi ? Demanda-t-elle avec arrogance.

Il sourit, haussa les sourcils en lui redonnant la cigarette.

Elle sourit. La reprit. Puis, le regardant droit dans les yeux :

— And I might have just found your weakness.

Elle s’approcha de lui, posa délicatement ses lèvres sur les siennes. Puis laissa tomber sa cigarette dans le bain.

— Ne meurs pas tout de suite, mon Rital.

— Dis ça à ton père…

— T’en fais pas pour Franco, il ne refuse jamais rien à sa Princesse.

— I really do make bad choices… observa-t-il.

Florence se releva, le regarda, puis lentement elle enleva sa camisole et son petit short.

Antoine l’observait, figé. La chair de poule parcourut sa peau. Elle l’invita à se relever un peu. Puis délicatement, elle se glissa derrière lui. Ses bras vinrent se placer autour de son torse alors qu’elle tira Antoine contre elle, pressant leurs deux corps ensemble.

— Ça va ? Je ne te fais pas trop mal ? Demanda Florence en posant sa bouche sur le cou d’Antoine.

— Is this a new medicine ? Questionna-t-il en se laissant faire.

— We’ll see…

Les doigts fins et délicats de Florence parcouraient le corps cicatrisé d’Antoine comme les cordes d’une harpe. Les lèvres de Florence goûtant les parcelles de peau encore intactes de celui-ci.

— T’as passé ta vie à te survivre à toi même…

Elle laissa une main glisser sur son abdomen, alors que l’autre caressait son visage, tirant sa tête vers la sienne. Sa bouche quitta le cou d’Antoine pour rejoindre son lobe d’oreille gauche, qu’elle mordilla. Un frisson parcourut le corps d’Antoine. Flo accentua son étreinte, laissant sa main gauche poursuivre sa descente et sa main droite retenir encore plus fermement Rizz contre elle. Elle lâcha le lobe et s’approcha encore plus de son oreille et murmura :

— Now let’s see if you can survive me.