29. Le premier mensonge du matin

Brrzzz. Brrzzz. Brrzzz.

Maude ouvrit les yeux, réveillée par la vibration de son cellulaire, posé sur une table de chevet qui n’était pas la sienne. Enveloppée dans des draps qui n’étaient pas non plus les siens, elle étira le bras et saisit son appareil.

2 nouveaux messages.

La lumière de l’écran lui fit plisser les yeux. À sa gauche, un homme dormait.

« Hey M. Bon matin »

« Étant donné que tu es conviée à la nomination du nouveau DG, je passe te prendre ? »

Elle ferma les yeux un instant, penchant la tête en arrière. Elle réfléchit longuement avant de répondre.

« Antoine ! Morning Riz ! En fait j’suis pas loin du QG déjà, j’ai un déjeuner downtown avec l’étudiante de qui je supervise le Doc. On se voit là-bas ? Xx »

Elle reposa doucement le téléphone avant d’enfoncer sa tête dans l’oreiller. Elle se tourna doucement vers la gauche pour observer celui qui dormait à côté d’elle. Puis délicatement, elle colla son corps nu contre le sien.

Antoine ne fit pas de cas du message de Maude. Il parti comme à tous les matins, embarqua dans son El Camino, qui rugit au démarrage, puis se dirigea vers le café du quartier. Il récupéra deux Americano pour emporter. Prenant le temps de courtiser la barista, sans succès. Il se dirigea ensuite tout bonnement vers le bureau.

La grande salle de presse avait été réservée pour l’occasion. L’entrée en poste d’un nouveau Directeur Général à la division des crimes contre la personne. Les plus éminents enquêteurs étaient conviés. La Presse, quelques invités de marque et des proches collaborateurs.

Antoine s’installa discrètement dans la rangée du fond. Il avait vu sur la porte et guettait l’arrivée de Maude, pour qui il avait réservé une chaise.

Des enquêteurs, des officiers et même quelques civils passèrent à tour de rôle le saluer. Puis soudainement, la porte de la salle s’ouvrit.

Un homme d’environ six pieds, athlétique, dans le début quarantaine entra.

Antoine le reconnut aussitôt.

Ryan McGuire. Ancien collègue de classe au cégep et compatriote à l’école de police.

— Quessé qu’il calice ici, lui ? Se dit-il tout bas.

En entrant, Ryan fit deux pas, puis s’arrêta en regardant derrière pour retenir la porte.

Maude entra. D’un pas léger, en replaçant sa couette, elle se glissa devant Ryan à qui elle sourit avant de jeter un regard dans la salle.

McGuire, de son côté, se dirigea lentement vers l’avant, esquissant un léger signe de la main à l’attention de Maude. Geste qui n’échappa pas au regard aiguisé d’Antoine.

Après quelques secondes, Maude repéra finalement Antoine. Elle lui envoya la main avant de commencer à marcher dans sa direction. Furtivement, elle jeta un regard vers McGuire qui détourna le sien aussitôt.

— Antoine ! Dit Maude en arrivant à sa hauteur.

— Hey, Maude… Répondit-il tout bonnement.

Puis maladroitement il s’avança pour l’embrasser sur les joues mais elle, incertaine, lui fit un fist bump.

— Ah… Réagit Antoine.

— Oh. Excuse, je… J’ai pas compris ton move. S’excusa Maude.

— J’voulais… D’habitude on s’embrasse. Lança-t-il avant de poursuivre.

Un léger silence s’installa puis Antoine lui tendit le café qu’il avait pris en plus. Maude le remercia, prit une gorgée et lui sourit. Elle allait se retourner mais Rizzo brisa le silence.

— Hey, c’était pas Ryan McGuire juste avant toi ? Demanda-t-il naïvement.

— Ouainnn… Ça m’a surprise… Je pense qu’il est resté l’air bête lui aussi. Mentit-elle.

Antoine ne répondit rien. Puis Maude s’assit sans poursuivre la conversation.

Tous deux observèrent McGuire.

Il se trouvait à l’avant de la salle, serrait quelques mains, avait l’air de faire des blagues avec la mairesse et d’autres directeurs.

— Je pensais qu’il était établi à Québec. Lança Antoine à l’attention de Maude.

— Qui ? Demanda-t-elle, distraite.

— Ryan. Répondit sèchement Antoine.

— J’sais pas trop, ça fait quoi vingt ans que j’l’ai pas vu. Renchérit simplement Maude.

Antoine se croisa les bras et continua d’observer Ryan. Autour d’eux, les conversations se multipliaient, projetant dans l’ambiance globale un bruit constant.

Maude ne cessait de jeter un coup d’œil furtif à son cellulaire. En plus de branler de la jambe. Ce détail agaça légèrement Antoine.

— T’as l’air stressée. Observa-t-il.

— Hein ?

— Et distraite.

— Moi ?

— Oui, toi, Maude Langlois. S’impatienta-t-il.

— Non… J’ai juste… beaucoup de choses à penser ces jours-ci. Lança-t-elle.

— As-tu revu Thomas ? Demanda Antoine en essayant d’attirer son écoute.

— Qui ? Répondit Maude sans même le regarder.

— Gérard.

Elle se retourna d’un coup. Elle fixa Antoine en plissant des yeux. Elle pencha la tête sur le côté.

— J’connais aucun Gérald… De quoi tu parles ? Demanda-t-elle, excédée.

— Gérard. Pas Gérald… Et tu connais un Gérard, c’est ton voisin.

— Pourquoi tu me parles de Gérard mon voisin ?

— Lai…

Une main saisit l’épaule de Rizzo.

— Tabarnack, Rizz. As-tu vu ? McGuire ! Calice, ton pire cauchemar est dans la place.

— Salut, Chris. Dit Antoine en poussant sa main.

— Ok, j’ai un scoop qui va t’intéresser.

— Vas-y. Dit Antoine sans se retourner.

— Ryan est officiellement de retour à Montréal. Il a remis sa démission de la police de Québec la semaine passée.

— T’es sérieux ? Mais il était genre DG Adjoint, non ? Demanda Antoine.

— Ouep. Mais check ça. Sa femme l’a laissé y a un mois. Quinze ans de mariage aux poubelles, elle est partie avec les enfants. Retournée en Outaouais.

Antoine se retourna vers Chris.

— Comment tu sais tout ça, toi ? Demanda-t-il.

— J’dévoile pas mes sources. Dit-il en s’asseyant à côté d’Antoine.

Ce dernier jeta un coup d’œil vers Maude. Elle retenait son téléphone contre sa cuisse, écran vers le bas.

— Maude… Maude… Chuchota-t-il.

— Rizz… Quoi ? Demanda-t-elle en se penchant vers lui.

— Savais-tu que Ryan était à nouveau célibataire ?

Maude dévisagea Antoine. Puis se retourna. Elle observa Ryan un instant. Elle repensait à son regard de la veille. La façon dont ses yeux s’étaient posés sur elle comme si vingt ans n’avaient jamais séparé leurs vies.

Puis un petit bruit de feedback se fit entendre. Tous se replacèrent sur leur chaise.

Ryan se tenait debout derrière le lutrin. À ses côtés, la mairesse, la ministre de la justice, et enfin le ministre de la sécurité publique.

— Collègues, gens des médias. Merci d’être là. Lança Ryan d’entrée de jeu.

— Certain d’entre vous me connaissent, d’autres doivent certainement se demander qu’est-ce qu’un gars qui était presque DG de la police de Québec vient faire à Montréal.

Il scruta la salle d’un regard bref, esquissant un petit sourire en voyant Maude.

— La vérité c’est que parfois les étoiles s’alignent. Ce que peu d’entre vous savent, c’est que je suis un p’tit gars d’ici. Et aussi cliché que ça puisse paraître, j’ai grandi dans l’Est, dans un appartement modeste, d’une mère au foyer et d’un père ouvrier.

Il fit une pause, remarquant qu’il avait toute l’attention. Il regarda encore en direction de Maude.

Regard que capta Antoine. Qui remarqua aussi le petit sourire qui se dessinait sur les lèvres de sa voisine.

— Aujourd’hui, reprit Ryan, je rentre à la maison.

La foule applaudit brièvement.

— Je voudrais d’abord remercier le ministre pour cette opportunité. C’est un défi que je compte relever avec brio. Je me sais déjà bien entouré, je reconnais plusieurs visages, certains même qui remontent à l’école de police. Ajouta-t-il en envoyant un regard perçant à l’attention de Rizzo.

Antoine croisa les bras. Chris, assis juste à côté, l’imita.

— J’ai bien hâte de tous vous rencontrer, et de reprendre contact. Dit-il cette fois-ci en adressant un ultime regard à Maude. Ma porte est toujours ouverte, j’espère sincèrement que je réussirai avec vous à faire de la province l’endroit le plus sûr en Amérique. Merci.

La foule se leva poliment pour applaudir.

Sauf une personne.

Antoine.

Il resta assis un instant, analysant toute cette vague d’informations qu’il recevait. Les regards, l’attitude de Maude, les détails que Chris lui avait donnés.

Puis Maude lui tapa sur l’épaule.

— Voyons, Antoine… Lève-toi.

— Pour McGuire ?

— C’est ton nouveau boss.

— Ça change quoi ?

— Le respect ?

Pour toute réponse, Antoine sourit. Puis se leva, gardant les bras croisés. Maude le regarda avec mépris.

Après quelques questions des médias, la salle se dispersa tranquillement. Antoine, Chris et Maude formaient un triangle bien peu bavard.

Ryan s’approcha délicatement.

— Rizzo, Rizzo… Dit-il d’un ton enjoué.

— McGuire… Répondit Antoine sans éclat.

— Content de te voir, vieux, t’as pas changé… à part peut-être les cicatrices que t’as dans la face, mais veux-tu bien me dire… Demanda-t-il en lui frappant l’épaule.

— Ryan, Ryan… Toi non plus tu changes pas, toujours à l’endroit où on t’y attend le moins. Répliqua Antoine.

Ryan sourit. Puis observa le trio. Il évita le regard de Maude. Puis coupa le silence.

— J’vois que le trio infernal est toujours ensemble. Dit-il maladroitement.

— C’est plus le carré infernal, mais Rachel pouvait pas être là. Reprit Chris.

— Ah, c’est ça, elle est avocate maintenant, c’est ça ? Dit-il en croisant les bras.

— Tu vas encore poser beaucoup de questions auxquelles tu connais les réponses, Ryan ? Demanda sèchement Antoine.

Maude plaça une main sur le torse d’Antoine.

— Voyons, Antoine ? Qu’est-ce que t’as aujourd’hui ? Dit-elle, offusquée.

— J’sais pas, j’pense qu’un moustique irlandais est venu me piquer.

Ryan s’esclaffa. Il tendit ensuite la main à Antoine.

— Rizz, Rizz… Tu changeras jamais. J’suis content de te revoir. On va faire un bon team, tu vas voir.

Antoine se contenta de sourire et de lui serrer la main.

Puis Ryan les remercia. Il fit la bise à Maude sous le regard attentif d’Antoine, puis s’éloigna accompagné du ministre.

Chris les salua à son tour, prétextant un rendez-vous, et s’éclipsa.

Antoine regarda Maude. Elle écrivait sur son cellulaire.

— Tu veux aller dîner ? Demanda-t-il.

— Ahh, je peux pas ce midi, Antoine… J’m’excuse, j’ai ma doctorante que je rencontre. Mentit-elle.

— Tu déjeunais pas avec ? Dit-il, suspicieux.

Elle le regarda un instant. Figée. Elle prit quelques secondes puis, détournant le regard, reprit.

— Oui… Oui, mais… C’est une grosse thèse qu’elle attaque, on va devoir se voir plus souvent que prévu. Check, j’suis en retard, j’t’appelle plus tard, ok.

Elle s’éloigna sans vraiment lui dire bye.

Lui resta là un instant, devant la porte, avec les invités qui passaient et quittaient tranquillement.

Après quelques minutes, Ryan réapparut.

— Hey, Rizz, on peut parler ?

— Je t’écoute. Dit-il en croisant les bras à nouveau.

— Pas ici. Viens.

Antoine suivit Ryan dans une pièce adjacente. Ce dernier lui tint la porte puis referma derrière. Ils se retrouvèrent face à face.

— Check, Antoine, on va briser l’abcès tout de suite. Lança Ryan.

— Shoot.

— J’vais être ton boss, que ça te plaise ou non. Et je sais qu’on a jamais été des grands amis, à la limite des rivaux. Mais là, va falloir y mettre du tien.

— Check, Ryan, j’suis professionnel. Dis-moi ce que tu attends de moi et tout va bien aller.

— D’abord, faudra me vouvoyer.

— Oublie ça.

— Come on, Rizz… C’est le décorum, calice.

— Quoi d’autres ?

— Pas de cachettes. Pas de rancœur.

— À quel propos ?

— Le passé. Je sais que tu m’en veux encore.

— Et le présent ?

— Quoi, le présent ?

— Pas de cachettes. We come clean.

— We come clean.

— Tu as reparlé à Maude ? Demanda Antoine sans hésiter.

— Antoine… J’viens de revenir en ville, mais surtout j’suis en plein divorce… Et célibataire, tout comme Maude, non ? Puis il lui fit un clin d’œil.

— J’pourrais encore te casser la figure, McGuire.

— Pas étonnant que tu aies la face aussi maganer. Les méthodes vont changer, mon Rizz.

— Check, Ryan… Don’t walk on my turf, I won’t punch you in the face. Deal ?

Ryan s’approcha pour lui chuchoter à l’oreille.

— I walked on it 20 years ago… Et de toute évidence, y a encore ma trace de pas. You lost then, and no matter how hard your punches are, you’ll lose again. I know your secrets. Puis il recula.

— Toujours la même vipère, hein, McGuire ?

Il sourit, se passa une main dans les cheveux puis reprit à voix haute.

— On est ailleurs, vieux. C’était y a vingt ans… We’re all grown ups now.

Antoine le regarda. Sans parler.

Puis McGuire fit un pas vers lui et tendit la main à nouveau.

— To a fresh start ? Proposa-t-il.

Antoine lui serra la main.

— Vous pouvez compter sur moi, m’sieur.

Ryan sourit subtilement. Puis inclina la tête en signe d’accord. Antoine se retourna puis quitta la pièce.

***

Antoine stationna le El Camino devant chez lui. Il sortit puis ferma doucement la porte avant de s’appuyer contre la voiture. Il sortit une cigarette qu’il alluma à l’aide de son Zippo avant de le ranger dans sa veste.

Il fit quelques pas et monta les marches jusqu’à son balcon. Il cherchait ses clefs quand —

— RIZZO !

Antoine se retourna, cherchant d’où venait le cri qu’il avait reconnu.

Puis des pas dans les marches se firent entendre, et Maude apparut.

— Hey, Maude. Lança-t-il, cigarette à la bouche.

— Hey… Excuse pour ce midi… J’pouvais vraiment pas.

— C’est bon, Maude… T’es busy, no stress.

Elle sourit.

— C’était une drôle de journée, non ? Demanda-t-elle.

— Ouain. Y en a des comme ça…

— J’ai hâte à l’été. Dit-elle en regardant vers la rue.

— Faudra essayer de se voir un peu plus.

— Rizzo s’ennuie ? Lança-t-elle.

— Me semble que je m’éloigne de ma personne préférée.

— Arrête. Dit-elle en le poussant légèrement.

— J’suis sérieux, Maude.

Elle le regarda un instant.

— Es-tu libre pour souper avec ton VIP ce soir ? Proposa-t-il tout bonnement.

Son regard changea un instant. Elle passa une main sur sa joue, puis détourna le regard.

— Je… Je peux pas ce soir… J’dois finir de lire la première version de…

— C’est bon, Maude… C’est correct. La coupa-t-il.

— J’dois me coucher tôt aussi…

— Je comprends. Dit-il simplement.

Elle se mit sur la pointe des pieds, lui saisit la tête et l’embrassa sur le front.

— Tsé, Antoine, t’es la personne la plus importante dans ma vie.

Elle recula d’un pas puis enchaîna :

— On se reprend avant le week-end, promis.

— Fais pas de promesse que tu peux pas tenir. Reprit-il.

Elle descendait déjà les marches et ne lui répondit rien.

Il s’appuya sur la rambarde du balcon, cigarette entre l’index et le majeur. Il la regarda marcher vers chez elle.

Puis une voiture passa à basse vitesse dans la rue. Elle s’arrêta tout bonnement à quelques mètres devant Maude.

Antoine n’arrivait pas à bien distinguer le chauffeur. Mais il vit la fenêtre s’ouvrir. Puis Maude, sans ralentir, dévia de sa trajectoire pour aller rejoindre le côté passager et entrer.

À travers les branches, Antoine perçut Maude regarder en sa direction. Incertain si leurs regards se croisèrent, il ne bougea pas.

Puis, avant que la portière se referme, il entendit simplement Maude dire :

« Nahh… J’lui ai dit que je devais lire… »

Puis la portière se referma et la voiture partit.

Antoine la regarda s’éloigner à travers les arbres.

D’un doux geste, il caressa son front.

Il resta appuyé sur la rampe un moment, prit une longue puff puis lança sa cigarette en bas.

Il prit son téléphone puis scrolla les contacts.

Langlois Chris

Langlois Maude

Langlois Rachel

Il laissa son pouce en suspens un instant, puis appuya sur Rachel, avant de porter le téléphone à son oreille.