Le corps de Marco Ravanelli était partiellement recouvert d’une bâche jaune.
Il était étendu sur le dos, sur un petit chemin de gravier derrière un entrepôt désaffecté. La scène était éclairée par de gros spots ; les lumières rouges et bleues des gyrophares venaient altérer la perception des couleurs.
Sarah était debout à côté de la dépouille, prenant des photos, principalement de la tête de la victime dont les yeux, avaient été remplacés par des noix de Grenoble et sur la bouche de qui, un ruban adhésif avait été placé. En prime, un trou de balle en plein milieu du front, laissait croire à une exécution froide.
— C’est nouveau comme signature, ça.
Sarah se retourna. Chris s’approcha lentement. Ses pieds frottaient sur le gravier.
— Il a probablement vu et rapporté dequoi qu’il devait pas. Répondit-elle froidement.
— Ok, mais des noix à place des yeux… Observa Chris.
— Ses propres testicules auraient signifié un adultère interdit. J’imagine qu’ils voulaient pas mélanger les messages. Renchérit-elle en prenant une autre photo.
Elle fit le tour pour en prendre sous un autre angle. Chris l’observa se déplacer. D’autres enquêteurs se joignirent à la scène.
— Tassez-vous, les enfants. Les adultes arrivent.
Sarah releva la tête alors que Chris se retourna pour constater que Rizzo arrivait avec l’enquêteur Aveline.
— Qu’est-ce que tu fais là, Rizz ? Demanda Chris, énervé.
— C’est un cas pour le crime organisé, ça, mon beau ! Reprit Antoine, enthousiaste.
— Wow, wow, c’est moi qui ai été appelé sur la scène, tu vas me laisser déterminer ça. Corrigea Langlois.
— Come on, Chris. Tu connais la musique. C’est un membre en règle de la pègre. C’est pour moi et Aveline. Se contenta d’affirmer Rizzo.
Sarah s’approcha du trio. L’air sérieux, elle regarda les trois hommes.
— Aveline. Comme les noisettes ? Demanda Sarah.
— Exactement. Répondit Aveline.
— C’est drôle, ça. Renchérit-elle.
— Mon patronyme vous fait rire, Dr Fortin ? Demanda Aveline, hautain.
— Tu checkeras ses orifices oculaires. Se contenta-t-elle de répondre.
Aveline se rapprocha de la victime alors que Sarah se dirigea vers sa voiture. Antoine et Chris la suivirent.
Elle ouvrit la portière côté passager puis y déposa son appareil dans l’étui sur le banc. Elle se pencha ensuite pour récupérer une trousse de prélèvement. En se relevant, elle vit Antoine et Chris détourner le regard.
— Pourriez être plus subtils. Dit-elle en croisant les bras.
Chris et Antoine échangèrent un regard puis baissèrent la tête.
— Sérieux… By the way, Ryan s’en vient. Ajouta-t-elle.
— Calice, pourquoi ? Demanda Antoine.
— C’est lui qui vous a fait envoyer les deux. J’imagine qu’il veut venir valider qui va prendre le dossier. Expliqua Sarah.
— Assez évident que c’est moi. Se contenta de dire Antoine.
— Hum. Pense pas. C’est un simple homicide. C’est mon territoire, Rizz. Reprit Chris.
— Check, Langlois. Ravanelli, je le connais. C’t’un bandit, c’t’un Cappo. C’est un dossier pour moi.
— Je comprends que tu tiens à enquêter sur tes chums, Rizz… Mais c’est clairement un dossier à moi. Dis-lui, Sarah. Lança Chris.
— Ohhh, moi je m’en mêle pas. Envoya Fortin.
— See. It’s my case. Now go. Reprit Antoine.
Chris fit un pas vers Antoine et plaça sa main sur son torse.
— Check, Rizz. C’est trop facile pour toi. T’as besoin d’action, va faire la tournée des cafés comme tu fais toujours. Je m’occupe, avec Sarah, de résoudre ça.
— Ah, c’est ça… Envoya Antoine en poussant la main de Chris.
— Ça quoi ? Demanda Langlois.
— Tu veux du temps de qualité avec Sarah. C’est évident. Mais excuse-moi, oh Langlois… Sarah travaille mieux avec moi. Reprit Antoine.
— Heu, je pense que je peux décider moi-même. Poussa Sarah à voix basse.
— Minute, Sarah, je règle ça. Dit Chris en levant un doigt vers elle. Non, non, Rizz. Prends Aveline, rentrez dans le Camino et laisse les pros des homicides faire. Je te le dirai pas une autre fois.
Sarah écarquilla les yeux, surprise. Elle regarda Antoine qui haussa les épaules puis regarda Chris à nouveau qui lui fit un clin d’œil. Pour toute réponse, elle roula les yeux et s’éloigna légèrement. Antoine, de son côté, parut très peu impressionné par la tirade de Chris.
— Ok, Chris, retourne voir Flavie. Tu as fait ton show, c’est bon. Lui lança Antoine en plaçant une main sur son épaule.
Chris, à ce moment-là, releva l’épaule et, dans un geste aussi rapide qu’imprévu, envoya une droite en plein visage d’Antoine. Celui-ci s’écroula au sol dans le gravier. Sonné, il resta allongé quelques secondes avant de se retourner et s’asseoir. Il frotta ses mains pour en dégager les petites roches qui s’étaient coincées dans sa peau. Enfin, il se releva lentement, passa une main sur le côté gauche de son visage, essuyant une coulisse de sang. Il sourit, sans quitter Langlois du regard. Ce dernier était droit, le poing fermé, prêt pour la réplique.
— Wow, tu sucker punch un enquêteur. Dit simplement Antoine.
— Agrippe jamais un représentant de la loi par l’épaule. Textbook 101. Répondit Chris.
— Textbook mon cul, oui.
Et Antoine se rua vers Chris en lui assénant une gauche sur la mâchoire, ce qui propulsa Langlois vers l’arrière. Il eut juste le temps d’agripper le bras d’Antoine pour l’entraîner avec lui.
Les deux roulèrent dans le gravier et se mirent à échanger des coups. Un petit cercle se forma alors autour d’eux. Sarah, les bras croisés, les regardait se chamailler comme deux enfants. Les autres agents se contentaient de leur dire d’arrêter, sans intervenir.
Chris prit éventuellement le dessus, plaquant Rizzo au sol. Il leva le poing droit.
— ENOUGH ! Both of you.
Tout le monde se tourna. Ryan se faufila entre deux agents et s’avança vers les deux hommes. Antoine profita de cette distraction pour envoyer une gauche dans le flanc de Chris qui émit un bruit sourd avant de se rouler sur le côté.
— Levez-vous. Lança Ryan d’un ton autoritaire.
Chris avait la lèvre en sang alors qu’Antoine saignait de l’arcade sourcilière. Ils se tenaient l’un à côté de l’autre.
— Beautiful. Comme au secondaire, Langlois et Rizzo avec au milieu Fortin. Reprit-il.
— Si je peux me permettre, monsieur, cette fois j’ai rien fait… murmura Sarah.
— I don’t care. Vous deux. Vous êtes relevés. Aveline, c’est ton enquête, avec Fortin.
— Cibole, Ryan… Entama Chris.
— Go home, Langlois. Demain matin dans mon bureau. Rizzo ?
— Oui ? Dit simplement Antoine.
— Va te faire réparer ton sourcil. J’veux pas te voir demain, mais jeudi, huit heures pile dans mon bureau.
— T’es sérieux ? Questionna Antoine.
— I’m not running a fucking circus. Oui, j’suis sérieux. Vos batailles de cours d’école j’m’en calice. Vieillissez, for fuck sake.
Puis Ryan quitta. Aveline s’éloigna en suivant Sarah qui évita de regarder ses deux amis.
Chris la regarda s’éloigner, s’essuya la lèvre puis regarda Antoine.
— Content ?
— Va t’faire foutre. Dit Antoine avant de se retourner et se diriger vers sa voiture.
Le moteur du El Camino ronronna puis Antoine projeta du gravier en accélérant abruptement.
— Esti de cave. Se dit Chris à voix basse.
Il se dirigea à son tour vers sa Lincoln et quitta les lieux.
Sarah était restée avec Aveline à prendre des échantillons et chercher des pièces à conviction.
***
Chris était assis sur un tabouret, au bar Le 1983. Il étirait un verre de Scotch. Une serviette de papier tachée de sang était posée sur le dessus du bar à côté de son verre. Il l’utilisait sporadiquement pour s’éponger la lèvre qui était toujours fendue.
Quelqu’un s’approcha et s’assit à côté de lui. Il fit signe au barman.
— J’vais prendre la même chose que lui, sans glace, et donnez-lui en un autre.
Chris releva lentement la tête et regarda à sa droite.
Rizzo le regardait. Le côté gauche du visage taché de sang et un pansement blanc sur le sourcil.
— Combien ? Demanda Chris.
— 3 points de sutures. Répondit Antoine.
— T’as connu pire. Relança simplement Chris.
— J’ai connu mieux. Fit remarquer Antoine.
Le barman leur apporta les deux verres de Scotch.
Antoine souleva le sien et regarda la couleur à travers une lampe. Il prit ensuite une grande gorgée, grimaça et reposa le verre.
Chris l’observait, puis l’imita aussitôt. Et déposa le verre devant lui.
— Tu peux pas toujours gagner, Rizz.
Antoine le regarda. Il prit le temps de bien recevoir cette affirmation.
— Sarah, c’est pas un tirage au sort, Chris, ni un prix à gagner.
Chris reprit le verre, en observa la robe ambre, prit une gorgée et redéposa le verre vide devant lui.
— C’est réducteur, dit comme ça.
— Pour qui ?
— Pour elle, voyons. Répondit sèchement Langlois.
— Qu’est-ce que tu cherches, Chris ? Demanda Antoine.
— Drôle de question venant d’un gars qui se case pas. Répondit Chris.
— Drôle de réponse venant d’un gars casé qui aimerait mieux pas l’être.
Puis Antoine vida son verre à son tour.
Chris leva la main à l’attention du barman qui reprit les deux verres et en prépara deux autres qu’il déposa doucement devant eux.
Chris s’épongea la lèvre. Redéposa la serviette à gauche de son verre.
— C’est toujours la même histoire. Reprit-il.
— À part la méthode, c’est tough de rendre la mort différente.
Chris le regarda.
— J’parlais de Fortin.
— Oui, moi aussi. Dit-il en souriant.
— T’es cave. Répondit Chris en laissant échapper un petit rire.
Simultanément, ils prirent une gorgée et déposèrent leurs verres.
— Maude, Rachel, Claudine, Florence pis Sarah… Comment tu fais ? Demanda Chris.
— J’essaie de pas m’tromper de nom.
— Le plus fâchant c’est qu’elles le savent. Reprit Chris.
— C’est ça qui te fait chier, au fond. Affirma Antoine.
— J’aimerais ça que tu te plantes des fois… Que tu sois… Que tu sois humain, un peu. Dit Chris.
— Flavie… Elle t’aime ? Demanda Antoine.
— Quelle question… Se contenta de répondre Chris.
— Qui mérite une réponse… Et toi ? Tu l’aimes ? Reprit Antoine.
— Oui aux deux questions… Tu l’sais, calice, Antoine.
Antoine sourit. Puis vida son verre à nouveau.
— C’est ça la différence. Reprit Antoine.
— L’amour ? Demanda Chris.
— La réciprocité des sentiments.
— Pas certain de te suivre. Affirma Chris.
— Toi pis Flavie, vous construisez dequoi. Depuis vingt quelques années.
— C’est plus de la rénovation à ce stade-ci, j’te dirais. Envoya Chris en détournant le regard et vidant son verre.
Le barman revint chercher les verres. Il les plaça dans un bac gris et regarda le duo.
Antoine avait du sang séché dans la face. L’éclairage mauve du néon derrière le bar laissait paraître ça comme une coulisse noire.
Chris avait repris la serviette, qu’il avait appuyée sur sa lèvre.
— Voulez-vous autre chose ? Demanda le barman.
Antoine jeta un œil vers Chris, puis regarda sa montre. Il était 2 h 35 du matin.
— J’vais te prendre un Old Fashioned.
Chris se retourna vers Antoine.
— Comme dans l’temps.
— Y a des classiques qui se démodent pas. Ajouta Antoine.
Chris sourit. Sa lèvre se remit à saigner.
— Calice. Make it two. Lança Chris en remettant la serviette sur sa lèvre.
Le barman sortit deux verres propres. Puis commença à préparer les Old Fashioned.
— Make it three ! Envoya une voix qui s’assit à côté de Chris.
Antoine et Langlois se tournèrent, livides.
Sarah.
— Ciboire… Ravanelli pis ses noix avaient meilleure mine que vous deux.
— T’es pas restée avec Aveline ? Demanda Antoine.
— Je lui ai demandé si sa famille venait de Grenoble. Il est parti. Lança Sarah.
— T’es terrible, Fortin. Reprit Langlois.
Elle sourit puis se leva, poussa Chris et s’assit entre les deux. Au même moment, le barman plaça les Old Fashioned devant eux.
Ils les prirent puis se regardèrent en levant les verres.
— Pourquoi tu t’es mis entre nous deux ? Demanda Chris.
— Ouin, on a fait la paix. Raisonna Antoine.
Sarah regarda Chris, puis Antoine. Et enfin elle regarda le trio dans le miroir devant eux.
Elle approcha le verre de sa bouche puis lança :
— C’est tough choisir… j’préfère toujours être entre vous deux.
