32. Ce qui cède en premier

Elle s’appuya doucement sur la carrosserie de la Capri rouge de Maude. Cigarette à la main, elle observait attentivement la porte bleue du 3465, Des Érables.

Après quelques bouffées, sa patience se vit récompensée. La porte s’ouvrit, en sortit une femme blonde. Elle referma la porte, la barra puis se retourna pour faire face à la rue.

Aussitôt sur le trottoir, elle remarqua la Capri rouge de Maude. Elle baissa ses lunettes de soleil pour analyser la personne qui s’y tenait devant.

Elle les replaça puis s’avança doucement.

— Flavie Langlois… murmura Sarah.

— Sarah Fortin. Répondit-elle aussitôt.

— Tu voles le char de ta belle-sœur maintenant ? Attaqua Sarah.

Flavie esquissa un petit sourire. Puis, se décollant et lançant sa cigarette au loin, elle s’approcha de Sarah.

— Elle me l’a prêté pour la semaine. Chris est parti avec la van.

Sarah l’observa un court instant. Robe soleil, veste de cuir, bottes d’armée.

— Et quel bon vent t’amène devant chez moi un mercredi matin ? Demanda la légiste.

— Très bonne question, Sarah. Je me disais qu’on pourrait aller déjeuner. Entre girlz. Jaser…

— T’es sérieuse, Flavie ? Ou… c’est un plan machiavélique de Jezabel ou je sais plus laquelle des toi ?

Flavie détourna le regard.

— T’inquiète, c’est en Flavie, et seulement en Flavie, que je te le propose.

Sarah avait les bras croisés. Elle regarda Flavie droit dans les yeux. Son regard lui sembla, pour une fois, sincère.

Après une légère hésitation, elle accepta de la suivre.

— Let’s go ! Grand-mère poule, ça te va ? Demanda Flavie.

— On peut même y aller à pied si tu veux. Répliqua Sarah.

— Non, non, je te dépose au QG après. Stress pas avec ça.

Les deux femmes embarquèrent dans la Capri de Maude puis se mirent en route.

Montréal étant Montréal, elles mirent plus de temps à trouver un stationnement qu’à se rendre au resto.

Elles y entrèrent et s’installèrent à une table du fond, sur le bord d’une fenêtre, mais légèrement à l’écart.

Après que la serveuse eut amené des cafés et des menus, Sarah s’appuya dans le fond de sa chaise et regarda Flavie encore une fois.

— On est là pourquoi, Flave ? Questionna-t-elle nonchalamment.

Flavie déposa le menu, prit une gorgée de café puis regarda Sarah droit dans les yeux. Un instant, elle cessa complètement de cligner des yeux, et même de bouger.

Sarah remarqua cette petite absence, mais Flavie eut tôt fait de se ressaisir.

— Ça fait longtemps qu’on se connaît, Sar… Entama Flavie.

— Assez, oui. Après… À partir de quand connaît-on vraiment quelqu’un ?

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Bin, on a grandi ensemble. Mais… on est plus ces deux mêmes petites filles-là.

— Le temps fait son œuvre, j’imagine. Tu pensais pas qu’on continuerait à se côtoyer ? Demanda Flavie en portant la tasse à ses lèvres.

— C’est le genre de truc dur à prévoir. Chose certaine, je nous voyais pas assises dans un resto déjeuner trente ans plus tard.

Flavie sourit, puis elle passa la main gauche sur la droite, frottant légèrement en détournant le regard.

— Ça va, Flavie ? Demanda Sarah.

— Oui… Oui, excuse. Donc. J’voulais d’abord parler de nous, et… de Chris.

Sarah regarda autour, puis revint sur Flavie.

— Il est pas là que je sache.

— Non… Mais j’suis pas conne, Sarah… il est jamais bien loin non plus.

— J’te suis pas là.

— Come on. Il est pas là, là, mais j’pense à lui, TU penses à lui…

— C’est pas ce que tu crois, Flavie. Se défendit Sarah.

Flavie pencha la tête sur le côté, elle sourit, puis regarda Sarah avec un air contemplatif. Les doigts de sa main gauche glissaient sur le manche de sa fourchette.

— C’est un peu flippant… Coupa Sarah.

— Quoi donc ? Demanda naïvement Flavie.

— Tes p’tites absences. Reprit Sarah.

— Je sais… Je contrôle… promis.

— Explique-moi. Dit Sarah en s’appuyant les coudes sur la table et le menton sur les poings.

Flavie eut un petit geste de recul. Surprise. Elle fronça les sourcils, puis ouvrit la bouche mais aucun son ne sortit. Elle prit une gorgée de café.

— Je… C’est bizarre que tu me demandes ça.

— Pourquoi ? Questionna Sarah.

— Parce que ta question a l’air sincère.

— Elle l’est, ça me fascine en fait. Reprit Sarah.

Au même moment, la serveuse revint.

— Êtes-vous prêtes à commander ?

Les deux filles se retournèrent en même temps. Parfaitement synchronisées. La serveuse eut un léger pas de recul. Puis sortit son calepin, incertaine. Sarah se lança en premier.

— J’vais prendre le bénédictin au jambon, s’il te plaît.

— Moi, ce sera la crêpe fraise-chocolat. Poursuivit Flavie.

La serveuse reprit les menus puis s’éloigna.

Flavie passa une main sur sa joue, elle regarda vers la serveuse, puis tourna la tête vers la gauche. Posant son index sur sa bouche, puis à voix basse en regardant vers la serveuse, elle questionna.

— J’aurais peut-être dû prendre la qui…

— Flavie ! La coupa Sarah.

Aussitôt Flavie releva la tête et regarda Sarah.

— Excuse, j’ai un peu glissé, j’étais plus certaine de mon choix.

— T’es nerveuse, Flave ? Demanda Sarah.

— Un peu… T’es mon amie aussi, tsé…

— Mais ?

— Quand j’suis nerveuse, je glisse plus. C’était une mauvaise idée.

Puis Sarah posa sa main sur la sienne. Flavie cessa de bouger. Elles se fixaient l’une l’autre.

— Prends ton temps, Flav…

Flavie sourit, elle regarda leurs mains, puis retira doucement la sienne, qu’elle frotta avec l’autre.

— J’voulais parler de Chris. Reprit Flavie.

— Si peu à dire. Se contenta de répondre Sarah.

— Il parle souvent de toi.

— On travaille ensemble, Flavie…

— Sarah… On va pas se mentir ? Si y a quelqu’un qui sait lire les gens, c’est bien toi.

— Ton point c’est ?

— Je le vois dans ses yeux, quand il parle de toi, ça brille…

— Flavie… C’est… C’est pas sérieux, c’t’un jeu, tu l’sais, on jase, on s’connaît depuis tellement longtemps… On s’agace… On flirte un peu… Chris… j’le connais trop, anyway.

Flavie prit une grande respiration. Elle ferma les yeux un instant puis expira.

— J’essaie juste de protéger mon nid, Sarah.

— Tu me vois comme une menace ? Demanda la blonde.

— Non… Enfin, pas là, pas tout le temps…

— Mais Jezabel, elle ? Demanda doucement Sarah.

Flavie fit une pause. Elle voulut détourner le regard, fuir, mais c’eût été de céder et elle s’était promis d’être solide.

— J’les contrôle, tu sais.

— Tes alters ? Comment ? Demanda Sarah, soudainement excitée.

— C’est pas simple… parce que c’est souvent lié aux émotions.

— D’où l’aspect incontrôlable, non ?

— Oui, mais non.

Sarah prit une gorgée de café. Entre-temps, la serveuse amena leurs assiettes.

— C’est une question d’équilibre. Et quand je sens que j’échappe une situation, je switch vers celle qui va mieux gérer.

— Pis là ? Demanda Sarah.

— Là, je gère…

— Tu gères, mais je sens que ça se fissure tranquillement.

— Oui… Parce que je suis nerveuse. Expliqua Flavie.

— Pourtant, entre nous… Exprima Sarah.

— J’essaie juste… J’ai peur de toi, Sarah.

Sarah échappa sa fourchette dans l’assiette. Des morceaux d’œufs s’envolèrent et de la sauce éclaboussa légèrement Flavie.

— Excuse, Flave… Fuck, t’en as dans face.

La sauce hollandaise chaude coulait sur le nez de Flavie, lentement. Elle restait là, stoïque, figée. Sarah, tout autant surprise, prit sa serviette qu’elle dirigea vers le visage de Flavie. Reprenant ses esprits, Flavie recula lentement la tête.

— S’correct… Dit Flavie. Elle prit aussitôt sa serviette pour s’essuyer le visage.

Elle ralentit légèrement son mouvement en retirant la serviette, observant les éclaboussures qui teintaient maintenant le tissu blanc d’un jaune crème. Puis rapidement elle en fit une boule et la déposa sur la table.

— Tsé, Flavie, je… T’es la dernière personne à qui je voudrais faire du mal.

— C’est une mince ligne, tu penses pas ?

— Quoi donc ?

— La souffrance.

— Qu’on vit ? Demanda Sarah.

— Non… Qu’on inflige… Il me semble que… à chercher notre bonheur, on finit toujours par faire mal à quelqu’un.

— J’pense pas qu’on cherche volontairement à faire ça.

— Mais la nature humaine fait qu’on va toujours se prioriser. Affirma Flavie.

— À t’écouter, on est tous des narcissiques machiavéliques. Reprit Sarah.

— Non, certainement pas. Mais.

Elle ne finit pas sa phrase. Elle reprit une bouchée, puis ferma les yeux un instant, savourant sa crêpe au chocolat et fraises.

— C’est sûr que parfois je suis jalouse, tsé. Envoya Sarah sans prévenir, sans même regarder Flavie.

— De ?

— Bin, votre vie… La maison, la banlieue, les enfants, la routine, c’est stable.

— La routine tue.

— Ha, c’te phrase-là. J’vais te dire, Flave, y a jamais personne qui s’est retrouvé sur ma table à la morgue à cause de la routine…

— Sur ta table, non… Mais ailleurs ??

Sarah figea. Un instant, elle cessa de mastiquer, regardant Flavie. Elle avait dit ça avec un calme déconcertant. Elle avala sa bouchée presque sans mâcher.

— Wow… Tu ménages pas tes attaques.

— C’est juste une question, Sarah. Toi t’es jalouse de ma routine, mais as-tu déjà pensé que moi, et même Chris, on est jaloux de ta liberté ?

— Y a un dicton pour ça. Dit simplement Sarah.

— Oui… Le gazon est toujours plus vert chez le voisin. Répliqua Flavie.

— Sauf que personne voit son propre gazon de la même façon. Relança Sarah.

— Tu philosophes, Fortin.

Puis Flavie porta sa tasse à ses lèvres.

— J’énonce un fait. J’peux te poser une question, Flavie ?

— On est là pour ça, oui.

— Au début, toi et Chris… C’était pour te rapprocher d’Antoine ?

Ce fut au tour de Flavie de figer. Instinctivement, elle se gratta le bras, nerveuse. Elle se mordit l’intérieur de la joue pour se faire violence, pour rester en contrôle.

— Ça… Ça rien à voir.

— Bel essai, Fla… On a chacun nos secrets, tsé…

— C’est du passé, anyway.

— C’est du passé pour le cœur, ou ici ? Demanda-t-elle en posant son index sur sa tempe.

Flavie la regarda. Elle inclina légèrement la tête, ses sourcils se relevant. Elle hésitait à répondre. Elle se remit à jouer avec ses doigts, essayant de s’enlever des petits bouts d’ongles, comme un tic. Sarah remarqua à nouveau et reprit pour la sortir de son état.

— J’vais te poser une autre question, Flavie.

— Sur Antoine ?

— Nah… Ça serait trop facile, on le connaît par cœur, notre Rital, hein…

Elle prit une gorgée de café. Flavie l’imita, soucieuse.

— Quand quelqu’un meurt, qu’est-ce qui cède en premier ? Le cœur ? Ou l’esprit ? Puis elle r’appuya ses coudes sur la table, posant son menton sur ses poings.

Flavie s’appuya dans le fond de sa chaise. Elle sourit, regardant Sarah droit dans les yeux.

Sarah releva la tête et lui rendit son sourire, relevant un sourcil, attendant la réponse.

— J’imagine que ça dépend de qui tue qui ?