30. Peindre sur du vide

Le bruit du pinceau, glissant sur la toile, aurait été désagréable à entendre pour quiconque dans la pièce.

Claudine était seule, nue, en plein milieu de son salon, AirPods dans les oreilles. Elle se tenait debout devant une toile. Pinceau à la main, elle y allait de grands gestes.

À un moment, elle s’arrêta, prit son téléphone et, avec son pouce, appuya sur l’icône play pour faire rejouer le message pour la 147e fois.

« Salut Clau. Tu ne réponds pas à mes appels. Ça fait longtemps, je le sais, et je n’essaie pas de me rapprocher, même si le cœur d’une mère ne s’éloigne jamais vraiment. J’espère que ce message saura trouver son chemin. Et qui sait, ouvrir un dialogue.

Ton père est mort, hier.

Maman, bisou »

C’était le message qu’elle avait reçu trois jours plus tôt.

Elle n’avait su quoi répondre. En premier, elle avait demandé une semaine sans solde à l’hôpital. Puis, après une journée de déchéance, à boire et consommer, elle avait ressorti son matériel de peinture.

Ses pinceaux, ses toiles et son chevalet dormaient dans un garde-robe depuis des lunes.

Une fois installé, le chevalet, couplé d’une toile vierge, trônait au milieu du salon.

Claudine, alors, portant seulement une culotte et ses AirPods, s’était assise par terre et avait commencé à le fixer. Écoutant en boucle le message de sa mère.

La journée passa, la lumière aussi. Et la toile restait d’un blanc immaculé.

À minuit, Claudine enleva les écouteurs, ferma son cellulaire puis sauta dans la douche avant d’aller se coucher.

Au troisième jour, elle se leva tôt, se dirigea à la cuisine et se fit un café. Elle remit les écouteurs et appuya sur play à nouveau, avant de retourner au salon.

Elle se tenait debout, face au vide. Son corps nu devant une toile tout aussi dénudée.

Puis, à la fin de la première écoute, elle s’empara d’un des pinceaux, prit du rouge, qu’elle mélangea avec un soupçon de bleu pour le refroidir, puis commença à remplir la toile.

De grands gestes de haut en bas, de gauche à droite, et à chaque phrase, un coup de pinceau.

« … Ton père est mort, hier. »

Coup de pinceau.

« Tu ne réponds pas à mes appels… »

Coup de pinceau.

« Maman, bisou »

Puis elle changea de pinceau, en prit un plus petit, sortit le noir. Et délicatement, après avoir appuyé sur play une 160e fois, elle peignit une silhouette.

Enfin, elle recula d’un pas. Observant sa toile.

Un rouge vif, aux accents de violet, en recouvrait la majeure partie.

En bas, au centre, une petite silhouette effilée, frêle, toute noire, se tenait debout. La tête tournée vers la droite, regardant en haut, le bras tendu comme si elle cherchait à tenir la main de quelqu’un qui n’y était pas.

« Ton père est mort, hier. Maman, bisou »

Claudine ferma l’application de la boîte vocale. Elle déposa ses écouteurs sur la table à café puis se dirigea vers la salle de bain.

Sous la douche, elle resta immobile un instant. Le fond du bain était tapissé d’eau rouge, teintée par la peinture. Ayant peint nue, Claudine s’était plus que tachée, mais ne frottait même pas. Elle laissa l’eau rincer la peinture de sur sa peau.

Une fois habillée, elle regarda l’heure. 19 h 15.

Le salon fermait à 20 h 00. Elle avait vu l’avis de décès sur internet. Ça avait aussi fait les manchettes sur les sites de nouvelles.

Elle prit son téléphone puis appela Antoine.

Il n’eut pas le temps de parler, elle le coupa.

— Rizz ! C’est Clau. Check, demande-moi pas pourquoi, sois là dans quinze, faut que tu m’amènes au salon funéraire sur Sherbrooke. Je t’expliquerai.

Puis elle raccrocha.

Elle se regarda un instant dans le grand miroir sur sa porte de garde-robe.

Ses cheveux lissés semblaient propres, malgré les quelques éclats rouges. Elle ne s’était pas maquillée et portait une blouse noire, un jeans et avait mis sa veste de cuir. Satisfaite, elle sortit.

Comme convenu, Rizzo arriva avec son El Camino à 19 h 30. Claudine s’assit côté passager, s’attacha puis s’appuya contre la fenêtre.

Une légère pluie avait rendu les rues et trottoirs luisants. La voiture roulait doucement.

Antoine s’acquitta de sa tâche avec un calme déconcertant. Mais surtout, il ne dit rien — pas de questions, pas de blagues, pas de commentaires.

Si la ville révélait ses couleurs à Claudine, Antoine lui, lui avait offert son silence.

Il se stationna sous le petit toit devant l’entrée. Claudine le regarda, sourit puis sortit de l’auto. Elle avait pris la peine de baisser la fenêtre et, une fois la porte fermée, elle s’y pencha.

— Merci, Antoine… je t’appelle demain. Peut-être.

Elle se releva, tapa sur le toit de l’auto puis se dirigea vers la grande porte.

Le moteur du El Camino vrombît et il s’éloigna sans demander son reste.

Claudine hésita un instant, puis posa ses mains sur chaque poignée. Elle prit une grande respiration puis tira.

Le cercueil était entouré de gerbes de fleurs. Des messages de condoléances, d’amour, de soutien.

Elle se tenait debout, seule devant le cercueil ouvert de son père. Une photo avait été placée à droite.

Puis quelqu’un se glissa délicatement à la droite de Claudine.

— Je me doutais que tu viendrais seulement à la dernière minute.

— Y’a des choses qui se vivent seule. Répliqua Claudine.

— N’est-ce pas ce que tu fais depuis douze ans ?

— Y’a des silences qui s’étirent. Répliqua Claudine.

Elles n’ajoutèrent rien. Un instant. Puis la dame qui s’était installée à côté de Claudine brisa le silence.

— Tu as recommencé à peindre ? Demanda-t-elle.

— On ne peut rien te cacher.

— Tes mains te trahissent. Ajouta-t-elle.

Ce sur quoi Claudine observa ses mains. Tachées de peinture rouge, elle les frotta brièvement avant de les mettre dans les poches de sa veste.

— Je ne serai même jamais dix pour cent de l’artiste qu’il était. Dit Claudine.

— Et lui n’a pas réussi à être dix pour cent du père qu’il aurait voulu être. Répliqua la dame.

— Triste constat quand on est mort. Dit sèchement Claudine.

— Il n’est jamais trop tard pour les regrets.

— Surtout quand on peut s’en sauver.

La dame regarda Claudine, sévère.

— On me raconte par contre que tu es une bien meilleure urgentologue que moi.

Claudine regarda sa mère.

— Tu ne peux pas t’en empêcher ? Demanda-t-elle.

— D’anciens collègues m’ont parlé de toi.

— Tu mens aussi mal que papa.

— Il n’a jamais menti.

— Les silences cachent parfois la vérité.

Sa mère sourit, baissa la tête.

— Les silences sont souvent des aveux.

— Ça veut rien dire, ça.

— Il était fier de toi.

— Il avait honte de moi.

— Claudine…

Elles se regardèrent. Claudine avait les yeux pleins d’eau.

— Il était fier, Clau…

— Tellement fier qu’il n’est pas venu encourager sa propre fille à son premier vernissage.

— Si tu savais… il voulait surtout ne pas influencer l’opinion, il ne voulait pas… arriver et voler ta soirée.

— Un père peintre, une mère médecin… Soupira Claudine.

— Et une fille qui a surpassé ses deux parents. Répondit sa mère.

Claudine l’observa un instant. Elle avait vieilli, certes, mais elle avait toujours ses longs cheveux noirs. Son visage émacié, délicat. Elle portait un tailleur noir. Talons plats.

— C’est son départ qui t’a redonné envie de peindre ? Demanda sa mère.

— J’avais des toiles vierges.

— Tu as trouvé de l’inspiration ?

— J’étais surtout tannée de peindre sur du vide.

— Le rouge, ça remplit les vides ? Demanda-t-elle.

— Ça les exprime, surtout.

Elles restèrent encore un instant, en silence.

Puis la mère de Claudine sortit une enveloppe de sa sacoche.

— Tiens. Il voulait que je te l’envoie par la poste.

— C’est quoi ?

— Une lettre. De ton père.

— Tu l’as lue ? Demanda-t-elle en la mettant dans son sac.

— Non.

— Tu sais ce qu’il y a dedans ?

— Un peu. Elle détourna le regard. Mais ça ne me regarde pas. C’est entre vous.

Claudine regarda sa mère. Puis regarda devant, à nouveau.

Elles se tenaient côte à côte, au centre de l’allée. L’odeur de fleurs comme arôme, et le silence comme ambiance.

Claudine s’approcha de sa mère. En silence, elle posa sa tête sur son épaule.

Sans la regarder, celle-ci plaça son bras autour des épaules de Claudine, puis serra légèrement.

Elles restèrent comme ça en silence. Debout, devant le cercueil.