36. La pluie qui fait mal

Les corps collés les uns aux autres rendaient les déplacements compliqués au premier étage du bar Shake-it.

Florence avançait tant bien que mal, se frayant un chemin à l’aide de sa main droite, tassant les amants de chairs humides et en sueur, protégeant son verre de la main gauche, le gardant plus haut que sa tête.

Seule, elle finit par traverser la marée humaine en se donnant un élan. Forte de quelques pas, elle s’arrêta sec tout juste avant de foncer dans une femme qui sortait de derrière une colonne. Cet arrêt brusque fit déborder son verre et une partie de sa bière se retrouva sur elle, mais surtout sur celle dans qui elle venait de foncer.

— Calice, tu pourrais regarder où tu vas. S’écria-t-elle.

L’autre prit un instant, immobile, évaluant ce qu’elle venait de recevoir. Puis lentement elle se retourna.

Maude.

Florence croisa les bras, verre à moitié vide dans la main. Elle toisa Maude, qui elle, fronça les sourcils.

Puis Claudine sortit de derrière une colonne. Elle vint se placer à côté de Maude. Regarda Florence, leva un sourcil.

— Ah bin, Florence ? C’est ça ? Lança-t-elle pour briser le silence.

Celle-ci ne détourna pas le regard de Maude.

— Elle-même. T’es laquelle, toi ? Ajouta-t-elle.

— Claudine. Enchantée. Puis elle leva la main pour la lui serrer.

Florence l’ignora, continua de regarder Maude. Elle fit un pas en avant en signe de défi mais Claudine s’interposa.

— Hey, hey… Come on, c’est juste un peu de bière…

— J’pense qu’il y a plus que juste un peu de bière entre nous deux, hein, Flo. Reprit Maude.

— Elle parle… Ironisa Florence.

— Ma spécialité c’est l’écoute, mais avec toi j’peux faire autrement. Relança Maude.

— C’est un jeu dangereux, Carrots. Ajouta Florence en avançant d’un pas de plus.

Maude ne bougea pas. Leurs visages étaient à quelques centimètres. La musique résonnait trop fort avec les basses. La lumière éclairait juste leurs visages, de façon stroboscopique. Le chandail vert pâle de Maude était trempé, collé sur sa peau, alors que la blouse de soie platine de Florence l’était tout autant.

— J’vais pas me battre avec toi pour Antoine, Flo. Lança Maude.

— J’pensais que tu l’aimais plus que ça. Attaqua Florence.

Maude sourit.

— Nah… C’est que je sais que lui tient pas tant que ça à toi. Lui envoya Maude sans broncher.

Florence perdit son calme à ce moment-là. Elle poussa Maude, qui recula d’un pas. Puis elle prit son élan et la poussa à son tour. Florence fut projetée sur un couple qui passait. Elle allait répliquer quand Claudine agrippa Maude par le bras et la tira vers les marches pour monter au balcon.

— Maude, Maude… Voyons, tu vas pas te battre. Intervint Claudine.

— FUCKING CHICKEN CARROTS ! Lui cria Florence en se dirigeant vers la piste de danse.

Les deux femmes se retrouvèrent à l’étage, au milieu de plusieurs petites tables bistro près de la rambarde. Claudine se rendit au bar récupérer des verres alors que Maude posa son sac à main sur la table et s’appuya sur la rampe.

La plupart des tables au balcon étaient occupées par des duos ou trios qui voulaient une ambiance plus calme pour parler. La musique faisait quand même vibrer le sol.

Maude, appuyée, se mit à regarder en bas. Juste en dessous d’elle, sur la piste de danse, Florence dansait, en transe, au gré du rythme. Ses mouvements étaient fluides, organiques, guidés par le son. Un instant, Maude la trouva belle, désinvolte, libre.

Sans trop réfléchir, elle prit le pichet qui était sur la table à côté et le vida d’un trait sur Florence, qui le reçut comme une averse inattendue.

Aussitôt, Florence, trempée et rouge de colère, regarda en haut, apercevant Maude tenant le pichet à l’envers juste au-dessus.

Maude, qui la regardait fixement dans les yeux, sourit, puis reposa le pichet en lançant un petit :

— Oups…

Florence s’élança alors dans les escaliers pour rejoindre Maude à l’étage. Personne n’eut le temps de réagir alors qu’elle lui décocha un violent coup de poing en pleine figure. Maude, saisie, tomba par terre.

— Esti de bitch. Dit-elle en appuyant ses mains sur le sol pour se relever.

Florence se tenait droite devant elle, prête à revenir à la charge. Maude choisit alors de se jeter vers elle. Florence, bien que prête, ne réagit pas à temps et fut entraînée par l’élan de Maude. Les deux roulèrent par terre et se mirent à s’échanger des coups et à se tirer les cheveux.

Claudine tenta tant bien que mal d’intervenir mais n’avait pas la force de les séparer.

Après quelques coups et injures, deux bouncers intervinrent pour séparer les deux belligérantes avant de les transporter, sans qu’elles touchent le sol, jusqu’à la porte et les expulser du bar.

Elles se retrouvèrent alors dehors sur le trottoir. Une forte pluie s’abattait sur la métropole. Les néons éclairaient le sol reluisant. Les gens couraient se mettre à l’abri ou se protégeaient à l’aide d’un parapluie.

Sous l’auvent devant l’entrée du bar, Florence regarda Maude un instant. Lèvre en sang, chandail déchiré au collet, égratignures au visage. Elle détourna le regard et s’éloigna un peu, marchant jusqu’au bord du trottoir et s’y asseyant. Elle lança sa petite sacoche par terre et s’appuya sur ses poings, les coudes appuyés sur ses genoux.

Maude l’observa. La pluie en filets, découpée par la lumière, les néons éclairant les flaques, les lumières des voitures découpant la silhouette de Florence. Ses cheveux lisses mouillés sur sa tête, sa blouse déchirée.

Elle avança sous la pluie et alla la rejoindre.

— J’pense qu’on a à jaser. Exprima Maude en lui tendant un mouchoir.

Florence regarda le mouchoir qui à vue d’œil s’imbibait de pluie.

— Tu peux le jeter, y pleut bin trop fort. Reprit Florence en regardant le mouchoir, mais évitant le regard de Maude.

Maude le jeta tout simplement dans le caniveau. Ses cheveux à elle aussi étaient maintenant complètement plats sur sa tête. La pluie ne donnait aucun signe d’apaisement.

Devant elles, une petite rigole se formait. Des bulles à la surface voyageaient devant elles, telle une autoroute à petite échelle.

Puis Florence, toujours sans la regarder, brisa le silence.

— Pourquoi le pichet ? Demanda-t-elle.

Maude prit à peine le temps de réfléchir. Elle la regarda. Florence tourna la tête pour la regarder lui répondre.

— C’est tout c’que j’ai trouvé. Répondit Maude, simplement.

Florence secoua légèrement la tête, ses cheveux aplatis contre son visage.

Maude sortit un paquet de cigarettes puis s’en alluma une, avant d’en proposer une à Flo. Celle-ci fit simplement un signe de refus de la main.

— T’avais dequoi de… parfait. Reprit Maude en soufflant la fumée vers le ciel.

La pluie s’était adoucie, leur donnant un petit répit.

— Pis toi, quand tu vois quelque chose de parfait, tu l’attaques ? Demanda Florence.

— Au moins elle t’a pas lancé le pichet sur la tête… Lança Claudine qui s’approchait par derrière.

Maude et Florence se retournèrent. Claudine avança vers elles, lentement.

— By the way, j’viens de convaincre le patron du bar de pas appeler la police. Ajouta-t-elle avant de s’asseoir à côté de Maude.

Maude lui offrit une cigarette qu’elle accepta.

De l’entrée du bar, on ne remarquait que leurs trois silhouettes, assises sous la pluie, lumières de ville et néons de bar pour éclairage, rue mouillée, piétons et voitures comme trame de fond.

— J’pense qu’on est parties du mauvais pied. Avança Maude.

— J’pense qu’on sera jamais de grandes amies, Carrots. Répliqua Florence.

Claudine sourit.

— Carrots… Ça te va bien, Mau… Dit-elle simplement, avant d’ajouter : ça irait mieux à Rachel, me semble.

Florence pouffa. Puis elle sortit un joint de sa sacoche.

— Ça vous gêne ? Demanda-t-elle.

Maude et Claudine firent non de la tête. Flo l’alluma et prit une longue puff.

— Vous allez sûrement me croiser plus souvent. Dit-elle.

— À cause d’Antoine ? Demanda Claudine.

— Parce que j’ai pas beaucoup d’amis, pis à cause d’Antoine. Dit simplement Florence.

Maude et Claudine échangèrent un regard.

— Attache-toi pas trop. Prévint Maude.

— J’y compte pas. Reprit la jeune femme.

— T’es jeune, belle, fougueuse, t’as pas l’impression de perdre ton temps avec Rizz ? Demanda Claudine.

Florence la regarda un moment. Elle reprit une puff pendant que Maude écrasait son mégot par terre. Elle replaça ses cheveux derrière ses oreilles et passa une main sur son visage pour en essuyer la pluie.

— T’es la doc, toi, hein ? Demanda Flo à Claudine.

Claudine acquiesça de la tête.

— Toi pis moi on a la même relation avec Antoine. Ajouta-t-elle.

— Tu penses ça ? Demanda Claudine.

— C’est évident que ni toi ni moi on sera plus que c’qu’on est pour lui. Avança Flo.

— Qu’est-ce que t’insinues ? Intervint Maude.

— Fais pas l’innocente, Maude. Antoine il s’accroche comme il peut… On est des bouées éphémères pendant qu’il cherche le rivage.

Claudine lança sa cigarette dans le caniveau. Elle aussi prit le temps de replacer ses cheveux, puis de s’essuyer le visage.

— T’as l’air pas mal sûre de toi pour une fille qui connaît Rizz depuis peu. Dit Claudine.

Flo sourit. Elle se tourna légèrement vers la gauche pour pouvoir regarder Maude et Claudine sans se tordre le cou. Elle releva une jambe qu’elle appuya sur le trottoir et s’acota sur son genou.

— Je le connais depuis un bout, le Rizzo. Quelques années même.

Claudine et Maude eurent l’air surprises par cette révélation.

— T’as l’air un peu jeune pour le connaître depuis longtemps, non ? Demanda Claudine.

— On dirait que vous savez rien de lui…

— C’est pas le plus bavard non plus. Relança Maude.

— P’tete que vous lui posez pas les bonnes questions… Anyway, on a des fréquentations communes, il connaît des gens de ma famille, on se croisait déjà souvent, avant.

Claudine fronça les sourcils, incertaine de bien comprendre ce à quoi elle faisait référence. Au même moment, elle eut un frisson — la pluie devenait froide. Puis Maude reprit la parole.

— C’est compliqué, sa vie, à Rizz. Observa Maude.

— Et ? Demanda Flo. Ça le rend pas moins fréquentable.

— Il est brisé. Reprit Maude.

— À cause de qui ? Accusa Florence.

Encore une fois, Claudine et Maude furent surprises par sa réponse.

— Esti que vous êtes drôles. Vous êtes là à orbiter autour de lui comme si c’était le soleil.

— Tu dis n’importe quoi. Se défendit Maude.

— Le soleil Rizz… Eh bin. Dit Claudine.

— C’est pourtant évident… Check… Carrots deux, elle a peur d’être rejetée, Antoine c’est son exutoire, mais au fond elle est folle amoureuse de lui. À raison. The blonde girl… Sasha…

— Sarah. La reprit Maude.

— Sarah, whatever, elle le voit parce que ça comble un vide, c’est pas un besoin, c’est plus une routine. Toi, Doc, parce que ça te fait sûrement oublier ton quotidien.

Claudine regarda par terre. La pluie froide rebondissait sur ses souliers déjà tout trempés.

— Pis moi ? Demanda Maude.

— Mais toi, Maude… Toi tu l’aimes, ça se voit. Tes yeux pétillent quand tu parles de lui. T’aimerais ça qu’il t’appartienne…

— J’voudrais jamais qu’il m’appartienne. Coupa Maude.

— Laisse-la continuer… Intervint Claudine.

Maude se tourna vers elle, la défiant du regard, fronçant les sourcils. La pluie semblait maintenant glacée tellement elle était froide.

— Il t’appartient déjà. T’as juste peur d’en prendre possession, parce que tu sais très bien que si tu fais ça, tu vas perdre le contrôle que tu as sur lui. La distance que tu gardes, c’est ta façon de t’assurer qu’il va toujours être là. Pis lentement tu le brises, pendant que toi tu peux continuer ta vie en sachant que ta bouée Rizzo sera toujours là, sans avoir à t’engager.

Sur ces paroles, Florence se leva. Maude l’imita et Claudine suivit.

Les deux se retrouvèrent face à face.

Des gouttes de pluie gelées rebondissaient sur leurs épaules.

Claudine ne s’interposa pas. Mais resta proche.

— J’vais continuer de coucher avec, tsé. Dit Florence.

— T’es libre de faire c’que tu veux. Rétorqua Maude.

— Comme lui l’est aussi. Ajouta Flo.

— J’veux pas être ton ennemie, Florence. Reprit Maude.

— J’pense pas que ça se décide comme ça, ma belle Maude.

Elle recula de quelques pas, se pencha pour récupérer sa sacoche puis revint face à Maude.

— Tu vois, Docteur ClauClau, elle a compris, elle. Elle s’attache pas, elle l’attache pas, elle passe juste du bon temps avec. C’est ce que je fais. Aime-le pour vrai… Ou fais comme nous.

Maude resta de marbre. Florence l’observa un instant puis la pluie se mit à tomber avec plus d’intensité.

— Tu surestimes Antoine. Accusa Maude.

— C’est toi qui le sous-estimes. Reprit Florence.

Elle se retourna et s’éloigna.

La pluie s’intensifia alors que Claudine se plaça à côté de Maude pour observer Florence s’éloigner.

De petits bruits de claquements commencèrent à résonner.

— Elle a raison, tsé. Murmura Claudine.

Maude se tourna vers elle. La pluie devenait de plus en plus lourde et les gouttes de plus en plus grosses, au point de rebondir sur tout.

— Elle va se faire mal. Reprit Maude.

— Peut-être, elle va apprendre. Reprit la médecin.

— Coudonc, tu prends pour elle ? Dit Maude sans regarder Claudine.

Cette dernière la regarda. La pluie se transformait rapidement en grêlons. Ça commençait à leur pincer la peau.

— J’vais rentrer, Maude. La grêle, ça fait mal. Elle fit une pause. Tu devrais faire pareil. Suggéra Claudine.

— Tu penses que je le brise ? Demanda Maude.

— J’pense que vous vous brisez tous les deux. Répondit simplement Claudine, en s’éloignant, sans se retourner.

Maude resta là un instant. Les grêlons étaient plus gros, plus forts, et lui faisaient mal. Elle choisit de se faire violence en restant sur le trottoir.

Seule, la lèvre en sang, des égratignures et des coupures au visage. Elle fit une courte pause. Comme si le temps s’arrêtait et que seul le bruit des grêlons frappant le sol, les voitures et son visage meublait tout l’espace.

Elle mit la main dans sa sacoche et en sortit son téléphone. Elle alla dans ses contacts, dans les favoris — il n’y avait qu’un seul nom. Elle commença à pianoter sur le clavier numérique puis fit envoyer. Elle reprit alors ses esprits et courut se mettre à l’abri.

Sur sa table à café, le téléphone d’Antoine vibra. Endormi dans le divan, il ne réagit pas.

La lumière bleue éclairait le salon. Sur l’écran on pouvait lire :

Nouveau message

Maude L.

« Je m’excuse… Pour tout. »