La sonnette résonna. Sarah avait le pouce bien appuyé sur le bouton, débarrant les portes à battant qui donnaient accès à la morgue.
Un petit grincement se fit entendre, confirmant que la table à roulettes avançait. Un technicien apparut alors de l’autre côté, poussant la table sur laquelle un corps couvert d’un drap blanc gisait.
— Tu peux le laisser au milieu, Maurice.
Maurice regarda Sarah, brièvement, puis abandonna la table au centre de la pièce. Il lui fit signer le registre de livraison puis quitta sans dire un mot.
Maurice était le genre d’individu pour qui chaque mot avait sa valeur, et pour qui les silences étaient encore plus importants.
Sarah déposa son sandwich sur le papier ciré qui l’enveloppait, et s’avança vers la table.
— Qui est-ce qu’on a ici ?
Elle souleva brièvement le drap, révélant le visage de la victime.
— J’te connais toi… Mais d’où ? Dit-elle à voix haute.
Elle récupéra ensuite le dossier qui avait été déposé dans le pigeonnier attaché à la table.
— Marco Morelli. Marco, Marco, Marco… On a déjà couché ensemble ? Lui demanda-t-elle en le regardant.
Elle continua de lire le dossier.
— Ça a pas dû être mémorable… Tu dis rien.
Elle tira un peu plus le drap pour révéler son torse.
— Abattu de cinq balles dans la poitrine et une dans la tête…
— C’est vrai que t’as mauvaise mine…
— Mais pourquoi diable ai-je un souvenir flou de toi… Dis-moi tout…
Elle le recouvrit avec le drap et retourna à son bureau. Elle déposa le dossier sur sa droite et commença à taper sur son clavier. Le dossier complet s’afficha sur son écran. Sarah leva un sourcil.
— Eh bin, toute une feuille de route, mon beau…
Elle continua de faire défiler son dossier.
— Ah, mais voilà… On a gradué ensemble… C’est toi que j’ai frenché dans les toilettes au bal…
Elle prit ensuite son téléphone ; une musique émergea soudainement des haut-parleurs dans la pièce.
Howie Day fredonnait les premiers couplets de Collide.
— Te souviens-tu ?
— Tu m’avais fait tourner sur la piste de danse, dans ma robe à froufrous mauve et blanche.
— Chris était tellement en tab…
La sonnette retentit à nouveau, coupant la conversation à sens unique qu’avait Sarah. Elle regarda l’écran noir et blanc. Les lignes de rafraîchissement rendaient l’image plus ou moins visible, mais elle reconnut la silhouette d’Antoine.
Elle roula des yeux, referma le dossier et appuya sur le buzzer pour débarrer la porte.
— Rizzo et son sens du timing… À tantôt, Marco.
Antoine entra lentement, marcha vers le centre, regarda la table, le drap blanc qui couvrait le corps, puis se dirigea vers Sarah. En arrivant à sa hauteur, elle le vit fouiner des yeux, regardant son bureau. Puis elle le surprit à reluquer son sandwich.
Il le prit et mordit dedans à pleines dents.
Sarah le regarda un instant.
— Faut surtout pas te gêner.
— J’ai pas dîné. Dit-il, la bouche pleine.
— Prochaine fois, texte-moi avant, j’achèterai deux sandwichs.
Il finit de l’engloutir et tira une chaise. Il s’assit à côté de Sarah et commença à toucher à tout. Quand il voulut soulever le dessus du dossier de Morelli, Sarah posa la main dessus, l’empêchant de consulter le document.
— C’est confidentiel, ça, Rizz.
— Une victime de meurtre, que je sache je suis enquêteur.
— Au crime organisé. Ça, pour l’instant, c’est un dossier des homicides.
— Come on, Sarah, t’es ben stiff.
Sarah le dévisagea. Rangea le dossier dans un classeur et croisa les bras en le regardant.
La radio jouait maintenant *How to Save a Life* de The Fray. Ça fit sourire Sarah, qui décida quand même d’éteindre la musique. Elle fit tourner sa chaise, qui grinça.
Antoine, lui, se leva et retourna vers le cadavre.
— Fecque, tu vas pas me dire c’est qui ?
— Toi qui es au crime organisé, tu connais pas l’Omertà ?
— Vaguement entendu parler.
Sarah sortit une pomme de son sac et mordit dedans à pleines dents. Elle se leva et s’approcha de lui.
— T’as une autre pomme ? Demanda Rizz.
— Pas pour toi.
— J’ai ouï dire que c’est Marco Morelli.
Sarah tourna la tête vers la table d’expertise.
— Demande-lui son nom.
— J’pense pas qu’il me réponde.
— C’est vrai qu’il est pas très bavard. Tu vois, il respecte l’Omertà, lui.
Il lui fit un clin d’œil.
— Pourtant, s’il y a bien quelqu’un qui sait faire parler les morts, c’est toi, Sarah Fortin.
— Ouain… Mais tsé, ils ont tendance à être gênés. Ils aiment parler, mais en tête à tête, quand ils en ont encore une.
Antoine la regarda, sourit. Il fit mine de se diriger vers la sortie, puis s’arrêta.
— Si je vais te chercher un autre sandwich, ça te délierait la langue ?
— Ce qui me délie la langue, c’en est une autre dans ma bouche.
— Moins pratique pour parler, ça, non ?
— On dirait bien que tu commences à comprendre le concept.
Antoine se dirigea ensuite vers la porte, appuya sur le bouton vert, ce qui émit un bruit de buzzer, et il sortit sans un mot de plus.
Sarah reprit alors le dossier d’où elle l’avait planqué. Elle retourna au chevet de Marco et tira sur le drap.
— Allez, Marco… Parle-moi.
Elle compta les trous dans son corps, en extirpant les projectiles qui étaient restés coincés dans le corps du défunt. Elle observa les rayures sur les balles.
— Tiens, tiens, tiens. On dirait que t’as eu un rendez-vous avec un Beretta…
— Je suis certaine qu’il embrasse pas aussi bien que moi, hein ?
Elle plaça les balles dans un sac qu’elle identifia ensuite. En observant de plus près le visage de Morelli, elle décela de la poudre à canon sur sa peau.
— T’as fait fâcher les Italiens du nord ?
— Ils voulaient être certains que tu dises rien…
Elle retourna à l’ordinateur et prit d’autres notes quand la sonnette retentit à nouveau. Encore une fois, elle reconnut Antoine à l’écran. Il tenait un sac dans sa main gauche.
— Dis-moi, Marco ? On le laisse entrer ou non ?
Devant l’absence de réponse, elle appuya sur le bouton et le laissa entrer.
Antoine entra, alors que Sarah recouvrait le corps. Il souleva le sac à son attention.
— Je t’ai pris un BLT italien. Je me suis dit que c’était de circonstance.
Sarah le regarda un instant, regarda le corps.
— J’t’ai jamais confirmé si c’était un Rital.
— J’ai mes sources. Et tu as dit qu’il respectait l’Omertà.
— Ta mémoire s’est réanimée ?
— J’ai fait une recherche Google.
— C’est ça, la différence entre les morts et les vivants.
— Les morts peuvent pas googler ?
— Non, idiot. Les morts ne me mentent jamais.
Antoine lui remit le sac, qu’elle accepta en le remerciant, à contrecœur. Elle retourna à son bureau, fouilla dedans et sortit un sandwich identique à celui qu’il lui avait volé.
— Tu me dois une bouchée dedans.
— De quel droit ?
— Celui que je t’ai volé était entamé.
— Vois ça comme des intérêts.
— T’es tough en négociation.
Sarah ne répondit rien, si ce n’est qu’elle prit une bouchée du sandwich. Elle expira en fermant les yeux. Sustentée.
— J’appelle Chris pour qu’il vienne répondre à tes questions, Rizz ?
— Surtout pas.
Il se dirigea vers le petit frigidaire et prit une bouteille de Coke. Il la déboucha, ce qui fit un petit pschitt, puis la porta à ses lèvres.
— Tu devrais pas être ici, Antoine, tu vas m’attirer des ennuis.
— Je sais…
— Qu’est-ce que tu veux savoir ?
— Check, je sais déjà qui c’est, je veux juste que tu le confirmes. T’es même pas obligée de me le dire directement. Après, un indice qui me permettrait de savoir où chercher un coupable, ça serait awesome.
Elle prit son temps.
— Mais c’est contre mes principes d’éthique, Antoine.
Elle se leva à son tour, s’approcha de lui, prit la bouteille, la vida d’un trait. Antoine la regarda faire sans dire un mot. Quand elle eut déposé la bouteille dans le bac bleu, il retourna vers la table où gisait, sous un drap, Marco Morelli.
— Je sais ce que tu te dis, Sarah.
— Tu lis dans la tête des gens maintenant ?
Il sourit.
— Marco, c’était un ami à moi aussi, tu sais.
— Un autre ami qui a fait des drôles de choix.
— Comme s’il avait choisi d’être couché sur ta table.
Elle roula des yeux.
— Il a quand même pris le chemin qui y menait.
— Parce qu’il y a des chemins qui mènent ailleurs ? Demanda-t-il.
— Oui, justement. Et lui, pire, il a pris la voie express.
Antoine retourna au petit frigidaire ; il ouvrit la porte seulement pour constater qu’il avait pris la dernière bouteille.
— Tu savais qu’il y en avait pas d’autres.
— C’est possible.
Il s’appuya contre le bureau.
— Tu sais aussi sûrement quelle arme ils ont utilisée.
— C’est possible.
— Ça me suffirait comme info.
— J’y gagne quoi, Antoine ?
— Une faveur ?
— Non. Non. Non, non, non, non. Hors de question, c’est la dernière chose que je veux que tu me doives.
— Sarah…
— Fuck you, Antoine Rizzo. Tu me mettras pas dans cette situation-là. Toi… Toi t’as fait ce choix-là… Toi t’as choisi l’engrenage…
— Si tu savais… On choisit bien peu de choses…
Elle se retourna, passant ses mains dans ses cheveux. Elle s’appuya sur le dossier d’une chaise et laissa échapper un juron.
— On a tous un prix, Sarah.
— Mais je ne suis pas à vendre, Antoine. Fuck…
— Je sais que vous n’avez pas eu vos augmentations cette année…
— Cheap shot. Qui t’a dit ça ?
Il mima une fermeture éclair sur sa bouche.
— Si je te promets le silence.
— Il se détaille à combien, le silence, par les temps qui courent ?
Antoine s’approcha de Sarah. Il lui prit les deux mains puis la regarda droit dans les yeux. Après quelques secondes, Sarah détourna le regard et le repoussa.
— T’as pas le droit de me regarder comme ça.
— Ça veut dire oui ?
— Ça veut dire que tu m’fais chier.
— Cinq mille.
Nerveusement, elle se rongea les ongles. Elle prit une grande respiration.
— Pis tu vas faire quoi de cette info ?
— À ce prix-là, t’as pas le droit de poser de questions.
— Mais tu vas aller te faire foutre, Rizz. À ce prix-là, j’vais te poser les questions que je veux.
— Sept mille cinq cents.
Sarah écrasa son visage dans ses mains.
— T’es pas correct, Antoine.
— C’est une proposition honnête, non ?
— J’te hais tellement en ce moment…
— J’essaie juste de comprendre ce qui est arrivé à mon ami.
— Toi ou les gens qui t’ent…
— Va pas là, Sarah. La coupa-t-il en posant un index sur sa bouche.
Elle se tut. Elle fit quelques pas, puis revint vers lui, les mains sur la tête. Elle se tourna puis donna un coup de pied dans le bac bleu, qui s’en alla valser, projetant la bouteille de Coke vide sur le sol. Le bruit du plastique la fit plisser les yeux. Elle s’approcha ensuite de la dépouille de Marco, semblant lui chuchoter à l’oreille.
— T’en penses quoi, toi ?
— En même temps, j’imagine que tu voudrais que tes chums sachent ce qui t’est arrivé…
— C’est une histoire de loyauté, d’honneur, votre affaire…
Elle se redressa, posant ses mains sur les rebords de la table en acier inoxydable.
— Criss que tu m’aides pas, Marco…
Antoine la regardait avec un air de désinvolture. Il croquait dans une pomme qu’il avait trouvée dans son sac.
— Tu vas continuer à me voler toute ma bouffe comme ça ?
Il haussa bêtement les épaules en prenant une bouchée. Le bruit de ses dents faisant craquer la chair de la pomme agaça Sarah.
— Tu finis toujours par avoir ce que tu veux, hein ?
— Ce que je veux, ça s’achète pas.
— C’est pour ça que tu marchandes les silences ?
— Tsé, Sarah, c’est pas le silence que l’argent achète, c’est c’qu’on dit pas.
Elle s’approcha de lui, lui prit le visage à deux mains.
— Un jour, c’est ta belle face qui va se retrouver sur ma table. Lui dit-elle, doucement.
Antoine haussa simplement les sourcils. Sarah, elle, laissa ses doigts glisser sur le visage d’Antoine, puis détourna le regard.
— C’est correct, Sarah. Je vais trouver de toute façon.
— Antoine…
— Au fait, tu sais qu’il parlait souvent de toi ?
Sarah rougit, regardant le plancher pour éviter le regard d’Antoine.
— Anyway. Ça change plus rien maintenant.
Il prit une bouchée de pomme puis se dirigea vers la porte. Sarah mit une main sur son épaule. Il se retourna pour lui faire face.
— Ils ont utilisé un Beretta.
— Quelques balles dans l’chest pis une à bout portant dans la tête, j’imagine ? Demanda-t-il.
Sarah fit un signe d’approbation de la tête. Antoine lui sourit pour acquiescer et officialiser leur entente.
Il déposa la pomme sur la table.
Il prit le téléphone de Sarah qui s’y trouvait, le pointa vers son visage pour le débloquer. Il ouvrit l’application de musique, en choisit une et le redéposa.
*You and Me* de Lifehouse se mit à jouer dans les haut-parleurs.
Antoine s’approcha de Sarah et tendit la main, qu’elle saisit.
— M’accorderiez-vous cette danse, Dr Fortin ?
Le visage de Sarah s’empourpra ; elle eut un rire nerveux en disant « oui » tout bas, gênée par la présence de Marco.
Antoine la tira contre lui, et ils commencèrent à danser.
Elle appuya sa tête contre son torse, une main sur son épaule. Il posa une main sur sa hanche.
— J’ai toujours été jaloux de cette danse que tu avais offerte à Marco au bal.
Sarah releva la tête.
— C’est un vrai mensonge, ça ?
— Oui.
Il la pressa un peu plus fort contre lui. Elle réappuya sa tête contre son torse. Envoûtée par la proximité et la mélodie, elle regarda en direction du corps sur la table, puis ferma les yeux.
