38, nager sans aller nulle part

Son corps filait à mi-chemin sous et à la surface de l’eau. Un poisson cherchant un peu d’air en avançant tel une torpille.

Claudine avait pris l’habitude de venir nager à la piscine de cet hôtel du centre-ville. Le toit vitré, couvrant la piscine au rez-de-chaussée, offrait une vue magnifique sur la façade de l’hôtel. Les édifices environnants, avec leurs lumières, donnaient l’impression d’un ciel étoilé.

Claudine continuait son marathon aquatique, concentrée, avec énergie, quand un bruit sourd se fit entendre. Sous l’eau, en écho, elle ralentit la cadence.

Puis la fracture.

Un corps vint briser la surface de l’eau. Un nuage de bulles, une masse noire, puis un brouillard rouge.

Claudine s’arrêta net. Le corps aussi.

Du verre, des bulles et du sang, comme la fumée d’une cigarette qui remonte.

Enfin, un visage, qu’elle reconnut.

Fred.

Elle figea, aux trois quarts de la piscine, dans le creux. Ses jambes battaient comme des hélices pour la garder en place.

Puis le vide. Auditif.

Le corps de Fred remonta à la surface. Devant Claudine, le sang se répandait dans l’eau. Encerclée de verre brisé, elle regarda en l’air pour observer la voûte céleste urbaine — l’atrium, fracturée.

Des cris.

Du mouvement. Des gens accoururent, criant à Claudine de sortir.

En vain.

Les secondes passèrent, puis les minutes.

Des policiers arrivèrent. Des enquêteurs.

Claudine n’avait toujours pas bougé. Fred non plus. Coincé dans les câbles séparateurs de corridors.

Chris arriva. Claudine le vit ; il lui fit signe mais elle ne répondit rien. Elle ne le quitta pas des yeux. Il parlait avec des policiers, des pompiers, cherchant une stratégie pour la sortir de là, sortir Fred.

Enfin, il cessa de crier son nom, sans doute lassé de n’avoir aucune réponse. Elle le vit prendre son téléphone et parler. Il la regardait de temps à autre puis finit par raccrocher.

Elle, regardait Fred. À cheval sur le câble, face dans l’eau, continuant de se vider de son sang, lentement.

Elle trouva ça doux, malgré le chaos. Son sang semblait s’évaporer en volute. Une chorégraphie d’hémoglobine.

Puis Sarah arriva. Elle la vit sortir du vestiaire. Elle aurait reconnu sa silhouette parmi des milliers.

Sarah s’approcha, sur le bord.

— Claudine. Dit-elle doucement.

Elle ne réagit pas. Ne se tourna même pas. Elle continuait de battre des jambes, nageant sur place.

— Claudine, m’entends-tu ? Réessaya Sarah.

— Ça fait trente minutes qu’elle fait du sur-place. Dit Chris.

— On peut pas la laisser comme ça. Affirma Sarah.

— Elle est en choc. On peut pas juste la sortir ? Demanda simplement Chris.

— Non, surtout pas. Elle va se braquer, ça pourrait être pire. Raisonna Sarah.

— On fait comment ? Questionna Chris.

Sarah regarda son amie, puis regarda Chris dans les yeux.

— Je vais aller la chercher. Lança-t-elle.

Chris se retourna lentement vers elle, un sourcil levé, incrédule.

— Tu vas aller la chercher ? Dans l’eau ? Demanda-t-il pour confirmer.

— Oui. Où d’autre ? Reprit-elle en déboutonnant sa blouse.

Elle enleva sa blouse bleue qu’elle jeta par terre, révélant un soutien-gorge noir, opaque.

Chris ne détourna pas le regard. Puis elle retira ses pieds de ses souliers, qu’elle poussa sur le côté, enleva sa ceinture puis commença à déboutonner son pantalon qu’elle baissa.

Plusieurs hommes cessèrent de parler, la regardant. Chris resta lui aussi, silencieux.

Sarah regarda autour.

— C’est bon, les gars. C’est comme si j’avais un maillot, énervez-vous pas.

Chris sourit, regarda autour, dévisageant ses collègues, faisant quelques signes de tête à ceux qui avaient figé pour leur indiquer de bouger, de faire autre chose. Puis, se retourna vers Sarah, qu’il regarda droit dans les yeux.

— Tu vas faire attention, y a plein de vitres brisées dans l’eau.

Sarah pencha la tête sur le côté, le regardant en relevant les sourcils.

— Tu seras ma bouée. S’il m’arrive quelque chose, lance toi à l’eau, mon beau.

Langlois rougit, puis détourna le regard.

— Esti que t’es jamais sérieuse, Fortin. Se contenta-t-il de dire.

Elle lui sourit, puis descendit dans l’eau par l’échelle. Elle eut un léger frisson, trouvant l’eau froide en y plongeant les orteils, puis, elle se laissa submerger. Elle nagea un peu, se faufila sous les cordages, et ressortit la tête de l’eau, les cheveux plaqués contre les tempes et les joues.

Après avoir traversé quatre corridors, elle rejoignit enfin son amie. Elle s’appuya contre un câble, puis la regarda, tentant d’attirer son regard.

— Clau…

Pour la première fois, Claudine tourna la tête, restant où elle était. Entourée d’éclats de verre, nageant dans un mélange d’eau et de sang, elle regarda Sarah, stoïque.

— Il est mort. Dit-elle froidement.

— Ça sera un client pour moi.

— J’pouvais rien faire. Ajouta Claudine.

— Je sais. Reprit Sarah en tendant la main vers son amie.

Claudine la regarda, puis l’ignora.

— J’l’ai pas vu passer, il a juste atterri devant moi. Dans l’eau. Je…

— Claudine… T’es pas à l’urgence ici…

— Sarah… dit-elle, hésitante.

— Je suis là. Dit Sarah en étirant le bras vers Claudine, en vain.

— J’ai pas su quoi faire, il est tombé devant moi. C’est Fred, pis j’ai figé. Il saignait…

— Il était déjà mort…

— J’suis supposée sauver des vies.

Sarah passa sous le cordage à ce moment-là. D’un léger mouvement de son bras droit, elle fit une vague pour repousser les morceaux de verre qui la séparaient de Claudine.

— Y a des vies qu’on sauve pas, Clau… Tenta de la rassurer Sarah.

— Je ne me souviens pas d’avoir déjà perdu un patient.

— Clau… Clau… non… C’était pas ton patient, lui là.

Claudine se tourna alors vers Sarah, quittant le corps de Fred des yeux.

— C’tait un ami… C’est pire.

Deux pompiers en habit de plongée s’étaient approchés et s’affairaient à déloger le corps de Fred des cordages. Claudine les regarda.

— Ils vont s’en occuper. Rassura Sarah.

— Comment tu fais ?

— Comment je fais quoi ? Demanda Sarah.

— Les morts ? Tu les côtoies sans… difficulté ? Demanda Claudine.

— J’vois ça comme une conversation… Ils viennent me parler. En silence.

Claudine regarda le toit brisé de la verrière, puis répéta : En silence.

Sarah ne put s’empêcher de regarder le plafond de verre à son tour.

— J’fatiguée de l’urgence, Sarah. Le sang, les blessures, les cris. Là, depuis tantôt, je regarde Fred… Silencieux, immobile. Je le trouve beau, paisible, y a quelque chose… Elle regarda Sarah dans les yeux. …que je connais pas.

— La douceur ? Demanda Sarah.

Claudine hocha la tête en signe d’approbation.

Sarah s’approcha un peu plus, synchronisant ses battements de jambes à ceux de Claudine.

— Peut-être que c’est un signe, Clau.

— La mort ? Demanda Claudine.

— Non. Le calme. Reprit Sarah. Peut-être que tu as besoin de ça ? Tu pourrais peut-être venir travailler avec moi ?

— Je… J’connais rien des morts, Sarah.

— T’es une médecin hors pair, Clau.

— Avec les vivants. La mort, c’est tellement… Abstrat.

— Mais tu pourrais essayer de la comprendre…

Chris tapait du pied sur le bord de la piscine. Les pompiers avaient fini d’extirper le corps de Fred. Lui aurait voulu fermer la scène de crime, interroger Claudine.

Il regardait les deux femmes, face à face dans l’eau. Sarah s’approchait lentement.

Claudine croisa le regard de Chris, puis baissa les yeux sur Sarah, réalisant que son amie était en sous-vêtements.

Elle étendit le bras, puis fit glisser son index et son pouce sur la bretelle de la brassière de Sarah.

— T’as sauté dans l’eau en sous-vêtements… Remarqua Claudine.

— J’avais pas mon maillot. Reprit Sarah.

— Pourquoi t’as fait ça ? Demanda Claudine.

— T’es ma meilleure amie, j’allais pas te laisser là toute seule. 

Claudine fit une pause, se mordit la lèvre, retenant un souffle. Comme on retient des larmes.

— J’pense que c’est la première fois que j’te vois en bobettes-brassière. Dit-elle en relâchant un léger rire.

Sarah sourit. Puis s’approcha un peu plus.

— Cibole, Clau, fais pas comme les gars. Tu m’as déjà vue en maillot.

— C’est Chris qui devait être content. Dit Claudine.

— Je l’ai laissé regarder un peu, il en verra pas plus.

Claudine sourit. Puis doucement prit les mains de Sarah dans les siennes.

— Te sens-tu prête à sortir ? Demanda Sarah.

— Y va arriver quoi ? Répondit Claudine.

— C’est pas important pour l’instant. La rassura Sarah.

— Je veux bien sortir. Dit Claudine.

— As-tu froid ? S’inquiéta Sarah.

— J’ai surtout les jambes mortes…

— J’vais m’occuper de tes jambes. Lui dit Sarah en lui faisant un clin d’œil.

— Vas-tu rester en bobettes ? Blagua Claudine.

— Tiens, je la reconnais, cette Claudine-là…

Elles se sourirent puis Sarah la tira lentement vers elle, et la serra dans ses bras.

— T’es aussi bonne avec les vivants. Dit Claudine.

— T’as d’la vitre dans les ch’veux. Répondit Sarah.

Soudainement, la montre intelligente de Claudine vibra.

Rizz. S’afficha en gros.

Claudine l’ignora, cachant l’écran pour que Sarah ne le voie pas, s’accrochant à elle pour ne pas caler.

Devant la grande fenêtre cassée au 24e étage, Antoine se tenait debout, cigarette entre les lèvres, cellulaire à la main, plaqué contre son oreille, le laissant sonner. D’en haut, il regardait la piscine à travers la verrière brisée, observant les deux silhouettes, se tenant, nageant sans aller nulle part au milieu d’une piscine d’eau rouge.