La clochette a résonné, comme à chaque fois qu’un client entrait.
Le café était encore vide à cette heure-là. Ce qui était habituel pour un dimanche matin, pendant la messe.
Chris s’est assis à une table, prenant bien soin de faire face au comptoir.
Après une ou deux minutes, Florence sortit de l’arrière-boutique, portant une caisse remplie de viennoiseries.
En voyant Chris attablé, elle déposa le bac qu’elle portait puis prit un chiffon humide et se dirigea vers lui.
— T’es perdu mon beau Langlois? Ou dois-je t’appeler inspecteur?
Chris la regarda, esquissa un sourire.
— J’aurais préféré être perdu… Mais exceptionnellement ce matin, c’est l’inspecteur Langlois.
Elle frotta la table rapidement d’un coup de chiffon puis le rangea dans son tablier.
— J’vous offre quand même à boire?
— Antoine me dit toujours que les cannolis sont délicieux ici. Je vais t’en prendre un, avec un grand verre de lait s’il te plaît.
— Chaud ou froid?
— Le cannoli?
— Le lait, ma cosa stai dicendo, un cannolo caldo?
Elle roula des yeux et se dirigea vers le comptoir.
— Flo… Je parle pas italien…
Elle prit un cannoli dans le présentoir qu’elle plaça dans une assiette. Elle sortit ensuite un verre, qu’elle regarda à la lumière. Le jugeant suffisamment propre, elle le déposa sur le comptoir. Elle se pencha pour ouvrir le frigo sous le bar et en sortit une pinte de lait, qu’elle ouvrit pour ensuite remplir le verre.
Florence se rapprocha de Chris et déposa le verre et l’assiette devant lui.
— Un cannolo, e un grande bicchiere di latte freddo.
— Tu fais exprès?
— Depuis le temps que tu connais Rizzo j’aurais pensé que tu savais te débrouiller en italien.
— J’commence tout juste à comprendre quand y parle français, donne-moi une chance.
Elle pouffa. Puis replaça sa couette.
— Quel bon vent t’amène en tant qu’enquêteur?
— As-tu le temps de t’asseoir?
— Comme tu peux voir il y a pas foule, dit-elle en tirant la chaise devant Chris et s’asseyant. Mais tu sais que je parle pas à la police.
— Comment vous dites déjà? Parler est une erreur, se taire est presque toujours une erreur.
Florence fut surprise. Elle fit mine de faire une petite révérence.
— Ça change rien. Même si… Tu connais nos dictons, j’ai rien à te dire.
— Je vais faire un marché avec toi. J’aime mon lait frais. On jase, je pose quelques questions, et lorsqu’on verra le fond de mon verre, je ne parlerai plus.
— Proposition honnête. Je me réserve le droit de ne pas répondre.
— Concluso. Ajouta-t-il, fier de lui.
— Tu me gosses déjà Langlois.
Cette dernière intervention le fit sourire puis il sortit calepin et stylo de son veston qu’il plaça sur la table. Pour démontrer sa bonne foi, il prit une gorgée de lait. Ce à quoi Florence hocha la tête en signe de confiance.
— As-tu vu Antoine récemment?
— Ça fait quelques jours. Il est à Toronto, ce que, I’m pretty sure, tu sais déjà.
Chris hocha la tête à son tour.
— Il t’a dit pourquoi?
— Non. On parle jamais de travail.
— Funny isn’t it… Ton père… Il est aussi à Toronto? C’est pour le travail?
— Je peux pas plaider le 5e, mais ce serait le bon moment pour prendre une gorgée.
Chris la regarda, sans broncher, puis glissa sa main dans son veston. Il en ressortit une enveloppe jaune qu’il ouvrit pour en sortir une première photo.
Il la déposa sur la table et la glissa vers Florence qui la prit. On pouvait y voir Franco, debout en grande conversation avec une femme, de dos, elle portait un tailleur bleu, avec des talons hauts noirs, elle avait les cheveux longs, noirs, au milieu du dos.
— Ça c’est Franco, tu le connais, mais elle… C’est qui?
— Elle est fucking de dos, How the fuck veux-tu que je devine c’est qui?
Pour toute réponse, Chris prit une autre gorgée de lait, puis une bouchée de cannoli.
Il s’essuya la bouche avec une napkin puis sortit une autre photo de l’enveloppe. Qu’il fit glisser de la même manière vers Florence.
On y voyait encore la femme en tailleur, cette fois faire une accolade à un autre homme.
Florence fronça les sourcils, puis releva la tête et regarda Chris qui lui glissa une troisième photo. Cette fois, la femme était toujours de dos mais on pouvait clairement identifier l’homme.
— Tu reconnais ton ami le Rital?
— Ok Rizz… So what? T’as eu ces photos-là comment?
— Je pose les questions ma belle. Dit-il en souriant. Donc tu sais toujours pas c’est qui elle?
— Ça aiderait si vous aviez des photos de face… On sait quoi? Elle connaît Franco, et obviously, elle connaît bien Rizzo…
Elle se leva brusquement pour se diriger vers le bar, elle saisit alors le porte-filtre, le remplit et se fit couler un espresso. Elle revint s’asseoir devant Chris.
— Il fréquente qui il veut tsé. Dit-elle sèchement.
— Drôle de concept. J’ai jamais compris les couples ouverts.
— À gager que si ta femme voulait, toi pis la légis…
— Hey Hey… Je suis ici en inspecteur de police, ma vie privée c’est hors sujet. Et qui t’a parlé… Tsé quoi, je veux même pas savoir.
Il prit une autre gorgée de lait puis poussa une autre photo vers Florence.
Elle la prit dans ses mains, puis regarda de plus près.
La femme était maintenant de biais, parlant à Antoine, il avait une main sur son épaule.
Chris observa la réaction de Florence.
Florence plissa un peu les yeux.
— Ils doivent venir de la même région, tu trouves pas qu’ils ont des traits communs? Les yeux.
— Y a un petit quelque chose. Après comme tu dis, ils ont peut-être des origines semblables. Si je me trompe pas, Rizzo est Calabrais.
Elle continua d’observer la photo, puis fronça les sourcils. Fixant cette femme qui à première vue était sans doute une rivale. Puis, les secondes passèrent, et elle cessa de cligner des yeux, son visage blêmit.
— Ça va Florence?
— Tu sais déjà c’est qui hein? Demanda-t-elle.
— Oui.
— Giu…
— Giuliana Gallo. Tu la connais?
— Question stupide. Chi non la conosce?
— J’comprends rien à ce que tu dis…
— Pourquoi tu me montres ça?
— Ok, t’es pas sans savoir que plus tôt cette semaine à Toronto, il y avait une réunion de plusieurs membres influents de la pègre. Franco… Entre autres individus, représente Montréal.
— C’est un homme qui a beaucoup de vécu, il fait sa vie comme il veut.
— Je sais. Et à la limite je m’en fous de Franco. Mais Antoine? On sait que la photo de Giuliana et Franco a pas été prise au même endroit, ni au même moment que celle de Giuliana avec Rizzo.
— T’essaies de me rendre jalouse? At least mon père et mon fuck friend se tiennent pas ensemble, c’est rassurant.
— Ça, ça sera pour un autre verre de lait. La question, la vraie, c’est qu’est-ce que Rizz fait à jaser avec Giuliana Gallo.
— Alors ça j’aimerais bien le savoir.
— Qu’est-ce que tu connais d’elle?
— Son nom… Sa réputation. Habituellement, sa présence n’augure rien de bon.
— Ça veut dire quoi?
— Pour ça, ça va te prendre plus de lait dans ton verre.
Florence se leva et alla récupérer une pinte de lait, elle revint et remplit le verre, à la grande surprise de Chris.
— Je pensais que nono parlato a la policcia.
Florence fit une pause, analysant ce que venait de dire Chris. Elle secoua la tête, désespérée.
— Reste au français ok…
Chris prit une grande gorgée.
— Giuliana c’est la femme d’Alessandro Gallo. Reprit-elle.
— Je sais ça, mais il est mort lui.
— Ouais. Une belle mort, noble. Devant chez lui, devant ses enfants et sa femme… Le rêve.
— Pourquoi elle ici c’est des mauvaises nouvelles?
— C’est juste des rumeurs. Des ragots.
Elle calla d’un coup son espresso. Chris en profita pour finir son cannoli et boire une gorgée de lait. Il restait environ le tiers de son verre.
— C’est pas une femme à qui on refuse des choses. Alessandro avait une réputation de dur. Il souriait jamais. Je les ai vus une fois il y a quelques années… ils étaient venus à Montréal. Il était peu bavard, mais elle… Elle me donnait froid dans le dos. C’est une rumeur mais… Mon père dit souvent que c’est elle qui dirige la faction Gallo en Calabre.
Chris observa Florence, sa peau était recouverte de chair de poule. Il sentait l’inconfort qui l’habitait.
— Si Antoine la fréquente… I’m out.
— On connaît rien de la nature de leur relation… j’espérais justement que tu m’en dises plus.
— Oh non. We’re done. Tu devrais partir.
— Il me reste du lait, on a un deal.
— Tu comprends pas je pense. Cette femme-là c’est le diable en personne. Les gens censés osent même pas prononcer son nom. Mon père en a peur.
La clochette de la porte retentit à nouveau. Florence releva la tête. Ses yeux s’écarquillèrent. Chris n’eut pas le temps de réagir. Elle prit son verre de lait et le vida presque… Laissant un fond.
— La conversation est terminée… Va-t’en.
Des pas se firent entendre. Lents, des talons claquèrent sur le carrelage. Ils s’arrêtèrent juste à la gauche de Chris. Florence était figée.
Une main de femme saisit les photos, les regarda, puis les reposa sur la table.
Elle tira une chaise et s’assit entre Chris et Florence.
— Ce sont de belles photos. Dit-elle.
Florence resta muette, serrant son tablier entre ses mains. Chris, lui, la regardait.
— Giuliana Gallo? Lança-t-il.
— Moi-même. Elle tendit la main vers Chris, qui la serra sans trop de conviction. Incertain.
— Christopher Langlois. Se contenta-t-il de dire.
— I know, Inspecteur.
Elle relâcha sa main, puis se tourna vers Florence.
— Tu n’as pas changé Florence, quoique si un peu, tu vieillis, en beauté. Una bellissima giovane donna.
— Me.. Grazie madame Gallo.
Giuliana sourit, elle pencha la tête sur le côté et regarda Florence.
— Tu peux m’appeler Giulia. Mais avant, penses-tu que je peux avoir un café?
Florence se leva immédiatement et alla préparer un espresso. Elle déposa la tasse sur une soucoupe et ajouta deux amaretti dans l’assiette.
Elle revint prestement et déposa la soucoupe devant Giuliana. Celle-ci la remercia et prit une gorgée.
— Vous en faites une tête. Comme si vous aviez vu un… Fantôme. Elle sourit. Vous devez vous demander ce que je fais ici Inspecteur Langlois?
— Une certaine réputation vous précède… Je suis effectivement curieux.
— Et j’imagine que vous êtes venu demander à la belle Florence, qui je suis?
Chris la défia du regard sans répondre.
Giuliana se tourna vers Flo qui baissa la tête.
— Est-ce qu’elle parle autant que son père?
— Nan… Elle est tough.
Giuliana sourit en regardant Florence. Elle posa une main sur la sienne.
— A strong Italian woman… les gens oublient parfois que derrière nos visages doux et angéliques, se cachent des femmes qui se tiennent debout. Pas surprenant que tu aies fait craquer un Rizzo. Ajouta-t-elle en faisant un clin d’œil à Flo.
— J’imagine que vous n’êtes pas venue juste pour promouvoir le féminisme dans votre business?
— È divertente? Demanda Giulia à Flo, en pointant Chris.
Cette dernière répondit en roulant des yeux.
— Drôle à en mourir… Se contenta de répondre Florence.
Giuliana se retourna vers Chris. Lui sourit.
— J’aime toujours prendre un café avec les gens qui me surveillent, après tout, vous me coûtez moins cher qu’un bodyguard. Vous me surveillez, je vous surveille. Win Win.
Chris resta de marbre, ne sachant pas quoi répondre, surtout ne sachant pas si elle voulait rire, ou s’il était en danger.
— Je ne vous ferai pas languir plus longtemps Inspecteur Langlois. Je cherche Antoine, vous le connaissez bien non?
Sur cette affirmation, Florence fronça les sourcils.
— Ça fait quelques jours que je n’ai pas eu de ses nouvelles. Dit simplement Florence, en croisant les bras.
— Comme vos photos le montrent, je l’ai croisé à Toronto… Je devais passer la soirée avec lui hier mais il m’a fait… Faux bond. On voulait se voir avant que je rentre en Italie. J’aime pas trop qu’on change mes plans.
— Antoine a tendance à fréquenter plusieurs femmes… Mais il finit toujours par revenir chez moi. Lança Florence. Ulcérée.
Giuliana se retourna vers Florence, amusée.
— Tu m’en diras tant… Rien de surprenant venant d’un Rizzo.
— Il les préfère… Plus jeunes.
Giulia se mit à rire.
— Je t’aime toi, tu as du chien. T’es parfaite pour lui. Tu lui tiens tête hein?
Puis elle prit les photos qu’elle replaça devant Chris et Florence.
— Dites-moi, bel enquêteur… Que savez-vous de moi? Pourquoi ces photos?
— Giuliana Gallo, mariée à feu Alessandro Gallo.
— C’est mon nom de femme mariée ça… Regardez attentivement les photos… Ne remarquez-vous rien?
Florence et Chris se regardèrent. Chris regarda les photos à nouveau puis les passa à Florence qui, elle, haussa les sourcils.
Giuliana les regarda, prit sa tasse qu’elle vida d’un trait. Elle regarda le fond, quelques miettes d’amaretti restaient collées à la paroi. Chris l’imita et but la dernière gorgée de son verre de lait puis en regarda le fond. Un simple cerne blanc se dessinait à la base du verre.
Giuliana déposa sa tasse, elle ferma les yeux, elle sourit. Chris et Florence écarquillèrent les yeux au même moment, ce sourire…
— Mon vrai nom c’est Giulia Rizzo.
Giulia rouvrit les yeux, puis releva légèrement la tête.
— Je cherche mon petit frère.
