En sortant le pied de la voiture, sa belle botte noire s’est immédiatement enfoncée dans la bouette.
— Tabarnack. Des bottes neuves esti.
La porte passager claqua ensuite.
— Toujours aussi urbain mon Rizz !
— Hey, ris pas toi. Ça lui tentait pas à ton père de mettre de la garnotte dans l’allée ?
— Je vais lui en parler quand j’le verrai.
— Ha ! C’est malin, ça, Claudine.
— Ta question était pas très intelligente non plus.
Antoine haussa les épaules, et après avoir relevé ses lunettes de soleil, il siffla en regardant le bâtiment qui se trouvait devant lui.
Claudine roula des yeux et se dirigea vers la porte moustiquaire rouge qui semblait plutôt fragile.
— Entre, fais le tour pendant ce temps-là, j’vais aller ouvrir le chalet.
Avant d’entrer, il frappa ses pieds contre le bas de la marche, pour en enlever le plus de terre possible.
— Enlève pas tes bottes, c’est pas super propre ici d’dans.
Antoine regarda autour de lui. Le lieu était vraisemblablement abandonné depuis quelques années. Outre le désordre, ce qui le frappa fut la quantité de poussière.
La porte grinça derrière lui, et les pas de Claudine sur le bois sec se firent entendre. Antoine indiqua le lieu d’un geste de la main.
— C’était son Atelier ? Observant les toiles sur les murs, les pots de peinture éparpillés, les étagères remplies d’outils, de pinceaux et de bouteilles.
— Oui. Viens voir ici. Dit-elle en tirant sur deux rideaux.
Il la rejoignit puis se plaça devant une grande fenêtre. Le paysage y était sublime. Le lac, la cime des arbres et la montagne de l’autre côté remplissaient la fenêtre. Une certaine brume stagnait au-dessus du plan d’eau. Au moment où Antoine s’apprêtait à regarder ailleurs, un groupe de canards prit son envol. Il resta là à les observer un instant.
— C’est beau, hein.
— Pas mal, oui, c’est un petit coin de paradis.
— C’est pour ça qu’il a fait son Atelier à cet endroit précis. La vue. Ma mère m’a raconté que les dernières années, quand ils venaient ici, il ne séjournait même plus dans le chalet, il passait ses journées et ses nuits dans l’Atelier. Check là, il avait un lit de camp. D’ailleurs, j’ai ouvert le gaz pour alimenter le chalet, on est chanceux, la bonbonne a été remplie.
L’ensemble de la pièce ressemblait à une vieille shop. Des toiles jonchaient les murs, d’autres étaient empilées les unes face aux autres, appuyées tantôt sur des étagères, tantôt sur des chevalets ou simplement disposées par terre en pile.
Antoine s’arrêta un instant, puis souffla sur un plan de travail. Un nuage de poussière envahit la pièce avant de commencer à descendre tout doucement.
— Antoine… Cibole, souffle pas comme ça.
— C’est quoi cette table ?
— C’est sa table à esquisse. Il dessinait ici ce qu’il allait peindre après.
Antoine poussa alors du revers de la main un amas de poussière qui s’était déposé sur un coin du plan de travail.
Il révéla un dessin, fait à même le dessus de la table. La silhouette de ce qui lui semblait être une petite fille, suivant une famille de canards. Cette même famille de canards, menée par la cane, suivait un adulte qui avait, sur l’épaule, tel un soldat son mousquet durant la marche militaire, ce qui ressemblait à un pinceau géant.
— C’est ton père qui a dessiné ça ?
Claudine s’approcha, délicatement épousseta la poussière qui restait. Elle laissa glisser ses doigts sur le dessin. Antoine remarqua qu’elle avait les yeux fermés, mais qu’elle traçait parfaitement les contours du dessin avec son index.
— Ce dessin-là, il est de moi.
Elle ouvrit les yeux, puis continua d’épousseter la table à la recherche d’autres dessins.
Claudine se tourna vers Antoine puis sourit. Elle ramassa un bac en plastique transparent qu’elle retourna à l’envers pour en vider le contenu.
Elle commença à se promener dans l’Atelier, sous le regard attentif d’Antoine. Elle prit quelques pinceaux, qu’elle alla déposer dans le bac.
— J’ai dit à ma mère que je nettoierais la place, elle n’avait pas l’énergie pour ça. Mais c’est un endroit que j’haïs, c’est pour ça que t’es là, j’avais besoin d’un… ancrage.
— Ah bin, c’est un plaisir… Avoir su, j’me serais pas habillé comme ça par contre.
— Y a juste nous ici, rien ne t’empêche de te déshabiller si tu veux pas te salir.
— Sacrée Claudine…
— C’est un Atelier d’artiste ici, pas le chœur d’une église… Si tu penses qu’aucun corps nu ne s’est promené ici, va falloir que je brise tes pensées trop pures.
— Attends, attends… Ils étaient naturistes ou quoi ?
— Je pense que la majeure partie de son temps, mon père peignait nu. Il disait que seul un corps nu peut ressentir toutes les choses permettant de s’exprimer complètement.
— Ces artistes…
— Il avait raison, tu sais. Ses plus grandes œuvres, il les a réalisées flambant nu.
— Si tu fais référence à quand lui et ta mère t’ont conçue, ton exemple n’est pas bon.
— Niaiseux.
Claudine s’approcha d’Antoine. Elle le toisa, puis délicatement, déboutonna sa chemise.
— Qu’est-ce que tu fais, Claudine ?
— Chuuutt, chut. Me fais-tu confiance ?
— Oui, bien sûr.
— Alors laisse-moi faire.
Il fit un signe d’approbation de la tête, en fermant les yeux. Elle lui enleva ensuite ses bottes et son pantalon.
Il était maintenant debout au milieu de l’Atelier, en sous-vêtements. Devant lui, Claudine laissa glisser ses doigts sur les cicatrices qui recouvraient son torse. Elle fit le tour, découvrant celles qui tapissaient son dos.
— Je ne m’habituerai jamais à toutes tes cicatrices.
— Chacun nos œuvres d’art.
Claudine sourit puis regarda Antoine de la tête au pied. Elle pointa son caleçon.
— J’te l’enlève ou t’es assez grand ?
— J’vais quand même pas me mettre à poil ici.
— Pourtant, c’est rien que je n’ai jamais vu.
— Et c’est quoi ton plan au juste ? Parce qu’être tout nu, on aurait pu faire ça chez nous.
— Tu sais quoi… Parfois y a pas de plans.
Puis sans avertir, elle tira sur ses culottes. Instinctivement, Antoine plaça ses mains devant pour se cacher. Ce qui fit rire Claudine. Elle lança ensuite les culottes derrière.
Silencieusement, elle le guida dans la pièce. Le plaça près de la fenêtre, et en appuyant sur ses épaules, lui fit prendre la pose qu’elle désirait. Elle recula quelquefois pour s’assurer de ses choix, jusqu’à en être satisfaite.
— Ne bouge pas, Antoine Rizzo.
— Bouge pas… C’est pas toi qui es complètement nu dans une grange pleine de poussière.
Pour toute réponse, elle enleva la robe soleil qu’elle portait. Révélant à son tour son corps dénudé.
— Content ?
Elle fit ensuite le tour de l’Atelier, récupérant pinceau, toile vierge et un chevalet. Elle l’installa au centre. Claudine récupéra ensuite une palette de peinture et quelques tubes.
— Tu vas pas me peindre nu ? Demanda Antoine.
— Pourquoi pas ?
— C’est… Je sais pas, c’est inapproprié.
— C’est de l’Art, Antoine.
— Mais c’est gênant.
— Je t’ai vu nu sous ma douche pas plus tard qu’hier.
— Oui, mais c’est pas le même contexte…
— Pourquoi ? Parce que d’habitude, c’est pour baiser ?
— Oui, y a ça… et parce que tu voulais que je vienne t’aider avec le chalet, pas que je serve de modèle.
— Ça m’aide beaucoup plus que tu penses. Maintenant arrête de parler. Je dois te peindre.
Elle se mit alors à mélanger les couleurs sur sa palette et prit un pinceau, assez large, avec lequel elle commença par faire des traits rudimentaires.
Antoine faisait son possible pour ne pas bouger, et plus difficile encore, de ne pas parler. Claudine le regardait souvent, souriait et se cachait à nouveau derrière son chevalet.
— C’est parce qu’il peignait nu que t’hais cet endroit ?
— C’est plus complexe que ça.
— Explique.
Un léger silence remplit l’Atelier. Le cri des canards se fit entendre, suivi du bruit du pinceau sur la toile.
— Je sais pas si tu as remarqué, mais je suis nue moi aussi… Tu pourrais montrer un peu plus… d’enthousiasme.
Elle le pointa avec son pinceau et se mit à rire. Antoine pencha la tête en fronçant les sourcils et fit signe de négation de la tête.
— J’ai tout sauf envie de ça en ce moment, c’est juste weird. Et j’suis convaincu que les canards là-bas m’observent.
— Arrête, gros grognon, de dehors, on voit pas dans l’Atelier. Et les canards s’en fichent pas mal de tes belles fesses blanches.
Claudine sortit de derrière la toile et s’avança vers Antoine, pinceau et palette à peinture à la main. Antoine ne put s’empêcher de regarder son corps. La lumière naturelle accentuait ses volumes et ses traits. Elle avait quelques taches de peinture qui venaient maquiller sa poitrine et ses bras.
— On dirait soudainement que je te fais de l’effet.
— Tu joues avec moi, Claudine.
— Pas du tout…
Elle leva son pinceau qu’elle fit glisser sur son torse, suivant une longue cicatrice. Un bleu clair était venu la recouvrir. Elle lança ensuite le pinceau et en prit un autre et l’imbiba de rouge. Elle suivit alors d’autres cicatrices avec des petits traits, plus larges.
En transe, elle troqua les pinceaux pour ses doigts. Elle les trempait dans la peinture puis les faisait glisser sur le corps nu d’Antoine.
Enfin, elle laissa tomber sa palette et posa sa bouche contre la sienne.
Claudine rouvrit les yeux, recula en prenant la main d’Antoine et le tira avec elle.
— Viens.
Antoine la suivit. Elle le guida hors de l’Atelier ; ils firent le tour pour se retrouver sur un chemin de terre qui donnait devant le chalet.
Si l’Atelier ressemblait à un garage en fin de vie, le chalet n’était guère mieux préservé. La façade simple, en lattes de bois blanches, avait une porte rouge et une fenêtre à volets. La peinture y était écaillée, signe de l’usure du temps. Des vignes avaient commencé à recouvrir une partie de l’habitation, lui donnant un air beaucoup plus rustique.
Claudine ouvrit la porte et tira Antoine à l’intérieur. Après quelques pas, il la souleva et elle l’entoura immédiatement de ses jambes.
Suivant les indications de Claudine, ils arrivèrent dans la salle de bain, où une vieille douche les accueillit.
Le crépitement du feu dans le foyer était le seul bruit perceptible. Ils étaient couchés sur le sol, dans ce qui, autrefois, était la salle de séjour. Leurs corps, propres, étaient toujours exposés. La chaleur du feu les enveloppait. Antoine, couché sur le côté, laissait ses doigts parcourir le ventre et les seins de Claudine.
— Merci de m’avoir amené ici… Cet endroit est… parfait.
— Tu dis ça parce que t’y as pas vécu.
— Faut bien avoir manqué de rien pour se plaindre d’avoir un paradis pareil.
Antoine s’approcha pour poser ses lèvres sur la peau de Claudine. Celle-ci le repoussa.
— C’est pas une question de possession, Antoine.
— Tu réalises pas, Clau, que bien des gens auraient juste espéré avoir dix pour cent de ça.
— Tsé, c’est ça que tu comprends pas… C’est pas ce que j’ai, c’est ce que j’ai jamais eu.
Claudine se leva. Elle fit quelques pas en avant. Antoine ne put s’empêcher de la regarder s’éloigner ; le reflet du feu sur ses fesses et son dos lui semblait plus artistique que tout ce qu’il avait vu dans l’Atelier.
En arrivant au cadre de porte, Claudine posa sa main dessus puis se retourna.
— Y a juste une chambre, et juste un lit. T’es le bienvenu à dormir avec moi, mais seulement dormir, ce sera.
Quand Antoine ouvrit les yeux, sa tête était posée sur un oreiller moelleux et son corps recouvert d’un drap de soie. À sa droite, personne. Les draps étaient replacés méthodiquement, l’oreiller intact, comme si personne n’y avait dormi.
Appâté par l’odeur du café, il se rendit dans la cuisinette, où il remarqua une Bialetti sur le poêle et une tasse juste à côté. Il la remplit et regarda autour. Ses bottes se trouvaient dans l’entrée, avec un post-it dessus. Il chercha tant bien que mal ses vêtements et se résigna à aller voir ce qui était inscrit.
« Mets tes bottes, viens me rejoindre dans l’Atelier. — Clau. »
Amusé, Antoine suivit les consignes, il enfila les bottes, s’assura qu’il n’y avait personne dehors, et sortit. Il marcha rapidement puis entra dans l’Atelier.
Claudine s’y trouvait, nue. Elle le regarda entrer, sans dire un mot, elle lui indiqua son emplacement de la veille avec les yeux.
— Je joue le jeu, mais ça va pas plus te faire aimer l’Atelier.
— Je sais… Allez, place-toi.
Claudine l’observa tout au long de son déplacement, elle sourit, quand il fut installé, et elle se remit à peindre. Elle prenait parfois quelques moments pour venir bouger sa tête, ses épaules, ou simplement pour jeter un œil sur lui.
Quand elle eut fini, elle prit un grand drap qu’elle plaça par-dessus le chevalet, protégeant la toile. Elle indiqua le dessus d’une étagère où étaient empilés les vêtements d’Antoine.
— Tiens. Tu peux te r’habiller.
Il s’y dirigea puis se retourna vers elle en s’habillant.
— T’as bien dormi ?
— Je dors toujours bien, Antoine.
Sans en dire plus, elle sortit de l’Atelier. La porte moustiquaire claqua sur le cadrage. La vibration fit s’écrouler une petite étagère. Des bidons se renversèrent.
— Eh bin, bravo…
Antoine resta là un instant, remarquant que le fouillis était plus intense que la veille. La table à dessin était renversée, brisée. Il soupira, contourna les bidons et pots renversés et sortit à son tour.
L’odeur du café était toujours aussi présente dans le chalet. Antoine cherchait Claudine du regard, quand elle sortit de la chambre. Elle s’était habillée, ayant enfilé un short jean et une camisole bleu pâle.
— Alors ? On fait quoi ? Demanda-t-il.
— Je voulais ramasser quelques derniers trucs et mettre la clé dans la porte.
— Tu veux bien m’expliquer ce que cet endroit a de si méprisable ?
Claudine lui fit face, croisa les bras et prit une grande respiration.
— J’avais pas le droit d’aller dans l’Atelier, mon père disait que c’était son espace de création, que je devais trouver le mien. Tous les jours, il marchait au bord du lac, pis les canards le suivaient. J’étais petite, curieuse, pis un jour j’ai décidé de me cacher ; quand il est passé avec les canards, je les ai suivis. Ils ont eu peur, et se sont envolés. Mon père m’a tellement engueulée, m’a dit de trouver mes propres canards, mes propres habitudes. J’ai plus jamais eu le droit de l’observer peindre, ou de suivre ses rituels.
Elle regarda par la fenêtre du chalet. Un groupe de canards se posait sur l’eau.
— J’voulais juste passer du temps avec lui.
Antoine s’approcha. Il fit mine de poser sa main sur son épaule, hésita, puis se ravisa.
Claudine détourna le regard, puis s’éloigna de la fenêtre.
— Ma mère m’a demandé de venir vider l’Atelier. Malgré tout… Elle veut vendre le chalet et ultimement vendre en collection posthume toutes les œuvres que mon père a faites avant de mourir.
— Ça vaut cher ?
— Un peu, oui.
— J’ai jamais vu de peinture de ton père chez toi.
— T’en verras jamais.
Elle lui lança alors un sac.
— Si tu veux m’aider, y reste des tubes de peinture encore bons, des truelles neuves et deux ou trois blaireaux utilisables. J’aimerais les ramener chez moi, les utiliser.
— Et toi, tu vas faire quoi pendant ce temps-là ?
— Je vais fermer le chalet. C’est dangereux de tout laisser ouvert, à cause du gaz.
Antoine acquiesça et se dirigea vers l’Atelier.
En entrant, il fut surpris par l’odeur de solvant, qu’il n’avait pas remarquée avant. Il regarda la quantité de toiles à ramasser et se dit qu’ils en auraient pour quelques heures.
Lorsqu’il eut fini de remplir le sac, il ressortit et alla le déposer dans le coffre de la voiture. Claudine y était, en train d’y déposer une boîte. Antoine y distingua la Bialetti.
— T’as tout pris ? Demanda-t-elle.
— Ce qui me semblait bon.
— Parfait. Attends-moi ici, je reviens. Ajouta-t-elle en se dirigeant vers l’Atelier.
— Hey, Clau, tu trouves pas que ça sentait fort le solvant ?
Claudine le regarda, regarda ensuite l’Atelier.
— C’est un Atelier de peinture, Antoine. Mon père avait plein de bouteilles pour nettoyer ses pinceaux. Peut-être que t’as débouché une bouteille en fouillant.
Elle y disparut ensuite, pour en ressortir aussi rapidement. Dans ses mains, la grande toile, toujours recouverte d’un drap.
— C’est vrai que ça sent fort, on va laisser la porte ouverte.
— Je vais t’aider avec les autres, mais ça rentrera pas dans le char.
— Laisse faire les autres, celle-là, c’est la seule qui compte.
— Mais ta mère voulait…
— Ma mère veut de l’argent, le standing et les soirées mondaines. Ce qu’elle a toujours voulu. Elle vient avec un agent cette semaine, elle prendra ce qu’elle peut.
Claudine fit une pause, elle regarda l’Atelier, secoua la tête puis se remit en marche.
— Allez, aide-moi.
Antoine ouvrit la porte arrière, et ils y glissèrent la toile sur la banquette. Puis Antoine referma la portière.
Claudine offrit une cigarette à Antoine et lui demanda son Zippo. Il s’alluma et le lui remit. Elle l’imita et fixa la flamme un instant. Elle regarda Antoine, qui lui regardait l’Atelier, elle fit un pas en avant et lança le zippo vers la porte toujours ouverte.
— Qu’est-ce tu fais, Clau…
Avant qu’Antoine ait le temps de finir sa phrase, l’Atelier s’embrasa.
Par réflexe, il tira Claudine vers l’arrière, mais elle ne bougea pas.
Lentement, l’Atelier prenait feu. Les flammes, alimentées par tous les produits, grossissaient sans cesse.
Antoine était figé…
— Fuck, Claudine… Qu’est-ce que t’as fait là.
— Y a des choses, parfois, qu’il vaut mieux effacer. Ma mère voulait que je nettoie, ça va être propre, propre.
— Mais…
— Elle pourra toujours vendre la terre… C’est un gros domaine, t’inquiète pas pour son portefeuille.
— Des gens vont alerter les pompiers, la police… Fuck, Clau, c’est criminel…
— C’est un accident… un briquet, des produits hautement inflammables. Oupsy.
Ils restèrent là un instant, à contempler les flammes qui enveloppaient maintenant l’Atelier et se répandaient au chalet.
Claudine lança sa cigarette dans le feu, Antoine l’imita. La chaleur du brasier lui rappela un instant le confort qu’ils avaient partagé la veille, étendus.
Une forte explosion le sortit de ses pensées.
Les canards s’envolèrent, passant par-dessus le chalet.
— Ahhh… C’est donc pas pratique, un chalet au gaz.
Antoine se tourna vers Claudine. Regarda à nouveau le brasier. Puis elle tourna les talons et se dirigea vers la voiture. Antoine suivit. Ils ne dirent rien tout au long de la courte marche.
Rendus à la voiture, Claudine se plaça devant Antoine.
— Merci de m’avoir accompagnée.
— Je sais pas comment j’dois me sentir, honnêtement, j’ai rien fait.
— T’en as fait beaucoup plus que tu penses.
Elle regarda autour ; un immense panache de fumée se dessinait, au-delà de la cime des arbres.
— Tu m’as pas montré la toile. Fit remarquer Antoine en pointant la voiture du menton.
Claudine ouvrit la portière arrière et ressortit la toile. Antoine vit alors que sur la banquette arrière, il y avait un morceau de la table à dessin, le bout avec l’esquisse que Claudine avait faite, petite.
Une fois la toile sortie, Antoine tira sur le drap. Le révélant, nu, à la fenêtre, avec la lumière et les ombres qui suggéraient le paysage. Ce qui attira son attention, c’est que Claudine l’avait peint avec ses bottes. Des jeux de teintes blanches et grises les recouvraient.
— Les bottes détonnent du reste de la peinture, non ?
— C’est-à-dire ?
— La composition, les couleurs, il fit un geste vague de la main, pour désigner l’ensemble de la toile. Mais les bottes, elles sont comme sales.
Claudine sourit. Elle regarda ses bottes, puis le regarda à nouveau.
— C’était jamais à propos des bottes, regarde encore.
Antoine regarda la toile plus attentivement — la fenêtre, la lumière, son corps nu, ses bottes sales, le plancher poussiéreux, sur lequel des traces de pas guidèrent son regard sous la fenêtre. Où, dans un rayon de lumière et de flocons de poussière, une famille de canards le regardait.
