49. La forme de la lune

Une silhouette marchait au beau milieu du chemin, accompagnée par deux chiens.

Antoine gara sa voiture en bordure du chemin de terre. Les roues dans le gazon, bordant le champ de maïs. La fin de journée avait le soleil bas, rasant le champ, teintant d’une lumière ambre les plants de blé d’Inde.

Il sortit de la voiture et s’appuya contre la porte et plaça une cigarette entre ses lèvres.

À la vue d’Antoine, les deux bergers allemands se précipitèrent vers lui en jappant.

Antoine ne broncha pas. Les chiens le rejoignirent, tournèrent autour de lui, le sentirent puis lorsque la silhouette siffla fort, les chiens se figèrent et s’assirent devant la voiture.

À quelques pas d’Antoine, la silhouette se révéla être une femme, petite et menue, elle portait des jeans troués, des bottes de cow-boy et une chemise à carreaux. Mais ce qui sortait de l’ordinaire, c’est qu’elle avait une carabine dans la main droite, appuyée sur l’épaule.

— T’es en retard Rizzo.

— En retard? Je pensais que le temps n’existait plus pour toi?

— C’est ça la différence entre toi et moi mon bel italien. Pour toi, le temps c’est un sablier, chaque grain qui tombe te rappelle qu’il te reste moins de temps. Moi, je marche avec, il me porte, et je l’accompagne, oubliant presque sa présence, les cycles de lune et les saisons sont mon seul signe du passage du temps.

Antoine sourit, puis lança sa cigarette dans le gravier.

— Tu as troqué le Glock contre une Browning Lucie?

— le Glock ça attirait les Ritals, ma Browning les fait fuir.

Il se mit à rire.

— Et toi? Tu as troqué la El Camino pour un vieux Charger?

— j’avais besoin de changement.

Elle baissa son arme et s’approcha d’Antoine. Puis souriant à son tour, elle le prit dans ses bras.

— Je t’attendais plus tôt, même si j’espérais secrètement ne plus jamais te revoir.

— Ça fait combien?

— Cinq ans Antoine… Viens.

Elle lui tourna le dos et se réengagea sur le chemin de terre. D’un sifflement elle rappela les chiens qui s’empressèrent de la suivre.

Antoine récupéra son paquet de cigarettes, et se lança à sa poursuite.

Au bout du chemin, une petite maison de campagne se cachait derrière les arbres et haies de cèdres. Les champs de maïs ceinturaient la maison, et la fermette qui était derrière. Antoine pouvait entendre les cris des cochons et autres animaux.

— C’est mignon comme endroit.

— Avoue… C’est mon havre.

Ils se dirigèrent vers l’entrée du garage, dont la porte était ouverte. Lucie entra, ouvrit le frigidaire et en sortit deux bières. Elle en tendit une à Antoine puis ouvrit la sienne et ils se rendirent sur la véranda où ils s’installèrent sur la chaise suspendue.

— Je pensais que ces chaises là existaient juste dans les films américains.

— C’est ça qui arrive quand tu sors pas de la ville.

— T’es bien ici?

— Jamais été mieux.

— Les jumeaux?

— Heureux. Les gars vieillissent, sont super autonomes. Marc s’occupe bien de la ferme, il s’occupe bien de moi, d’eux, c’est un bon modèle pour les garçons.

— Sont pas là?

— Sont parti les trois entre boys à la foire agricole, ils reviennent demain.

Antoine prit une gorgée. Il ramassa une balle de tennis qu’il lança puis regarda les chiens courir. Il prit ensuite une grande respiration en fermant les yeux. Il se mit à écouter les sons qui l’entouraient. Puis Lucie brisa le silence.

— Pourquoi t’es là Antoine?

— j’visitais la région.

— La dernière fois que tu as visité la région c’était pour nourrir mes cochons… Et contrairement à cette fois-là, j’te vois pas avec un cadavre sur les bras.

Antoine posa sa bière et sortit une cigarette. Il en offrit une à Lucie.

— Ark non. J’ai arrêté ça y a longtemps.

— J’suis surpris.

— Tu ne le serais pas si tu prenais des nouvelles parfois.

— J’suis là pour ça.

— Pis la vraie raison elle?

— Vouloir voir ma vieille amie c’est pas une bonne raison?

— C’est surtout un beau mensonge, tu vas pas voir personne sans raison Rizz. Essaye pas.

Il haussa les épaules puis alluma sa cigarette. Il prit le temps de tirer une puff et souffla la fumée dans l’autre direction. Les chiens vinrent se coucher devant Lucie.

— T’es cochons… Sont bien nourris?

— Moulée quotidienne, on les engraisse bien. Tu te lances dans la charcuterie? J’en ai deux prêts pour l’abattoir.

— J’voulais les nourrir moi même.

— Je fais plus ça Antoine et si c’est la seule raison de ta visite, ou si c’était une tentative de voir les jumeaux, tu devrais repartir.

Elle se leva et fit quelques pas sur la véranda.

— Le nom de Lucie Gagné a toujours pas été blanchi tsé.

Rapidement, elle se retourna et braqua la carabine sur Antoine. Les chiens se levèrent et grognèrent.

Antoine ne bougea pas. Il souffla un jet de fumée en l’air.

— Old habits, die hard…

— Vient pas me faire du chantage chez moi Rizzo. Je t’ai déjà tiré dessus une fois, j’hésiterai pas à le refaire. Seulement là, personne va l’savoir et ce sont les cochons qui vont s’occuper de toi.

— Je le savais que la campagne t’avait pas complètement changée.

— j’ai fait un trait sur cette vie là. Tu devrais aussi.

— C’est cette vie là qui veut pas faire un trait sur moi.

Lucie le gardait en joue. Elle siffla un coup sec, les deux chiens vinrent s’assoir derrière elle.

— Qui va mourir?

— Tu m’as jamais demandé de noms.

— Nouvelle politique de la maison, j’vérifie ce que les cochons mangent.

— C’est pas important c’est qui… It’s business.

— Je le connais?

— Non.

— Menteur.

Antoine resta sur la chaise. Il faisait passer son regard des yeux de Lucie, au canon de l’arme. Elle ne bougeait pas. Elle le tenait en joue sans même avoir l’air de vouloir flancher.

— Tu sais qu’ils ont jamais trouvé meilleure agente d’infiltration que toi.

— Et pourtant, j’me suis retournée et j’ai du refaire ma vie, me cacher en campagne. Sais-tu ce que c’est Antoine vivre chaque jour sans savoir si la prochaine personne qui arrive chez toi s’en vient pas tuer tes enfants, ton mari, toi.

— T’étais consciente des risques Lucie.

— Fuck you avec ton risque… Ça fait tellement longtemps que t’es à cheval sur la ligne que tu sais même plus de quel bord tu es Rizz.

— À la différence que moi, j’ai jamais tiré sur un policier pour sauver un criminel.

Elle baissa l’arme.

Elle regarda Antoine qui était maintenant une simple silhouette sur la chaise suspendue. Dans le ciel, le soleil avait laissé sa place à la lune qui s’élevait, lentement.

— Parfois je me dis que j’aurais rendu service à bien des gens si j’avais visé ta tête.

— T’as choisi ton ami motard plutôt que le pè…

— Et je referais le même choix à chaque fois Antoine. À chaque esti de fois.

Rizzo lança sa cigarette dans le gravier devant la maison.

— On a des cendriers tsé.

— Je préfère les lancer.

— Ton problème c’est que tu fais toujours à ta tête, et après tu te demandes pourquoi les gens te tirent dessus.

— Comme si recevoir des balles était un passe-temps.

— Ça ou des volées… Je suis partie, mais le vent me souffle ton nom parfois tu sais, bien malgré moi.

Elle revint s’asseoir à côté de lui. Ses pieds ne touchaient pas par terre. Antoine en profita et poussa avec les siens, faisant bouger la chaise suspendue. Bercée par le mouvement, Lucie posa sa tête sur l’épaule d’Antoine.

— C’est drôle comment même après tout ce temps là. T’as encore peur de moi. Dit-elle sans le regarder.

— Tu as toujours été l’élément explosif de notre duo, t’es tellement imprévisible.

— En déontologie, ils ont dit: Policière instable à hauts risques. J’ai toujours un interdit de la cour d’être en ta présence.

— Et pourtant, on est là, assis, collés comme il y a 20 ans, comme si rien d’autre existait.

— Tu vois c’est pour ça que nous deux ça se pouvait pas. Et que ça se pourra jamais.

— Parce qu’on est capable de faire fi de tout, de se retrouver seuls au monde, après tout ce temps, avec tout ce qu’on a vécu, assis sur cette chaise à regarder les étoiles et la lune devant un champ de maïs? C’est genre le cliché parfait d’un film romantique et toi tu me dis que ça, ça nous empêche d’être ensemble?

— Pas ça… Pas l’image de ça. C’est calme, c’est romantique, mais tu sais très bien qu’on aurait fini par se tanner de ça et se lancer des roches par la tête, se crier des bêtises, ou se chercher juste pour trouver un soupçon de chaos à travers ce moment parfait.

— On est pas fait pour la perfection?

— On est pas fait pour la routine c’est tout.

— Drôle de réflexion venant d’une fermière.

Elle prit une grande respiration, fit une pause en regardant le ciel.

— J’apprends tous les jours à apprécier la lenteur et le calme routinier de ma nouvelle vie.

— Moi qui pensais te convaincre de revenir à Montréal, rembarquer dans police, qu’on se voit en cachette pendant tes missions.

— Rizz, Rizz, Rizz… Je t’aime Antoine… Beaucoup. Cibole.

Elle lui prit son paquet et lui vola une cigarette qu’elle alluma aussitôt. Elle fronça les sourcils et souffla un nuage de fumée.

— Et c’est un problème?

— Oui, oui parce que j’vais toujours t’aimer, follement, comme toutes les autres connes. Mais moi, j’hésiterai jamais à te tirer une balle dans la tête, si c’est pour protéger ce que j’ai et ceux que j’aime.

Ils prirent une gorgée de bière et regardèrent le ciel.

Lucie prit une autre puff et lança la cigarette, Antoine la regardait et au moment où il allait ouvrir la bouche, elle plaça son index dessus et dit « Ta yeule Rizz » sans utiliser sa voix.

Antoine se recala dans la chaise et tourna la tête.

— Je pense que j’ai toujours été jaloux de la lune.

— Rizzo jaloux? Jaloux de quoi?

— Sa capacité à nous montrer la forme qu’elle veut.

— J’te suis pas.

— Tsé la Lune, on le sait que c’est une sphère, elle le sait, le Soleil le sait. Mais reste que parfois, elle s’expose pas au complet, d’autre fois elle pose en croissant, pis y a des soirs, elle disparaît complètement.

Lucie regarda le croissant de lune un instant… puis elle regarda Antoine qui lui, avait toujours les yeux rivés sur le satellite naturel.

— Ce soir, elle a l’air d’une faux. Dit-elle.

— Belle soirée pour mourir.

— Pis quand est pleine?

— Ça nous expose trop.

— La mort qui dépend de la forme de la lune… Toujours aussi poète Rizzo.

Lucie se leva, et lança sa bouteille vide vers le champ. Elle se retourna vers Antoine, puis s’approcha. Antoine prit une gorgée de bière.

— Pis tes cochons ils observent la lune?

— Seulement quand ils ont faim. Je peux arrêter de les nourrir au dernier quart, mais à la nouvelle lune ils vont devoir manger.

— Environ une semaine de sevrage. Pis pourquoi à la nouvelle lune?

— À la noirceur ils deviennent fous… Imagine s’ils ont l’estomac vide.

— Et aujourd’hui ils ont mangé?

— S’ils avaient pas mangé j’t’aurais déjà jeté dans leur enclos.

Antoine se leva, faisant face à Lucie. Il fit un pas vers elle, mais elle recula.

— Peut-être qu’un jour on observera la lune sans penser aux cochons.

— Ou j’irai déposer des fleurs sur ta tombe.

— C’est un souhait?

— Un avertissement.

— T’amènerais les jumeaux?

— Va pas là Antoine, mon arme est toujours chargée.

— Je pourrais au moins les voir, juste une fois.

— Marc est un bon père.

— Il sait?

— Il les aime. Ça suffit.

— Tu doutes de mes capacités.

— Non Antoine, mais je doute de ta capacité à rester assez longtemps en vie pour leur offrir tous les cycles lunaires qu’ils méritent d’avoir avec leur père.

Antoine fixa les yeux pers de Lucie, il détourna le regard et descendit les quelques marches du porche. Il fit quelques pas. Puis se retourna vers Lucie qui était appuyée contre la colonne de la véranda.

— Combien?

— Combien quoi?

— Pour nourrir les cochons.

— T’es sérieux?

— J’suis venu pour trois choses, et y en a deux que j’aurai pas. Combien?

— Dix mille, pis après tu m’oublies, et surtout tu oublies les jumeaux.

Antoine regarda vers la lune. Puis se retourna à nouveau.

— T’arrêteras de les nourrir quand la lune redeviendra comme ça.

— j’vais commencer 3-4 jours avant.

— C’est toi l’experte.

— C’est au cas où tu ferais le con.

Il s’éloigna dans la nuit.

— Antoine! La voix de Lucie résonna dans le vide de la campagne.

Il s’arrêta et se retourna.

— Oui?

— Laisse personne d’autre que moi te tirer dessus ok?

— J’viens de promettre de t’oublier.

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