46. Ça sentait encore elle

— Es-tu certaine que t’as déjà fait ça ?

Rachel regarda Maude. Pencha la tête sur le côté. Elle retira la lampe de poche qu’elle tenait avec ses dents.

— Veux-tu le faire ?

— Non… Mais grouille.

Rachel reprit sa bobépine, sa lime à ongles et continua de travailler sur la serrure de la porte.

Click.

Elle regarda Maude, puis fit tourner la poignée, poussant doucement sur la porte qui s’ouvrit.

— Tu vois, patience et dextérité.

— Où est-ce que tu as appris à faire ça ?

— Tsé, Maude, t’as vécu ta jeunesse, j’ai vécu la mienne.

Elles entrèrent dans l’appartement. La noirceur enveloppait les lieux. Elles firent quelques pas, puis Rachel se mit à chercher l’interrupteur.

— Criss, ça sent le parfum de femme… Je le savais qu’il voyait encore Florence.

— Tu t’attendais à quoi, Maude ?

— J’sais pas… Pas que ça sente l’allée de parfum cheap du La Baie, en tout cas.

— Cibole, sœur… Sors de chez vous, La Baie c’est fermé depuis longtemps, pis ce que ça sent là, c’est loin d’être un parfum cheap. On parle d’un Clive Christian numéro 1. Ça respire la pêche, le jasmin…

— Coudonc, toi, t’es de mon bord ou t’es rendue représentante cosmétique chez Jean Coutu.

— Je suis sophistiquée, moi… J’passe pas mes journées en jogging avec un chandail de laine piquante, à écouter du monde se plaindre pendant que je sirote un thé vert cheap d’épicerie.

— Hey, va donc chier, Rachel Langlois.

— Tu vois, j’ai raison.

— Mon chandail orange est super confo, tu sauras.

— C’est ça, oui, t’en parleras à ton cou plein de rougeurs. Bon. C’est où, la criss de switch.

Clack.

Les lumières s’allumèrent. Maude, qui faisait glisser ses doigts sur son cou, redescendit la main aussitôt.

Elles se trouvaient alors dans la salle à manger. Pièce qui était complètement vide.

Les jumelles regardèrent autour, constatant que non seulement la salle à manger était vide, mais la cuisine aussi. En se déplaçant, elles réalisèrent bien vite que l’appartement avait été complètement dénué de tout bien.

— Voyons, ciboire, il s’est pas fait cambrioler toujours.

— Non, non… Y a de quoi qui cloche. J’y repense, j’lui ai parlé vendredi à Rizz. Il m’a cancellé pour mardi sans trop me dire pourquoi.

Maude se tourna vers Rachel.

— Il t’invite encore à souper, toi ?

— Je suis pas jalouse de ses autres fréquentations, moi.

— J’suis pas jalouse. Se défendit Maude.

— Fecque les cannettes de peinture en spray et le plan de venir faire un graph sur le mur dans la chambre d’Antoine écrit « Chambre à Flo la conne » ! C’est pas de la jalousie ?

— C’est un statement.

— Tu es complètement névrosée, Maude Langlois.

Maude l’ignora et déposa son sac par terre. Elle refit le tour de l’appartement. Elle regarda son téléphone, rien.

— Tu vas pas lui écrire ? Demanda Rachel.

— Non… Bin… Peut-être juste jouer l’innocente, genre « hey, j’suis à côté de chez vous, t’es où ? » Non ?

— Donne-moi ça.

Rachel lui prit le téléphone et le plaça dans la poche arrière de son jean. Elle s’étira ensuite, fit craquer ses doigts puis se retourna à nouveau vers sa sœur.

— Fecque, on fait quoi ?

— J’sais pas. C’est enfantin, hein ? Dit Maude, en regardant par terre.

— Bin… C’est sûr que rentrer par effraction chez un gars avec qui y s’passe rien parce que ni toi ni lui êtes capables de vous avouer que vous vous aimez… On se croirait dans One Tree Hill. Mais bon. Après, on est là, et je feel Brooke Davis, alors let’s go, on fait des graffitis partout.

Maude applaudit presque, elle fouilla dans son sac et lui lança une bombe aérosol.

Raytch l’attrapa d’une main et se dirigea vers une autre pièce.

Maude, elle, commença par le salon. Sur le grand mur de brique, elle écrivit RIZZ en ajoutant une fleur à la fin.

Rachel, de son côté, opta pour quelque chose de plus direct. Sur le mur de la salle à manger, elle écrivit SALE PUTE À RITAL avec la bombe aérosol verte.

— Criss, ça tache les doigts, cette affaire-là. Lança Maude en regardant sa main droite toute tachée de rouge.

Elle reprit ensuite sa besogne, faisant des traits sur le plancher de bois franc, dessinant un soleil géant avec des lunettes en cœur.

Rachel s’affairait à dessiner de gigantesques phallus bleus dans la chambre à coucher quand Maude y entra.

— T’es sérieuse, Raytch ?

— Bin quoi ? C’est ici qu’il baisait.

Elle ajouta une paire de seins, des cœurs et des formes de bouches.

— T’es raffinée sur le parfum, mais criss que t’es vulgaire. Dit Maude en la regardant.

— Je suis une femme moderne, qui s’adapte.

— Tu penses ?

— Maude, Maude, Maude… Ton petit monde de licorne doit tellement être triste au quotidien.

— C’est ça que tu penses de ma vie ? Un monde triste, rempli de licornes ? S’offusqua Maude.

— Licornes, lapins, papillons, tout ça qui gambade dans un champ de fleurs où personne ne se touche jamais.

Maude serra la bonbonne qu’elle tenait. Puis, dans un geste aussi irréfléchi que brusque, elle traça un gros X rouge sur Rachel.

— Tabarnak, Maude, t’es folle ? J’en ai dans la face, esti d’conne !

Rachel répliqua en lui envoyant un jet de spray jaune sur son chandail et ses jeans.

Maude figea un instant, la bouche ouverte, les bras levés. Elle regarda son chandail et ses pantalons, puis releva la tête pour regarder sa sœur.

— Ma sacrament, tu vas voir.

Elles se mirent alors à essayer de s’asperger de peinture.

Bien vite, elles eurent des bonbonnes dans chaque main et se hurlèrent dessus en se peinturant l’une l’autre.

Au milieu de leurs pas et leurs cris, des talons résonnèrent sur le plancher de bois.

Elles arrêtèrent de se battre instantanément, réalisant qu’elles n’étaient plus seules.

Rachel sentit le téléphone de Maude vibrer dans sa poche arrière. Pendant que Maude avançait de quelques pas, Rachel sortit le cellulaire et jeta un œil sur la notification, puis le rangea aussitôt dans sa poche.

Les pas se rapprochèrent, résonnant dans l’appartement vide.

— Magnifique !! Cria une voix.

Rachel regarda Maude.

— De l’art urbain, c’est formidable, continuez, continuez.

Rachel donna un coup de coude à Maude.

— Sens…

— Ça pue la peinture…

— Non… Le parfum.

Dans l’embrasure de la porte, une silhouette se dessina, applaudissant.

— Sale pute à Rital… En lettres de six pieds de haut sur mon nouveau mur de salle à manger. Bien joué.

Maude et Rachel figèrent. Elles ne reconnaissaient pas cette voix. Pas plus qu’elles ne pouvaient identifier la silhouette.

— Quoique « sale pute DE Rital » aurait été plus juste, je pense. Si ça s’adresse à moi. Ajouta-t-elle.

Rachel regarda Maude en murmurant « what the fuck », que sa sœur parvint tout juste à déchiffrer sur ses lèvres.

Une grande femme entra dans la pièce. Belle, raffinée, elle portait un tailleur et des talons hauts. Ses cheveux noirs, longs et lissés, allongeaient son visage.

— Les jumelles Langlois… Où, comme on vous surnomme, Carrots.

Maude et Rachel se regardèrent. Elles lâchèrent leur canne de spray paint, ce qui fit un bruit métallique strident, qui leur fit plisser les yeux.

— Y a juste Florence qui nous appelle comme ça… C’est pas vraiment un surnom… Répondit Rachel.

— Et d’abord, t’es qui, toi ? Et qu’est-ce tu fous chez Rizz ? Ajouta Maude.

La femme sourit, puis fit le tour de la pièce lentement. Elle pointa le mur rempli de graffitis de pénis.

— J’vais jamais pouvoir dormir ici avec autant de queues dans MA chambre.

Elle se mit à rire puis s’approcha des jumelles. Elle fit le tour, regardant le gâchis.

— Antoine m’a dit que vous étiez belles ; habituellement, j’imagine qu’il vous voit autrement.

— Tu connais Antoine ? Demanda Rachel.

Maude, figée, lui donna un coup de coude pendant que la grande femme continuait de se déplacer.

— Raytch… Raytch… Check ses yeux…

— Attends, Maude. Lui dit Rachel en perdant patience.

Rachel avança et croisa les bras.

— T’es sa nouvelle saveur du mois ? Il a un faible pour les Italiennes, quoique Florence est juste une demi-Rital.

Rachel observa la femme, espérant une réaction qui ne vint pas.

— Tu sais ce qui va se passer ? Il va te fréquenter quelques jours, puis vous allez baiser… une fois, deux, peut-être même pendant plusieurs jours, parce que c’est le fun.

La grande femme croisa les bras à son tour, écoutant Rachel avec attention.

— Après, il va déterminer un pattern, tu vas devenir une journée.

— Et quelle journée m’irait le mieux ?

— Tu seras le mercredi, ou le jeudi. Sorry, les mardis sont à moi. Le samedi, il voit déjà sa serveuse, Flo Flo, et parfois il se garde le vendredi pour Sarah.

La femme posa sa main sur son visage.

— Il est occupé, ce Rizzo.

— Attends… Le lundi, dépendamment, une fois par mois, il voit Claudine. Et le dimanche, c’est sacré, jour de la nonne, il dîne avec Sainte Maude de l’Ennui Éternel.

Maude poussa légèrement Rachel.

— Ta gueule, Raytch !

La femme aux cheveux noirs lisses échappa un petit rire. Elle baissa la tête, puis décroisa les bras et s’avança à nouveau vers les jumelles.

— T’as l’air de bien le connaître, le Rizz.

— Y a rien de plus prévisible qu’un Rizzo.

— Tu penses ça ?

— Sont sûrement tous pareils. Ajouta Maude, ce qui fit froncer les sourcils de la femme.

Rachel défia la femme du regard. Maude, de son côté, analysait l’apparence de cette dernière, regardant chacun de ses traits, sa bouche, ses yeux.

— Esti. Laissa échapper Maude.

La femme leva un sourcil à son attention.

— T’es pas sa nouvelle conquête.

— Non, vraiment pas… On voit laquelle de vous deux a le sens de l’observation.

— Quess tu racontes, Maude ? Demanda Rachel.

— C’est évident.

— Je te suis pas… Il couche pas avec ?

— Ça serait weird. Dit la femme.

— J’avoue que… Un tailleur, du parfum à mille piasses, un look femme accomplie… Trop bien pour un Rizzo.

— J’pense que tu devrais arrêter de parler, Rachel… Dit Maude à voix basse.

— J’pense qu’on a aussi trouvé la plus intelligente des carottes… La même qui a le sens de l’observation.

Rachel fronça les sourcils, elle allait faire un pas en avant quand Maude l’agrippa par l’épaule puis la ramena vers elle.

— Vas-tu nous dire qui t’es ? Demanda Maude, impatiente.

— Je laissais le suspense durer. Voir si vous étiez juste bonnes à vandaliser l’appartement des autres.

Les jumelles croisèrent les bras sans la quitter des yeux.

— Je m’appelle Giulia Rizzo.

Les deux sœurs écarquillèrent les yeux.

— Rizzo comme dans Rizzo Rizzo ? Demanda Rachel.

— Rizzo, comme dans la sœur à Rizzo, qui porte aussi le nom de Rizzo étant donné que notre père est un Rizzo, lui-même fils de Rizzo… et ainsi de suite.

Maude laissa tomber la bonbonne qu’elle tenait toujours.

— Pareille comme Antoine, incapable de dire les choses dès le départ. La piqua Rachel.

— Tu observes aussi, finalement ?

— C’est ton parfum à mille piasses, ça a brouillé mes senseurs.

— Quess tu fais ici. Lança Maude en recroisant les bras.

— Je reprends l’appart à Antoine. C’est plus… discret.

— Depuis quand les Rizzo font usage de la discrétion ? Demanda Rachel.

— T’es avocate, toi, hein ? T’as du chien. Demanda Giulia.

— Justement, c’est moi qui pose les questions.

Giulia inclina la tête, concédant le point à Rachel.

— Je lui laisse mon condo au centre-ville. Un échange qui nous convenait à tous les deux, il ne vous a pas averties ?

Les deux sœurs firent non de la tête. Leur mouvement se fit en synchronicité. Rachel sourit en voyant Giulia avoir un frisson.

— Êtes-vous toujours super synchro comme ça ? Sûrement un truc de jumelles… Anyway… je venais voir s’il avait fini de vider l’appart pour que j’emménage convenablement… J’imagine que je vais devoir retarder ça…

— C’est street-art tendance, tu trouves pas ? Avança Maude.

— Check, on va revenir nettoyer demain… Quand même pas notre faute si Rizz a rien dit. Accusa Rachel.

— It’s fine. J’admire ça, des femmes avec de l’audace. C’est un peu juvénile, les dessins de graines, mais on voit laquelle a le plus de cran. Ajouta Giulia en regardant Rachel.

Maude ramassa les bonbonnes qu’elle remit dans son sac.

— Nevermind le cleanup. Demain j’ai des gens qui vont venir tout démolir, c’est pas vraiment à mon goût, anyway…

Les jumelles eurent un léger soupir de soulagement. Elles se regardèrent puis sourirent. Elles suivirent alors Giulia en dehors de la chambre.

— Ça fait des mois que je dis à Antoine qu’il aurait au moins pu enlever le mur de brique et refaire la cuisine. Dit Rachel en pointant le vieux mur de brique rouge du salon.

— Ouain, pour un gars qui change de partenaire souvent, il est très réfractaire au changement. Ajouta Maude.

Giulia sourit à nouveau. Puis se dirigea vers la porte, accompagnée des sœurs carottes. Maude regarda Giulia.

— T’as pas l’air comme ton frère… Parfois Antoine est…

— Un gros con. Dit Giulia sans hésiter.

— Ouain… Confirma Maude.

— C’est mon frère, j’avais beau être loin, je le connais quand même bien. Et la preuve que c’est un connard, il vous a jamais dit qu’il avait une grande sœur…

Rachel et Maude sourirent, malaisées.

— Mon frère a beau être égocentrique… J’comprends pourquoi il vous fréquente.

— On est aussi un peu comme lui, égocentriques à nos heures, à penser qu’on va le changer.

Giulia regarda le mur du salon, RIZZ en grosses lettres avec une fleur.

— Ouain… Soyez quand même prudentes, j’suis pas mon frère, ce soir j’trouve ça drôle. Mais faudrait pas non plus jouer avec le feu… Capisce ?

— C’t’une menace ? Demanda Rachel.

Giulia sourit.

— Non… Un avertissement de future belle-sœur.

Maude et Rachel restèrent muettes. Elles regardèrent la grande Italienne qui se tenait dans l’embrasure de la porte du portique. Seule sa prestance était intimidante. Son regard leur donna un frisson.

Elles saluèrent Giulia, sans s’excuser, puis sortirent par la porte d’en avant. Elles descendirent les marches et se retrouvèrent sur le trottoir.

— Ouin. Bin, ça finit en queue de poisson, ça. Dit Maude.

— Esti de Rizzo… Il déménage et nous le dit même pas.

— Ouin… On aurait sauvé sur la peinture. Observa Maude.

— Bah… C’tait quand même le fun… Même si t’es conne.

— C’est toi la conne.

Elles marchèrent côte à côte dans la nuit montréalaise, éclairées par les réverbères. Couvertes de peinture fluorescente qui s’illuminait davantage sous chaque lampadaire qu’elles croisaient.

— Hey, r’donne-moi mon cell.

— Ah shit… Ouin… Ton cell…

Rachel le récupéra et le lui tendit. Maude s’empressa de l’ouvrir.

— Fuck, un message d’Antoine…

— Qu’est-ce qui dit ? Demanda Rachel en regardant ailleurs.

« Hey Maude… Excuse si j’étais discret les derniers jours, je suis déménagé dans un condo au centre-ville… Un peu un truc dernière minute. J’t’expliquerai… Family stuff… Anyway, tu veux v’nir voir ça ? J’voudrais te le montrer en premier. »

Maude regarda sa sœur puis se mit le visage dans les mains.

Rachel s’approcha, enlaça ses épaules de son bras droit.

— Maude, Maude, Maude… Et moi qui pensais être celle qui faisait le plus de conneries.

— J’aurais jamais pensé te surpasser…

— Je sais… Je sais… Viens. J’te paye les tequilas.

Soudainement, Rachel s’arrêta. Elle regarda Maude, colla son visage contre celui de sa sœur puis renifla un bon coup.

— Quess t’as, voyons ? Demanda Maude.

— Sacrament… Tu sens elle…

— Fuck off.

— C’est honteux pareil…

— Sentir l’Italienne riche ?

— Un peu, pis être pleine de peinture.

Maude poussa sa sœur qui se mit à rire alors qu’elles poursuivaient leur route à pied.

— Tu penses qu’elle est dangereuse ?

— J’pense qu’on est mieux de pas le savoir…

Le bruit des bonbonnes dans le sac de Maude accompagnait leur longue marche de la honte.

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