La tasse était encore chaude quand Angelo l’a placée sous le porte filtre. Le grain bien tassé s’infusait doucement, laissant s’extraire un liquide chaud teinte noisette.
Comme à son habitude, il prit la tasse pleine et la déposa ensuite sur une soucoupe. D’une jarre, il sortit un amaretti qu’il déposa soigneusement à côté de la tasse puis en saisissant la soucoupe avec son pouce et son index, il la poussa sur le comptoir.
Franco observa chacun des gestes de son garde du corps. Il fit tourner la soucoupe, regardant le biscuit choisi, puis fit un signe de la tête.
Angelo souffla. Se retourna et prit un chiffon avec lequel il nettoya la machine à espresso.
— Perfetto cet espresso. Dit Franco en prenant une gorgée.
— Grazie patron.
Franco ne perdit pas de temps et bu une deuxième gorgée. Avant de déposer la tasse.
— Dit moi, Angelo. Le carillon de la porte n’est plus là?
— Marcello m’a dit que les livreurs l’ont brisé en rentrant des boîtes cette semaine. Florence doit en acheter un nouveau ce matin.
— Ben. C’est pour ça que j’ai fait poser ce miroir.
Angelo tourna la tête et regarda derrière le bar, le grand miroir, en plus d’agrandir l’espace, offrait une vue directe sur la porte du café.
— È, où est Marcello?
— Vous savez patron… À cette heure-là il est à la toilette.
Franco sourit. Puis récupéra sa tasse. Au même moment, le sèche-main se fit entendre, puis la porte des toilettes s’ouvrit.
Franco jeta un œil dans le miroir, en direction de la porte puis bu la dernière gorgée de son café. Il regarda l’amaretti et déposa sa tasse vide sur la soucoupe.
Un premier sifflement, puis un deuxième, sourd.
Franco s’effondra sur le sol.
Marcello, qui venait tout juste de sortir des toilettes, s’approcha, regarda Franco par terre et pointa l’arme vers sa tête. Il prit une grande respiration et appuya à nouveau sur la détente.
Il se tourna alors vers Angelo qui finissait de nettoyer la machine, et laissa tomber l’arme à côté du corps inerte de Franco.
— Andiamo.
— Le silencieux, c’était pas nécessaire.
— C’est plus class. dit Marcello en regardant l’amaretti.
Angelo sortit de derrière le comptoir et se dirigea vers la porte. Marcello le suivit après avoir englouti le biscuit.
La porte s’ouvrit puis se referma en silence alors que les deux hommes partaient tranquillement, en marchant.
Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvrit à nouveau.
Florence entra. Écouteurs dans les oreilles, elle ouvrit l’emballage qu’elle tenait puis se replaça devant la porte pour y poser le nouveau carillon. Satisfaite, elle enleva un écouteur et poussa la porte pour en entendre la mélodie.
Elle ramassa les morceaux de carton et plastiques puis se dirigea vers le bar. Elle fit le tour, se pencha et les jeta dans la corbeille de recyclage. En se relevant, elle remarqua la tasse vide et les miettes d’amaretti.
Elle enleva alors ses écouteurs, qu’elle posa sur le comptoir.
— Marcello? Angelo?
Elle passa la tête par dessus la demi porte qui ouvrait vers l’arrière boutique.
— Franco?
Elle revint derrière le comptoir et toucha la machine. Encore chaude. Elle fronça les sourcils et regarda autour puis se rapprocha du comptoir et s’étira pour regarder de l’autre côté.
— PAPA!!
Elle se précipita alors de l’autre côté poussant tabourets et chaises, elle se jeta à genoux et prit Franco dans ses bras.
— FRANCO… PAPA RÉPOND!!
— Non non non non…
— Papa Papa.. non. Non. S’te plait….
Elle renifla, les larmes coulaient abondamment de part et d’autre de son visage.
Ses mains, sa blouse et son visage étaient tachés de sang.
Franco gisait là, sur les cuisses de sa fille, inerte. Elle pleurait et criait, seule.
Après quelques minutes, elle retrouva la raison, sortit son téléphone et chercha dans les contacts. Son pouce effleura le contact d’Antoine, elle regarda son père, puis afficha le clavier numérique et composa le 911.
Le carillon retentit. Antoine franchit le pas de la porte et scruta rapidement les lieux.
Florence, assise à une table, jeta un œil vers lui et continua de fumer sa cigarette. Alors qu’il regardait partout autour, Florence replaça la couverture qui la couvrait et cachait le sang sur son torse et ses bras. Quand il l’a vu, enfin, il se dirigea vers elle.
Lorsqu’il fut tout près d’elle, Florence se leva d’un trait, laissant tomber sa cigarette sur la table.
— Antoine!!!
— Flo qu’est-ce qui s’est passé? J’avais pas de signal… Je…
— Ils l’ont… Antoine… Ils l’ont tué.
Elle engouffra son visage dans le torse de Rizzo qui lui passa ses bras autour d’elle.
— Ok… Ok Flo. Ça va aller. Regarde moi.
Il prit son visage dans ses mains puis la regarda. Elle pleurait et avait de la difficulté à respirer, hockettant sans cesse.
— You’re a tough one ok?
— Non… Non j’suis pas tough Antoine… C’est tout beau tout spectaculaire dans les films… Mais dans la vraie vie…
Elle serra l’épaule d’Antoine puis frappa son torse du poing.
— Look… Je sais que ça va être rough, ça va pas être le fun… Et je vais t’accompagner mais… I have a job to do.
— that’s your answer?
Elle le poussa légèrement puis recula.
— Florence… Je… En premier… Check. Faut que j’enquête…
— Et moi j’ai un père à pleurer.
Elle poussa une chaise et se dirigea vers la sortie. Un autre enquêteur se mit à sa poursuite quand Antoine l’interpella.
— Laisse-là partir.
— Fuck Rizz c’est une témoin importante.
— Elle vient de trouver son père avec la cervelle éclatée. Give her a break will you.
— Pis si elle se sauve?
Antoine regarda la porte, le carillon dansait toujours. Il se frotta la barbe.
— Calice… Place une surveillance sur elle.
— Je m’en occupe. Des noms en tête?
— Appelle Shanon, du poste 31. She’s a good cop. Pis je veux pas voir la presse à moins de 100 mètres.
Antoine sortit une cigarette de son manteau et s’approcha du corps de Franco.
— Hey Max.
— Oui boss?
— Qui est arrivé en premier?
— Les gars de patrouille du 24, ensuite ils ont essayé de t’appeler mais c’est Langlois qui s’est pointé. C’est la fille qui a appelé la police, mais elle ne voulait pas parler à l’inspecteur Langlois. Elle avait l’air déçu de le voir. dit-il en faisant un clin d’œil à Antoine.
— Hey Max.
— Quoi?
— C’est pour ça que tu seras jamais inspecteur.
Antoine ramena son regard sur la bâche jaune. Du sang la tachait, le plancher gardait lui aussi les traces de ce qui s’était passé dans le petit café. Délicatement, il souleva la bâche et observa le visage de Franco.
— Franco… Che cosa…
***
Florence sortit de la salle de bain. Serviette enroulée sur la tête. Petite culotte et brosse à dents dans la bouche. Elle portait les cernes d’une nuit qui avait été bien trop courte, et très peu réparatrice.
En arrivant dans la cuisine elle tomba face à face avec Antoine qui était assis à la table bistro.
Elle sursauta et lui lança sa brosse à dent qu’il esquiva habilement en se penchant vers la gauche
— STRONZO!!
— Salut Antoine, aurait été une façon plus polie de m’accueillir.
Florence replaça la serviette sur sa tête, puis cacha sa poitrine de son avant bras gauche.
— Tu te trouves malin. Tu m’as fait peur idiot.
— Tu ne réponds pas à ton cell.
— Tu vas jouer les amoureux jaloux?
— How about l’ami qui s’inquiète?
— Tu peux aussi bien partir.
— We need to talk.
— My father just died… no wait. Mon père s’est fait assassiner. I have no time for you.
— J’ai une enquête à mener.
— Et une blonde à perdre.
— Ça veut dire quoi ça?
Florence roula des yeux et se dirigea vers sa chambre. Antoine se leva et la suivit mais se buta au claquement de la porte.
— Flo Come on.
— Leave me alone.
— J’vais juste te convoquer au poste rendu là.
Elle ouvrit la porte. Elle avait enfilé une camisole noire et un jeans. Elle portait toujours sa serviette puis se dirigea vers la cuisine. Elle récupéra sa cafetière italienne et entama de se préparer un café. Elle alluma le rond et la déposa dessus.
Antoine l’observa puis pointa la table.
— Je t’avais emmené un café.
— Tu le donneras à la policière qui me surveille dehors. Elle va peut-être te donner son numéro.
— Shanon? Nah… Not my type. En fait j’suis pas le sien… T’aurais plus de chance.
— Tu trouves ça drôle?
— Un peu.
Elle récupéra une bouteille de mousse à cheveux et enleva sa serviette qu’elle posa sur un crochet. Elle fit sortir une quantité phénoménale de mousse de la bouteille puis revenant dans la cuisine elle se brassa les cheveux jusqu’à ce qu’ils aient bien absorbé le produit capillaire.
La cafetière crachait de la fumée. Florence la récupéra et remplit une tasse, dans laquelle elle ajouta du sucre.
— Are we done?
— Check Flo tu peux pas juste rester comme ça.
Elle le regarda en prenant une gorgée de café.
— j’ai plein de choses à gérer. J’vais m’occuper si c’est ça qui t’inquiète.
— Moi aussi j’vais devoir m’occuper. Fuck c’est Franco… I can’t let this go and do nothing.
Florence déposa sa tasse sur le comptoir et s’approcha à quelque centimètres de Rizzo. Leur visages se touchaient presque.
— Et qui me dit ça? Hein? Lequel des Rizzo? LA POLICE?
— Parle moins fort Flo…
Elle sourit. Approcha encore plus son visage.
— Répond. Lequel? LE POLICIER RITAL? LE CAPO RIZZO? OU L’AMANT QUI VIENT ICI JUSTE POUR FOURRER?
— T’es sérieuse là?
— Dead serious. J’peux le crier plus fort si tu veux?
— Don’t
— LE CAPO DI CAPO RI
Il lui plaqua alors la main sur la bouche et l’écrasa contre le mur. Elle respirait vite et essayait tant bien que mal de se déprendre.
— Es-tu complètement folle? Dit-il en chuchotant. Tu penses pas que ton appart est déjà sous écoute? Do you realize who just died yesterday?
Doucement il décolla sa main de sur sa bouche.
— Mon père Antoine… Can’t you understand that?
— Parce que tu penses que j’m’en câlisse?
— C’est juste une autre enquête pour toi. Une voie qui s’ouvre et un obstacle de moins dans ton ascension.
— C’est ça que tu penses?
Il l’a lâcha et retourna dans la cuisine. Il prit le gobelet sur la table et en prit une grande gorgée.
Florence entra doucement dans la cuisine. D’un pas discret. Elle se frottait l’épaule.
— Comment savoir? Tu parles jamais Antoine.
Florence reprit sa tasse et vint s’assoir à la table. Elle prit une deuxième gorgée, trouvant le café amer, elle remis un peu de sucre.
— Flo… Je… Je sais que ça fait mal là. Je sais que la poussière n’est même pas retombée pis je t’en demande beaucoup. Mais si je m’en crissais, je serais pas là.
— Tu veux juste faire ton job.
— J’suis une police… tu t’attends à quoi?
— j’sais pas…
Elle regarda sa tasse, il restait environ une gorgée dedans. Elle releva la tête, fixa Antoine dans les yeux.
— J’pensais que Le Capo réagirait, que le policier virerait tous les cafés italiens de Montréal à l’envers, mais surtout, je pensais qu’Antoine Rizzo, au lieu d’envoyer des policiers me surveiller, je pensais que quand j’me suis sauvé hier, t’aurais couru après moi.
— Come on Flo, ça fait longtemps que je cours plus après les filles.
— J’ai perdu un modèle, un père…Tu peux pas être aussi insensible.
— Franco dirait que c’est juste un autre lundi matin au bureau.
— Wow. Ok go. Get out.
— Excuse Flo… Je..
— Va t’en s’il te plaît. Je sais qu’il t’a fait souffrir… Mais il t’aimait comme un fils. Même s’il ne te l’a jamais dit.
— j’ai ce problème là avec tous mes pères.
— Obviously, ça se transmet.
Antoine détourna le regard, se leva. Puis se dirigea vers la porte.
— Où est-ce que tu t’en vas?
— Résoudre les mystères de la vie.
— Can’t you be serious?
— J’aimerais ça des fois…
Il sortit en refermant doucement la porte.
Florence resta assise. Elle regarda la porte un moment. Contemplant les jeux de lumière à travers la vitre givrée.
Elle prit ensuite sa tasse et but la troisième et dernière gorgée. Elle l’a redéposa sur la table, puis s’appuya au fond de sa chaise. Elle passa la main dans ses poches de jeans et en ressortit ses écouteurs. Elle les observa un instant dans sa paume puis les déposa sur la table et ferma les yeux.
