45. Réparer n’efface rien

Les lumières du parc Molson étaient encore toutes allumées. Un petit band était installé sur le gazebo central et jouait des covers de morceaux populaires. Certains passants s’arrêtaient quelques minutes puis continuaient leur chemin. De jeunes amants dansaient alors que d’autres se serraient épaule contre épaule en profitant de la nuit estivale.

Florence, qui traversait le parc pour rentrer chez elle, reconnut Flavie qui était assise, seule, sur un banc, sa sacoche par terre, appuyée sur la jambe. Elle observait les gens heureux, les sourcils froncés.

Florence s’approcha, en se glissant à travers les passants.

— Veux-tu une clope ?

Flavie se retourna, apercevant Florence qui se tenait debout à côté d’elle. Cigarette entre les doigts, la main tendue.

— D’habitude je fume juste à la sortie des bars.

— Dis-toi que je sors d’un bar, c’est legit.

— Fumeuse sociale ?

— Y a des soirs, j’suis fumeuse tout court.

Elle la prit et la mit entre ses lèvres. Florence approcha un briquet et l’alluma avant de le ranger dans sa sacoche pour ensuite s’asseoir à côté d’elle.

— Alors, dure journée ? Demanda Florence.

Flavie souffla un nuage de fumée vers le haut.

— Dure journée, dure semaine, dure année, plein de peine.

Florence fronça les sourcils à son tour, prit une puff et souffla la fumée vers sa gauche.

— T’es la femme du cop, toi, hein ?

— C’est Flavie, sa femme, moi je suis celle qu’il fuit. Pas ce soir, Jezabel, j’ai pas envie de te voir, Jezabel, ramène Flavie, Jezabel.

Flo ne dit rien. Se contentant de la regarder.

— Excuse. Parfois je m’emporte. Mais je suis gentille, oui, oui.

Jezabel la regarda avec de grands yeux, la tête un peu inclinée et le sourire fendu jusqu’aux oreilles.

— T’es loin de chez vous, non ? Langlois t’a laissé franchir le pont ?

— J’lui ai pas demandé… Je suis libre.

Elle prit une autre puff.

— Aussi, j’avais besoin de prendre l’air.

— Si Chris est comme Rizz, j’te comprends… Pas facile de côtoyer une police, j’imagine pas vivre avec.

— Lui dirait que vivre avec nous, c’est pire.

— Vous ?

— Flavieeee… Daphnééé… Jadeeee… Anaïsss et la pire d’entre toutes, moi !

Florence lança sa cigarette sur le chemin de gravier, ouvrit sa sacoche et en sortit une petite flasque en argent. Il y avait un petit motif de tête de mort gravé dessus. Elle dévissa le bouchon et prit une gorgée, puis grimaça. Elle étendit le bras vers Jezabel.

— T’en veux ?

— Oh non. Oh non, non, non. Je ne bois jamais quand je travaille, quand je conduis. Je dois rester sérieuse.

— T’as une drôle de façon de t’exprimer, toi.

— Flavie dit que c’est parce que j’ai un trouble de socia… disocia… j’oublie toujours le mot.

— Nevermind. Alors ! Pourquoi t’as besoin de prendre l’air ?

Jezabel jeta la cigarette devant elle et l’écrasa férocement avec son pied, s’assurant qu’elle était bien éteinte.

— Avec les feux de forêt, faut s’assurer de bien éteindre nos mégots.

— On est dans un parc…

— Un parc, ça brûle, brûle, brûle.

Florence secoua la tête et regarda autour.

— Alors tu t’es chicanée avec mister cops ?

— Nonnnn. Enfin, un peu, avec lui et les jumelles.

— Ahh, Carrots !

— Elles se plaignaient à Chris qu’Antoine passait beaucoup de temps avec sa petite bitch italienne.

Florence s’étouffa avec la gorgée qu’elle avait entamée.

— Bitch italienne ? Sérieux ?

— Ou pouliche italienne ? Je ne me souviens plus.

— On dirait que je sais pas lequel est le pire.

— Flavie avait la tête ailleurs alors j’ai pris le contrôle. Je leur ai proposé de régler leur problème et de faire disparaître Rizzo et sa licorne italienne. Ils ont mal réagi.

— Wait. Attends… Licorne ou pouliche. Wtf. J’suis pas un fucking zoo, là.

Jezabel regarda Florence de la tête aux pieds. Elle lui sourit, prit la flasque et but une gorgée. Immédiatement après, elle toussa fort.

— Y a quoi là-dedans ?

— Grappa.

— C’est horrible ! Horrible, horrible…

— Ça aide à oublier.

— Comme la musique.

— T’aimes la musique ?

— J’adore la musique. Le rythme, les instruments, la guitare et le chant. Ça soigne l’âme.

— C’est pour ça que tu viens au parc Molson ? C’est quand même loin de chez vous.

Jezabel regarda autour. Il y avait encore beaucoup de gens dans le parc.

— Toi, pourquoi t’es ici ?

— Dans le parc ?

— Sur le banc.

— Je t’y ai vue, seule, et j’habite à deux pas d’ici. D’ailleurs on voit mon appart, juste là. Dit-elle en pointant.

— Je sais. Dit froidement Jezabel.

Florence la regarda, puis regarda son appartement.

— Toi, sur ce banc de parc, c’est pas un hasard ?

— Les hasards, ça n’existe pas, pas, pas.

— Pourquoi t’es là, déjà ?

— Chris est fâché, Maude dit qu’il faut pas tuer, Rachel voudrait m’enfermer.

— Fecque t’es venue écouter de la musique devant chez moi juste pour plus les entendre ?

— Moi je veux juste les aider. Tu sais, Antoine était facile à attraper, il dort en ce moment. Dors, dors, petit Rizzo, les poissons c’est pour TANTÔT.

Florence eut un geste de recul.

— Excuse. J’fais pas exprès de crier.

Jezabel se pencha momentanément, ramassa sa sacoche et la posa sur ses genoux. Doucement, elle glissa la main droite à l’intérieur.

Dans le gazebo, des airs de violon se faisaient entendre.

— Antoine dit toujours que je l’aide à réparer ce que les autres brisent.

— J’suis pas certaine de te suivre, là…

Florence commença tranquillement à se décoller de Jezabel. Doucement, elle laissa son corps glisser sur le banc vers la gauche, installant une petite distance entre elles.

— Souvent, je travaille avec Antoine. Il m’a tout expliqué. La méthode, comment utiliser Daphnée, avec ses talents, coupe coupe. Comment se servir de ma disocio… Ma condition. Pis là, je me suis dit que les jumelles étaient fâchées contre Antoine et sa girafe italienne… Que je pourrais m’en occuper. 

— Antoine génère plus d’ennuis qu’il n’en règle… Lança Florence. 

Jezabel se tourna vers elle.

— Mais la vraie source du problème, c’est toi.

Florence écarquilla les yeux. Réalisant que Jezabel fouillait dans sa sacoche, elle se donna un élan pour se lever du banc. Mais Jezabel, rapide, l’attrapa par le poignet. Elle la tira pour la rasseoir à sa gauche.

— Voyons, Florence… Tu vas pas déjà partir ?

— Je… Je t’ai jamais dit mon nom…

Jezabel sourit.

— Tu vois, j’ai appris. Beaucoup, beaucoup, avec Antoine. La préparation, c’est comme en cuisine, ça prend un plan… Un bon plan.

— T’es complètement folle…

Le violoniste jouait maintenant seul. Plus rapidement.

Jezabel s’approcha.

— Oh oui, plus que ça même. Plus que plus.

— Lâche-moi… Creep.

— C’est pas gentil, ça, on commence tout juste à devenir des amies… Je t’ai raconté pourquoi je suis fâchée… Tu m’as confirmé ton identité… Tu m’as même avoué connaître Chris… Je savais qu’on était liées.

Jezabel fit une pause, l’air songeuse. Elle regarda vers le gazebo, où le violoniste finissait son morceau d’un coup sec. Les gens encore présents se mirent à applaudir. Puis elle approcha son visage de celui de Florence et demanda à voix basse :

— Est-ce que toi aussi tu couches avec Chris ?

— Quoi ? Non. J’te jure que non. Lâche-moi…

— Ouin, t’es pas son genre, pas assez… légiste.

— J’suis surtout pas le genre à coucher avec des gars mariés.

— Flo, Flo, Flo… Je comprends pourquoi les jumelles t’aiment pas… T’es… Parfaite. Pas comme nous…

Jezabel continuait de maintenir la pression. Le band reprit avec des morceaux plus doux. Elle ferma les yeux et commença à fredonner l’air, seulement avec des sons.

Florence n’arrivait pas à quitter la sacoche de Jezabel des yeux. Sa main y était toujours plongée.

— Antoine dit tout le temps que la vengeance, ça se mange froid, que plus on attend, plus c’est efficace.

— Il dit ça parce que ça fait trop longtemps qu’il côtoie la pègre… Lâche-moi…

Florence essayait tant bien que mal de rester calme, tordant son poignet pour se déprendre.

— Moi je pense que non. Non, non, non. La vengeance, ça répare, mais ça n’efface rien.

Jezabel relâcha son emprise, doucement. Elle sortit les clés de voiture de sa sacoche et se leva.

Florence, incrédule, resta assise. Se frottant le poignet, elle regarda les passants ; personne n’avait porté attention à la scène. Les musiciens enchaînèrent sur une deuxième balade. Jezabel se laissait porter par le rythme, bougeant lentement son corps.

Soudainement, elle cessa de danser et se pencha vers Florence.

— Au début je voulais vous tuer, toi et Rizzo.

— Tu me dis ça comme ça, froidement.

Jezabel la regarda, sourit.

— Oui. Mais j’t’aime bien, t’es pas brisée, toi.

— Antoine dit souvent qu’on l’est tous un peu.

Jezabel fit un tour sur elle-même. Puis se pencha vers Florence, d’un mouvement sec.

— En y repensant, tuer Rizzo, ça serait du gâchis. Affirma-t-elle.

— Alors que moi… Remarqua Florence en roulant des yeux.

— Une simple mort, un fait divers.

Florence attendit un instant, ne sachant pas si Jezabel était sérieuse ou si elle blaguait.

— Qu’est-ce que tu vas faire de lui ?

— Pour l’instant, j’vais aller le sortir du coffre de mon auto.

Jezabel se mit en route vers la rue. Florence la suivit du regard, muette. Les mains tremblantes, elle ouvrit sa flasque et la porta à ses lèvres.

Jezabel s’arrêta.

— J’vais lui dire de suivre la musique… À ta place, je lui garderais un peu de ta liqueur qui brûle. Ça n’effacera pas sa soirée, mais ça va sûrement l’aider à s’remettre.

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