Il lui sourit, cigarette à la bouche. L’air avait changé, le métro s’amenait dans le tunnel. Il lui fit un clin d’œil.
Elle prit une photo.
Puis figea.
***
Elle déposa sa sacoche sur le banc. Elle était seule sur le quai. À trois heures du matin, de toute façon, il ne restait qu’un métro à passer avant que les stations ferment pour quelques heures.
Elle portait une veste en cuir noir qui recouvrait la robe Dolce & Gabbana que seuls quelques initiés auraient reconnue. Ses talons hauts lui firent regretter tous les choix qu’elle avait faits à ce jour. Mais en regardant l’état du plancher, elle se résigna à les garder.
Elle hésita un instant puis décida tout de même de s’asseoir sur le banc. Elle tira le bas de sa robe vers l’avant pour la tendre, et posa ses fesses sur le ciment froid. Son cellulaire n’affichait aucun message.
Elle roula des yeux et le remit dans sa sacoche.
Des pas résonnèrent dans l’édicule. La voûte avait cette particularité d’aider l’écho à se propager. Elle aperçut un jeune homme s’approcher. Il n’avait pas fière allure, avançait d’un pas incertain, avait les cheveux en bataille et semblait avoir besoin d’une bonne douche.
Des cent cinquante mètres de quai, il avait décidé de se diriger vers elle.
Elle posa son cellulaire sur son oreille, donnant l’impression qu’elle était en communication avec quelqu’un. Elle qui, d’habitude, n’avait peur de personne, à ce moment précis, se sentait terriblement seule.
Le jeune homme ralentit lorsqu’il s’approcha d’elle.
— Vous auriez pas une cigarette?
Giulia l’ignora un instant. Elle continua de faire la fausse conversation en italien avec le silence de son téléphone.
Lui resta là. À l’observer, puis il s’assit à un mètre d’elle sur le même banc. Il déposa le livre qu’il tenait dans sa main, et plaça une pipe à hash dessus. Tout naturellement, il pencha la tête vers l’avant et regarda le sol.
Giulia, elle, continuait de parler, mais ne pouvait s’empêcher de jeter un œil à son voisin d’infortune. Elle remarqua le livre : Cioran, De l’inconvénient d’être né.
De temps à autre, il relevait la tête, puis dans un mouvement erratique regardait autour puis retournait à sa position initiale.
Après quelques minutes, il releva la tête et la regarda.
— J’sais que vous êtes pas au téléphone pour de vrai.
Elle roula des yeux. Puis remit le téléphone dans sa sacoche.
— Tu devrais quand même avoir compris que j’ai pas tellement envie de te parler.
Il haussa les sourcils, puis les épaules.
— T’es conscient que le quai du métro est super long et qu’il y a facilement une dizaine de bancs.
— On est toujours tout seul tout le temps.
— Certains choisissent la solitude.
— Parfois on nous l’impose.
Giulia ne répondit rien. Elle se contenta de le regarder. Il avait le visage creux. Elle se dit qu’il ne mangeait définitivement pas à sa faim. Ses vêtements déchirés lui firent froncer les sourcils.
— Toi, t’as pas l’air du genre de fille qui prend habituellement le métro à c’t’heure-là. T’es perdue?
Elle sourit. D’un geste délicat, elle replaça une mèche de cheveux derrière son oreille.
— J’ai l’air de quoi alors?
— J’sais pas. D’une madame. Genre, une p’tite mère qui revient d’une soirée sur Crescent avec ses amies riches mais qui avait pas le goût de repartir en limousine.
— J’ai l’air d’une femme qui se promène en limousine?
— Talons hauts, robe noire chic, t’as les cheveux comme sur les affiches.
— Wow… Donc à tes yeux je suis un cliché?
— À mes yeux, tous ceux que je croise sont des clichés, bien honnêtement.
— Ton raisonnement trahit ton allure.
— L’habit ne fait pas le moine, tu me juges sur mon apparence, mais j’suis pas un imbécile.
Il se tapa la tempe en disant ça.
— J’ai jamais prétendu que tu en étais un.
— Mais tu m’as jugé.
— Comme toi tu l’as fait en disant que j’étais une petite mère riche qui revenait d’une sortie en ville avec ses amies.
— J’ai tort?
— En partie.
— Laisse-moi deviner, t’es riche, t’es une p’tite mère, mais c’est d’avec ton amant que tu reviens d’une soirée.
— Quoi? Non. D’abord, si t’es pour me parler, dis-moi donc ton nom.
Il parut surpris, un court instant, il hésita, fronçant les sourcils, l’air de réfléchir.
— C’est quoi, t’as pas de nom? Tu l’as oublié?
— Alexis. Mais on me le demande très rarement.
— C’est un début, enchanté Alexis. Moi c’est Giulia.
— Julia. C’est un beau nom.
— Non, non, Giulia. Ça se prononce en italien, avec un G dur, et étire le l.
— Dgiulllll-lia.
— Tu vois c’est facile.
— Ouain, mais je parle pas italien.
— Et?
— T’es là à espérer que je sache prononcer ton nom de la bonne façon, mais ici, on dit Julia, et en plus, j’ai probablement aucune référence italienne qui m’aurait permis de savoir dire Giulia de la bonne manière.
— Mais d’où est-ce que tu sors toi?
— Je sais plus.
Elle ouvrit sa sacoche et sortit deux cigarettes, elle lui en tendit une. Il leva la main droite, ses doigts étaient sales, et il saisit la cigarette en son centre, puis la porta à ses lèvres. Giulia l’imita et s’alluma avant de lui tendre le briquet allumé. Il se pencha et aspira un coup pour allumer la sienne.
Il s’appuya le dos contre le mur derrière et souffla la fumée en l’air.
— Merci, dit-il simplement.
— De rien… Elle hésita. Tu sais qu’on a pas le droit de fumer en dedans.
— Et pourtant, c’est toi qui m’as offert et allumé la cigarette.
— J’voulais pas être seule à commettre un crime.
— Toi aussi t’es rentrée sans payer?
— Quoi? Non. T’as pas payé ton entrée?
— J’paye jamais mon entrée.
— Tu te fais jamais prendre?
— Non. Ils s’en foutent pas mal. Au pire ils m’expulsent.
Giulia le regarda incrédule. Lui, regardait le plafond sans trop se soucier de rien.
— T’as jamais commis de crime toi?
— Pas des comme ça. J’ai d’l’air de quelqu’un qui commet des crimes?
— J’sais pas, ta robe est vraiment belle.
— Tu penses que je l’ai volée?
— Non, mais tu pourrais définitivement tuer quelqu’un avec.
Encore une fois elle resta bouche bée. Elle prit quelques puffs et lança sa cigarette vers les voies.
Alexis parut choqué, elle en avait fumé seulement la moitié.
— Alors tu fais quoi dans la vie Alexis, à part accoster les gens et leur demander des cigarettes en échange d’une analyse complète de leur personnalité.
— T’as pas le sens d’observation on dirait…
— Et pourquoi donc?
— Bin r’garde moi… J’vis dans rue.
— Et?
— Bin… C’que je fais dans’vie, j’essaie d’survivre.
— C’est pas un peu ce qu’on fait tous?
— Y en a qui survivent plus facilement que d’autres.
— C’est de faire les bons choix.
— Tu dis ça comme si c’était facile.
— Tu penses que ma vie n’est pas difficile?
— Si j’en juge par tes souliers, ta robe, ta veste et ta sacoche, sans parler de ta coiffure, ouais, ta vie me semble bien facile.
— Cute.
— J’peux me tromper.
Il plaça une main sur son cœur en regardant vers le haut.
— J’ai vu mon mari se faire tuer devant moi, j’ai dû abandonner mes enfants derrière et je vis ici, habituellement sous surveillance pour s’assurer que je survis une journée de plus.
— Et tu as tout de même choisi de prendre le métro seule?
— J’avais… J’avais besoin d’air…
— Prendre une marche, vous connaissez pas?
— Tu peux pas comprendre.
Alexis se leva et se dirigea vers le bout du quai. Il fit dos à Giulia, puis se mit à uriner. Giulia détourna le regard en levant les yeux.
— T’es sérieux?
— Pas ma faute s’il y a pas de toilettes.
— C’est à se demander pourquoi…
Il termina et revint s’asseoir près d’elle.
Il fouilla dans ses poches et en ressortit un demi-sandwich mal emballé. Il enleva l’emballage plastique et prit une bouchée, avant de se rappuyer contre le mur, contenté.
— Y a pas l’air trop bon ce sandwich.
— Tu veux goûter?
— Ark non.
— On me l’a donné, c’est un bon sandwich.
Elle fit la grimace puis fouilla dans sa sacoche à nouveau, elle en sortit d’abord une bouteille d’alcool désinfectant qu’elle utilisa sur ses mains. Puis ensuite elle sortit un paquet de gomme à la menthe qu’elle ouvrit pour en prendre une.
— J’hais le goût de la cigarette.
— Pourquoi fumer alors?
— Ça me relaxe.
— Y a d’autres moyens il me semble.
— T’as vraiment une opinion sur tout hein Alexis?
— J’ai rien d’autre à faire.
— Et dis-moi donc, toi qui sais tout. Pourquoi t’as choisi la rue?
— J’ai pas choisi, c’est juste… Arrivé.
— On tombe pas dans la rue juste comme ça, t’es né, tu as sûrement grandi avec des parents? T’es allé à l’école non?
— Tellement un questionnement de maman ça…
— Newsflash mon beau, je suis une mère oui, je te l’ai dit.
— Tes enfants, ils ont quel âge?
— Trop jeunes pour être loin de leur mère ça c’est sûr.
— Et pourtant c’est comme ça qu’c’est.
— Pas par choix.
— Bin moi c’est pareil.
Encore une fois, Giulia ne trouva pas les mots exacts. Il lui sembla qu’il ne servait à rien d’essayer d’argumenter avec lui. Il avait réponse à tout. Elle lança ensuite sa gomme sur la voie de métro.
— Ils n’ont pas inventé les poubelles en Italie?
— Tu ne réponds pas à ma question.
— J’ai pas connu mon père, ma mère était toxicomane, elle est morte quand j’avais cinq ans. Après je me suis promené de foyer en foyer.
— Ça a pas l’air le fun ça.
— Nope, mais c’est là que t’apprends à essayer de survivre. Les coups de poing arrivent bien plus vite quand t’as pas de liens de sang.
— Y a pas des organismes qui gèrent tout ça et s’assurent du bien-être des enfants?
— Ha, et quoi encore…
— Tu peux pas passer ta vie d’enfant à manger des coups de poing et des coups de pied.
— Non c’est ça qui arrive, un moment donné, tu vieillis, tu t’endurcis pis celui qui frappe finit par apprendre que t’es capable d’en prendre et répliquer, pis là ils te font changer de foyer, parce que tu deviens un enfant turbulent, à problèmes.
Giulia l’écoutait sans dire un mot, elle regarda ses mains, fit tourner son alliance sur son doigt.
— Pis là tu fais une famille d’accueil, pis une autre pis une autre, pis un matin tu te réveilles et t’as seize ans et tu te dis qu’anyway, ça peut pas être pire que c’que c’est déjà, pis pendant que le bonhomme est parti, tu te sauves parce que ce jour-là t’as juste pas envie de recevoir un autre coup de poing dans le ventre parce que sa journée à shop a pas été le fun.
Giulia baissa les yeux. Elle laissa sa main gauche glisser sur son bras droit, un bref réconfort sur les paroles qu’elle venait d’entendre.
— Pis depuis ce temps-là tu survis dans la rue?
— Pas le choix, sans famille, sans papier, sans vraiment rien.
— Pourtant, je t’écoute depuis tantôt et je te trouve articulé.
— J’prends de la drogue et j’lis des livres.
— C’est…
— Triste?
— Ouain…
— C’est comme ça… J’ai pas choisi, pis personne veut de moi de toute façon.
Giulia fouilla dans sa sacoche. Puis regarda sa montre. À côté d’elle, Alexis fouilla dans ses poches, un peu pour se sentir moins seul à fouiller. Il en ressortit les mains, vides, qu’il regarda puis les posa sur ses genoux.
— Toi, tu m’as pas dit ce que tu faisais dans vie pour être sur le cover de Mères Modèles 2026.
— Moi… J’fais des choix bien différents…
— Pour que ton mari se fasse tuer devant toi, j’imagine, on dirait un scénario de film.
— C’est pas mal ça qu’c’est… Sans la fin heureuse.
— On dirait une histoire de pègre.
— Parce que j’suis italienne?
— Ouais, c’est cliché, mais ça marche. J’t’imagine avec ce kit là, pousser un dude par terre avant de lui tirer une balle dans la tête.
— Lâche de lire Mario Puzo.
— Ça ferait un bon épisode de crime organisé non?
— Oui, mais pas dans cette robe-là, ce serait du gâchis.
Il sourit.
Il fit une boule avec le papier plastique qui contenait le sandwich. Il regarda Giulia et le lança sur la voie.
Elle sourit en retour.
— Beau lancer.
— Merci… Il fit une pause. J’peux te voler une autre cigarette?
— C’est pas un vol, je te l’offre.
— Woah, t’es pas mal classe pour une p’tite mère gangster.
Elle rit, en baissant la tête. Puis un léger mouvement d’air la fit regarder vers le tunnel. Au loin on pouvait entendre le métro s’approcher.
Alexis se leva, et posa la cigarette entre ses lèvres.
— Hey Alex, j’peux te photographier?
— J’imagine.
Elle sortit un petit Leica de sa sacoche alors qu’il prenait la pose, cigarette dans la bouche. Elle prit quelques clichés.
Click, Click
— T’es photographe?
— Nah, c’est juste un loisir. C’est l’appareil de mon frère.
Click
— T’es vraiment une p’tite mère.
— Va chier.
Click
Il rit à son tour, elle remarqua qu’il lui manquait quelques dents, elle trouva ça charmant.
L’air avait complètement changé, un vent et un vrombissement envahissaient l’édicule.
— J’aurais aimé ça avoir une p’tite mère comme toi… un peu moins gangster.
— Tu diras ça à mes enfants.
Il baissa la tête, laissant échapper un autre rire.
Giulia se leva à son tour. Elle le regarda à travers sa lentille et prit encore quelques clichés.
— Hey, DGiullia.
— Oui?
Click
Click
— Merci pour la cigarette.
Il lui fit un clin d’œil, et prit trois enjambées vers la voie.
Click
— Avec plaisir Al…
Click
