47. Vide sur la table du matin

Chris tenait le porte-gobelet de la main gauche, squeezé entre son pouce et le rebord du carton, il tenait aussi un petit sac. De sa main droite, il cogna délicatement à deux reprises sur la porte.

Il resta là, patient. Le jour venait tout juste de se lever. Le soleil projetait encore une magnifique couleur ambre, accompagnée de longues ombres.

Il se surprit à être distrait par un oiseau quand il entendit les loquets se défaire. Aussi doucement qu’il avait cogné, la porte s’ouvrit.

Dans l’embrasure, il vit Sarah se révéler à lui. Elle ne portait pratiquement rien, un string bleu et un soutien-gorge noir. Elle avait une mine terrible.

Sans rien dire, elle lâcha la poignée et se dirigea vers la salle à manger. Chris, incertain, la suivit.

Sarah tira une chaise sur laquelle elle s’assit, brusquement, se laissant presque tomber. Elle plaça ensuite ses bras en tailleur sur la table et y engouffra son visage.

Langlois la rejoignit. Voyant les bouteilles de vins vides sur la table, il déposa le gobelet et le sandwich devant Sarah, puis tira une chaise et s’assit.

Sarah resta cachée dans ses avant-bras alors que Chris enchaînait les gorgées de café, lisant les étiquettes des bouteilles.

— Deux Chablis et un Harfang des neiges, grosse soirée…

— Le Harfang des neiges, j’l’ai bu avant qu’t’arrives.

— Ça explique ton haleine.

Sarah releva la tête, dévisageant Chris.

— Et ta sale gueule aussi. Ajouta-t-elle.

— T’es venu pour me faire chier, Langlois?

— Non, j’suis livreur Uber maintenant, t’as ton Tim Horton, mais c’est weird, quand la porte s’est ouverte, je me serais presque cru dans un mauvais porno.

— Si tu savais…

— Eh bien, dis-moi…

— J’ai mal à tête.

— Harfang des neiges au déjeuner, c’est jamais un bon remède.

— Non, mais c’est parfait pour déclencher l’amnésie.

— T’essaie d’oublier ta soirée?

— Parfois, j’essaie d’oublier ma vie.

Chris ne répondit rien. Il ouvrit son sac et prit une grosse bouchée dans son sandwich déjeuner.

Sarah se redressa, puis laissa son corps s’affaisser un peu sur la chaise. Elle prit à son tour son sac et en sortit le sandwich qui s’y trouvait.

— Tu as bien pris…

— Sans viande de porc, extra fromage, le café à deux laits deux sucres, et voilà un sachet de sucre en extra au cas où.

Il sortit un sachet de sucre de la poche de sa veste qu’il lança sur la table. Le sachet glissa jusque dans la main de Sarah.

— On dirait presque que tu connais mes goûts.

— J’suis enquêteur, j’prends en note les détails importants.

Pour toute réponse, Sarah prit une gorgée de café, puis tint le gobelet à deux mains, en regardant la table.

Elle renifla.

Puis, se mordit la lèvre inférieure.

Chris observait ses mains, elle grattait le gobelet, nerveusement.

Alors qu’il faisait une boule avec le sac vide de son sandwich, Sarah releva la tête.

Ses yeux étaient maintenant complètement rouges, la ligne de mascara qu’elle avait coulait et des larmes noires sillonnaient ses joues.

Chris avança sa main droite vers celle de Sarah, puis juste avant qu’il ne la touche :

— J’ai tué quelqu’un.

Chris retira sa main.

— Quoi?

Sarah se mordit la lèvre à nouveau, elle regarda le sol par-dessus son épaule puis fixa Chris dans les yeux. Les larmes ne coulaient plus.

— J’ai. Tué. Quelqu’un.

— T’en es certaine?

— Oh oui.

— Sarah, c’est sérieux ce que tu m’dis… Tu l’as tué où?

— Tu vas pas me lire mes droits, Chris?

— C’est pas à l’inspecteur que tu viens de dire ça…

— Je suis pas certaine à quelle version de toi je suis supposée le dire…

Chris se leva d’un bond. Il fit quelques pas vers la cuisine, puis s’approcha de Sarah.

— Raconte.

— Tu peux pas me sortir de celle-là, Chris…

— Tu sais pas… Fuck, Sarah… Qui?

— Un gars.

— Moins vague…

— Un homme.

— Tu m’aides pas… Pourquoi?

— On jouait… Un jeu stupide…

Chris contempla Sarah sur sa chaise. Puis, il refit le tour de la table et se rassit sur sa chaise.

— Il est où, Sarah, c’est important, il est peut-être pas mort.

— Il est dans son lit…

— On progresse. Ici? Chez lui? Où?

— On a commencé la soirée ici, pis, j’avais pu de capote. On est allé chez lui.

— Ok, mais c’est qui lui?

— Malenfant.

— Le patrouilleur du poste 37?

Sarah détourna le regard, elle souleva ensuite le pain du dessus pour s’assurer qu’il n’y avait pas de viande dans son sandwich. Elle prit une grosse bouchée, puis ferma les yeux en levant le menton.

— Oui.

— Tabarnack.

Chris sortit son téléphone. Puis composa rapidement un numéro.

— T’as son adresse?

Sarah fit non de la tête, et referma les yeux.

— Salut! Ici l’inspecteur Langlois de la Sûreté Nationale… J’vais avoir besoin d’une auto-patrouille chez l’agent…

Il plaça sa main sur le combiné.

— C’est quoi son nom?

— Thierry.

— Chez Thierry Malenfant. Avec une ambulance, des paramédics, des policiers, c’est urgent. Défoncer la porte, il y a probablement un homme mort.

Il raccrocha et posa le téléphone sur la table.

— Va falloir que tu me parles parce que là… Sarah, t’es dans la merde.

— Faudrait appeler Rachel.

— Non, non, non… Avant, tu vas tout me raconter.

Sarah se remit à pleurer.

— J’ai tué quelqu’un, Chris…

— Y est peut-être pas mort…

— Ça pardonne pas…

— Quoi donc? Tu lui as fait quoi, Sarah…

— C’tait pas ça le plan… On devait juste souper et boire. Il avait amené du Chablis.

— Deux bouteilles… T’en as bu d’autres…

— J’en avais aussi, j’ai perdu le fil, une, deux, trois. Pis on a mangé… Pis bu. Pis après on a dansé…

Elle s’est mise à bouger doucement sur sa chaise, suivant un rythme sourd que Chris ne pouvait pas entendre.

Elle s’est levée et a tiré Chris par la main. Elle a appuyé sa tête contre son épaule et fait glisser ses bras sous la veste de Langlois pour mieux se blottir. Elle fredonnait un air et bougeait lentement.

— On a dansé comme ça, proche.

Inconfortable, Chris s’est délicatement défait de son emprise puis l’a guidé vers sa chaise.

Elle a fait une pause, puis s’est replacée en croisant les bras.

Langlois se rassit et prit une gorgée de café, il bougea les bouteilles sur le côté de la table, et sortit son cell pour prendre des notes.

— J’vais pas pouvoir t’aider si tu ne me dis pas ce qui s’est passé.

— Ça faisait un bout qu’on se fréquentait on et off, moi pis Thierry… C’tait le fun, mais j’sentais depuis un petit bout qu’il avait besoin de plus.

— De plus?

— Quelque chose de plus, émotionnellement et physiquement challengeant… Tu pourrais pas comprendre.

Chris sourit, en prenant une gorgée de café.

— J’ai marié une femme qui a cinq personnalités distinctes dont une qui a essayé de me tuer six fois. Je pense que je m’y connais un peu en choix physiquement et émotionnellement challengeant.

Sarah baissa la tête. Elle contempla son sandwich, puis doucement en reprit une bouchée.

— On a commencé à jouer à des jeux.

— Des jeux?

— Des jeux, Langlois… Au début, avec des objets… Pis un moment donné, il m’a dit qu’il voulait plus… Il voulait avoir mal.

— Mal? Genre, brûlure de cigarette?

— Non, non… Il voulait vivre des expériences plus poussées, genre, étranglement.

Elle se frotta le bras. Chris la regarda.

— Tu peux t’habiller si t’as froid.

— J’ai pas froid, j’suis bien comme ça. À moins que ça te gêne… Ajouta-t-elle en relevant les yeux vers lui.

— Non… Ça, ça me dérange pas. Continue.

— Fecque on a joué à des jeux avec des cordes, genre bondage, pis après, on a switché à des câbles de char.

— Genre des câbles à booster?

— Ouin… Ça grafigne, mais ça restait soft.

— Rappelle-moi de jamais t’inviter dans mon garage.

— Y a peu de chance…

— Pourquoi?

— Ta femme.

Chris acquiesça. Puis Sarah reprit.

— On avait un set-up où je l’étranglais un peu pis le pinçais avec les câbles. Mais on arrêtait toujours avant que ce soit dangereux.

Chris roula des yeux, Sarah le remarqua et détourna le regard, se refermant un peu. Elle prit une gorgée de café.

— Ça te déçoit, hein…

— Non. Non, j’suis qui pour juger?

— Thierry, il aimait ça rough, par moment je lui disais que c’était too much…

Elle caressa ensuite son bras gauche. Chris remarqua alors qu’elle avait des ecchymoses.

— C’est lui qui t’a fait ça?

Il serra son gobelet de café.

— C’était un jeu… Anyway, c’était pas assez… Il voulait plus de thrill.

— Plus de thrill, c’est quoi l’étape après? Baiser dans le bain en tenant un séchoir?

— Presque.

— Presque?

— Un taser.

— Un ta… Un taser?

— J’lui envoyais une décharge avant qu’il jouisse…

— Ça c’était la limite?

— Non…

— Y a pire que de taser quelqu’un en fourrant?

— On a joué à la roulette russe.

Chris la regarda, sans dire un mot. Il se contenta de se passer une main sur le visage et de soupirer.

— Les premières fois, on jouait un tour chaque à table et c’est après qu’on baisait.

— Calice, Sarah… la roulette russe…

— Les fois d’après on jouait en faisant l’amour, ça l’excitait beaucoup, vraiment beaucoup. L’idée de pouvoir mourir en baisant.

— C’est tordu…

— Mais pas banal.

— Tu trouves?

— Come on, Chris… On côtoie la mort tous les jours… De l’autre côté, on constate, on observe, on essaye de comprendre pourquoi.

Chris se leva et fit quelques pas. Son cellulaire vibra.

« Malenfant est mort. Il était dans son lit. Nu, une balle dans la tête. »

« On a pas d’armes, pas de douilles. »

Chris revint devant Sarah.

— Il a perdu?

— Pas tout à fait…

— Niaise pas avec les mots, Sarah, y a un policier mort dans son lit avec une balle dans la tête… J’appelle pas mal ça perdre à la roulette russe… À moins que ce soit pas ça l’histoire.

— On jouait. À. La roulette russe.

— Elle est où l’arme?

— Fuck, Chris… Tu me prends pour qui?

— ELLE EST OÙ L’ARME?

Sarah tourna la tête, puis croisa les bras. Chris desserra les poings, réalisant qu’il avait haussé le ton. Il replaça sa veste, et se passa une main sur le visage.

— J’suis pas conne.

— Je pourrai pas te sortir de ça, Sarah…

— T’as pas d’armes… T’as pas de douilles…

— J’ai ta confession.

Sarah se mordit la lèvre.

— Sa nouvelle idée, c’était la roulette russe inversée…

— Quoi, 5 balles sur 6 dans le barillet?

— Non… Une balle, mais on pointe le gun vers l’autre.

— Tabarnack.

— On l’a fait une première fois… Fuck, c’était hot… On a tiré une fois chaque.

— C’est tellement stupide.

— On se sentait invincibles.

— J’parle à une folle, ça y est.

— J’ai voulu rendre ça plus… excitant.

— Bin oui… plus excitant que presque mourir. Quess t’as fait?

— J’ai mis 4 balles.

— Esti… Calice… 60… 66% de chance de mourir…

— Ça a fait clic… Pis lui a fait clic…

Sarah recommença à pleurer.

— Je lui avais pas dit. Et… il m’a demandé de tirer encore.

— Tu le savais.

Elle fit oui de la tête. Puis écrasa son visage dans ses mains.

— J’ai appuyé le gun contre sa tête, pis il a serré ses mains sur mes hanches… J’me suis crispée… J’ai tiré.

— Osti Sa…

— J’ai paniqué… Sur le coup. Je… J’voulais pas tirer… J’te jure.

— T’as mis 4 balles dans le gun… Fuck, Sarah.

— Après… Après c’est comme si j’étais plus moi. C’est devenu mécanique… J’ai ramassé l’arme… la douille…

Le cell de Chris vibra à nouveau.

« Langlois… On a un problème… C’est propre… genre propre propre propre… Niveau, Pro… »

— T’as nettoyé la scène, Sarah?

— J’ai compris, Chris…

— Quoi donc…

— En tenant le gun, en le voyant, inerte sur le lit, le sang…

Chris se redressa sur sa chaise alors que Sarah baissa le regard, regardant vers ses cuisses.

— Sarah?

— À force de côtoyer la mort… J’avais aussi besoin de la vivre…

Elle releva les yeux pour le regarder, puis sourit.

D’instinct, Chris plaça sa main sur son arme, ne trouvant qu’un étui vide.

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