— Donne ton cell.
— Pardon?
— Ton cellulaire.
— Oui?
— Donne.
Antoine regarda Chris, sans bouger, cellulaire dans la main droite, verre d’eau dans la gauche.
Il le fixa un instant puis replongea son regard sur l’écran.
Chris roula des yeux, prit le cellulaire d’Antoine et le déposa au centre de la table, à côté du sien.
Antoine eut un geste pour le reprendre mais Chris lui tapa la main.
— Pas touche Rizz.
— C’est mon cell.
— Sur lequel tu passes trop de temps, on soupe ensemble là. Pas de distractions.
— Tu vois c’est pour ça que j’ai pas de blonde.
Chris l’ignora et regarda le menu. Il le tourna d’un bord puis de l’autre. Avant de réaliser que la carte des bières se trouvait au centre de la table entre le ketchup et le sucre.
Il la consulta et la déposa à sa droite. Au même moment, Antoine déposa son menu et prit une gorgée d’eau.
— Qu’est-ce tu prends?
— Le Club, viande brune, avec les frites.
— Tellement cliché.
— Toi Rizz? Tu prends quoi?
— Le spaghet’ à viande.
Chris releva la tête, l’observa.
— Tu me niaises?
— Quoi?
— Pis tu me traites de cliché?
Le cellulaire d’Antoine se mit alors à vibrer. D’instinct, il étira le bras pour le prendre mais Chris eut tôt fait de le bloquer, ce qui fit froncer les sourcils à Antoine. Sans rien dire, Chris fit non de la tête.
Antoine retira sa main et fit signe à la serveuse.
— Êtes-vous prêts à commander?
Antoine lui sourit, ce qui la fit sourire en retour. Ses joues s’empourprèrent, mais Chris coupa court à leur échange de regards.
— Je vais prendre le Club viande brune, avec les frites et votre meilleure IPA.
— Pain blanc ou brun?
— Blanc.
— Blanc… Parfait et la bière? Un verre ou la pinte?
— La pinte s’il te plaît.
— Parfait et pour vous? dit-elle en se retournant vers Antoine.
— J’vais prendre le spaghetti bolognese, avec une Moretti.
— On l’a seulement en bouteille, ça vous convient?
— Ça va être parfait.
— Merci, je vous apporte ça tout de suite. Mon nom c’est Agathe si vous avez besoin de quoi que ce soit.
Elle dit ça en s’adressant uniquement à Antoine puis s’éloigna.
Chris avait les bras croisés et fixait Antoine.
— Tu m’énerves.
— C’est toi qui voulais arrêter manger, on aurait pu se rendre direct à Montréal.
— Ça fait cinq heures et demie que je conduis, give me a break.
— D’ailleurs, je veux plus jamais retourner à Rouyn-Noranda.
— Pourquoi?
— Trop loin, pis les filles en avaient rien qu’pour toi. C’est tannant.
— Va falloir y retourner si c’qu’on a est pas concluant. Et je te rappelle que j’suis marié.
— Tu cherches juste un prétexte pour fuir Flavie.
Le cellulaire d’Antoine s’illumina et se remit à vibrer.
— Parlant de prétexte… Y s’arrête jamais ton cell?
— C’est ça être populaire mon Chris.
Chris étira le cou pour regarder l’écran du téléphone. Il regarda le plafond et se r’enfonça dans sa chaise.
— C’est ma sœur.
— Laquelle?
La serveuse arriva au même moment avec la pinte qu’elle déposa devant Chris et la bouteille et un verre qu’elle déposa devant Antoine.
— Je reviens avec vos repas.
Elle fit un clin d’œil à Antoine et s’éloigna de nouveau. Sous le regard attentif d’Antoine.
— Maude.
— Quoi?
— C’est Maude qui arrête pas de t’appeler.
— J’ai pas le droit de répondre.
— Me semble qu’elle est intense.
— Elle est fâchée. Elle dit que je la néglige.
Antoine haussa les épaules et commença à verser sa bière dans le verre. Chris, sans l’attendre, prit une gorgée de la sienne.
Le téléphone d’Antoine s’illumina à nouveau, cette fois notifiant un message texte.
— Tu devrais lui parler.
— Elle voulait prendre ses distances.
— Mais elle t’appelle et te texte sans cesse.
— Elle veut juste voir si j’suis avec Flo, ou une autre.
— D’ailleurs, il se passe quoi avec…
Chris fut coupé par la serveuse qui leur amena les assiettes. Elle déposa aussi une bouteille de mayonnaise devant Chris et un contenant de parmesan Kraft devant Antoine et s’éloigna.
— Hum… Excuse-moi… Agathe.
— Oui?
— Vous auriez pas du vrai parmesan?
Elle eut un léger haussement de sourcils, puis prit le pot de parmesan.
— Ça dit 100 % parmesan, c’est du vrai, soyez rassuré.
— Non, non, mais, parce que ça… C’est d’la sciure de bois tu vois… Du vrai, j’veux dire, celui qu’on râpe.
— Ahhh… On a juste ça, mais il est vraiment bon, pour vrai, moi j’aime vraiment plus celui-là.
— Ok.
— Il va prendre celui-là c’est bon correct, intervint Chris qui voyait bien que la conversation s’en allait droit vers un mur.
— Merci. Voulez-vous une autre bière?
— Non c’est bon.
Antoine fit signe que non de la main et elle s’éloigna sans en rajouter.
— Chris…
— Non, Rizz commence pas… On est à Prévost dans un restaurant qui s’appelle Chez Monique. Tu t’attendais à quoi?
— Un minimum de respect. Ils servent un spag bolo, le minimum, c’est d’avoir…
— Du Reggiano et des chili flakes, je sais Rizz, tu fais la même crise de princesse à chaque fois.
— Va chier, Princesse… C’est une question de principe.
Son cellulaire se remit à sonner. Toute la table se mit à vibrer, faisant claquer les ustensiles sur les assiettes.
Chris perdit patience et prit le téléphone.
— As-tu fini Maude, câlisse, tu vois bien qu’il répond pas!
…
— Non, c’est moi qui lui ai confisqué pour qu’on soupe tranquille.
…
— À Prévost.
…
— On revient de trois jours à Rouyn, on enquêtait sur le meurtre d’un motard.
…
— Non… Il roula les yeux. Flo est en Italie pour régler des trucs de Franco.
…
— On parle pas de vos histoires, et t’étais pas avec Ryan?
…
— Ah… ok. Il est devant moi. On arrive à Montréal dans une heure, une heure et demie, si on arrive à manger.
Chris tendit le téléphone vers Antoine qui y posa l’oreille. Il sourit en regardant Chris exaspéré.
— On est bel et bien à Prévost, au resto Chez Monique.
…
— J’pensais qu’on reviendrait plus tôt et que j’aurais pas à canceller notre souper…
…
— Au pire on déjeune cette semaine.
…
— J’t’appelle quand Chris me dépose chez moi.
…
— Ciao…
Antoine raccrocha et tendit le téléphone à Chris. Ce dernier le dévisagea et repoussa le cell.
— Man, garde-le, c’est trop énervant.
— C’était ton idée, je m’y colle.
— Je regrette tout.
— Arrête, trois belles journées avec ton meilleur chum.
— Prochaine fois je pars avec Beaudoin.
— Beaudoin il met du ketchup dans son club.
— Fuck off vous êtes tous… Ah pis laisse faire.
Ils rirent puis finirent de manger sans autre incident de cellulaire, même si Antoine, lui, continua de recevoir des appels et des textos.
Il offrit de payer la note. Chris se dirigea aux toilettes alors qu’Agathe revenait avec la facture.
— Est-ce qu’on va vous revoir dans le coin?
— Allez-vous acheter du vrai parmesan?
— C’était si pire?
— Je reviendrai t’en faire goûter du vrai.
— C’est une invitation?
— Une promesse.
Elle lui remit la preuve de paiement, prenant le temps de lire son nom sur la copie.
Antoine retourna le papier et y écrivit son numéro de téléphone, puis lui tendit le bout de papier.
Agathe le regarda et rougit.
— Je vais être terriblement déçue si je ne te revois pas Antoine Rizzo.
Il se leva, prit sa veste et lui sourit en se dirigeant vers la porte.
— On va se revoir.
— Ils disent tous ça mon beau.
— J’vais te briser le cœur, mais j’vais pas te décevoir, promis.
Puis il sortit.
La Lincoln Continental reprit la route. Antoine prit son paquet de cigarettes dans la poche de sa veste. Il l’ouvrit mais n’en sortit que des feuilles d’aluminium.
— Cibole, t’as pas des clopes?
— Je fume plus depuis un mois.
— C’est ça l’attitude…
— Fuck off. Et enlève tes pieds sales de sur le dash.
Il poussa les jambes de Rizzo qui se redressa en rouspétant.
— Sarah a le droit elle.
Chris ne répondit rien et se contenta de le dévisager en fronçant les sourcils.
Antoine pointa devant.
— Drop-moi au coin.
— T’es sûr?
— Oui oui, j’vais arrêter au dép me pogner des clopes.
— C’est toi le boss.
Chris immobilisa la Lincoln. Antoine récupéra son sac, ouvrit la porte et sortit.
— Merci vieux.
— Pas de trouble, hey Rizz.
— Quoi?
— Demain huit heures on debrief.
— Sérieux Langlois, faut que j’te parle de l’horaire dix à dix-neuf.
Il rit, ferma la porte et tapa sur le toit de l’auto.
Chris lui cria un bye à peine perceptible et s’éloigna.
En sortant du dépanneur, Antoine prit une cigarette qu’il alluma immédiatement, et se mit à marcher vers son appartement.
En passant devant la ruelle, il entendit une alarme qui retentissait.
D’instinct, et curieux, il s’y engagea, prenant le soin de sortir son téléphone pour éclairer la ruelle qui ne possédait aucun éclairage d’appoint.
Un bruit le surprit soudainement, il se tourna vers un conteneur et aperçut, aussi surpris que lui, un raton laveur qui s’enfuit, sac de chips dans la bouche, faisant du même coup sursauter un chat qui s’approchait. Ce dernier fit un énorme vacarme en sautant sur une clôture puis un toit en tôle.
— Esti de raton, câlisse de chat.
Antoine les ignora, puis se retourna et continua à avancer vers l’alarme.
La lumière de son téléphone ne suffisait pas à sortir la ruelle de la pénombre.
Le bruit de l’alarme s’intensifiant, Antoine ne pouvait plus percevoir les bruits de la faune urbaine.
Il décela enfin les reflets de lumière de voiture qui scintillaient au rythme de l’alarme. Il continua de marcher, prit une puff puis une voix qu’il reconnut l’interpella.
— Hey Rizz.
Il se retourna.
Un bâton s’abattit sur lui, la cigarette s’envola, puis son corps s’écrasa par terre dans un bruit sourd.
Sur l’asphalte, son cellulaire allumé, face vers le ciel. Un nouveau message.
« Bip, bip »
L’alarme cessa.
