La lumière du soleil le força à plisser des yeux. D’instinct, Antoine plaça son avant-bras devant son visage, mais une vive douleur ralentit son geste.
Doucement, il tenta de bouger la tête, mais une rigidité musculaire l’en empêcha.
Alors que ses yeux s’habituaient lentement à la lumière vive du jour, il tenta de murmurer quelque chose, mais sa mâchoire se braqua et le fit souffrir à son tour.
— J’éviterais de parler à ta place. Tu bouges tout le temps trop, j’t’ai un peu pogné la mâchoire en frappant avec la bat de baseball. Ta chute a pas aidé non plus.
Antoine grimaça, et chercha des yeux d’où venait cette voix qu’il reconnaissait.
Enfin, quand il parvint à tourner la tête sur le côté, il aperçut une voiture, rouge. Une Capri qu’il connaissait trop bien. Une silhouette appuyée dessus.
Il suivit des yeux une paire de bottes noires, qui menaient à une paire de jeans bleu foncé, un coton ouaté orange et une chevelure aux reflets roux, découpée par la lumière du soleil.
La silhouette se décolla de la voiture et fit quelques pas vers lui. À chaque fois, soulevant un petit nuage de poussière et expédiant des cailloux vers lui.
Une bouteille d’eau atterrit alors sur son abdomen, pendant que la femme rousse faisait le tour d’Antoine, toujours étendu par terre.
— Tu dois bien te demander ce qu’il t’arrive… Bois. Ce sera un bon début.
Antoine ouvrit la bouteille et se renversa tout le contenu sur le visage, attrapant au passage ce qu’il put avec sa bouche, cherchant à chasser le goût du sang qu’il y avait.
Quand il eut bien repris ses esprits, il reconnut enfin Maude, accroupie devant lui. Dans sa main gauche, elle avait une bouteille d’eau. Dans la droite, un Glock, qui ressemblait étrangement au sien.
— Cheers mon Rizz, tu voulais qu’on déjeune, l’eau, ça fera.
Antoine réussit alors à se retourner et se mit à ramper vers la voiture.
Maude se redressa aussitôt, prit deux enjambées et lui planta le talon de sa botte dans le mollet.
— Pas si vite…
Antoine ne put s’empêcher de crier, ce qui lui fit aussi mal étant donné l’état de sa mâchoire.
— Deux petites informations essentielles pour toi mon beau Rital, d’abord, crie autant que tu veux, personne va t’entendre, et ensuite, quand bien même que tu voudrais te sauver, y a nulle part où aller.
Arrêtant sa progression.
Antoine prit un moment pour regarder autour.
Ils se trouvaient sur une vaste plaine abandonnée, remplie de gravier et de pousses de gazon éparses.
Les poings serrés, il prit une grande respiration, cracha un peu de sang puis roula sur le dos.
Il fouilla dans la poche de sa veste et en sortit un paquet de cigarettes. Péniblement, il en prit une et la plaça entre ses lèvres.
Difficilement il parvint à s’asseoir et regarda Maude s’approcher. Encore une fois elle s’accroupit devant lui.
Il souleva le paquet à son attention.
— En veux-tu une?
Elle fit non de la tête.
Il rangea le paquet et fouilla dans ses poches.
Rien.
— T’aurais pas du feu?
— Non.
Il soupira.
Regarda le ciel, prit la cigarette et la jeta par terre.
Maude fit glisser son index sur son visage, longeant une coulisse de sang séché qui commençait à la frontière de son cuir chevelu et descendait jusqu’à son cou.
— C’est terrible que même magané tu sois aussi beau.
Antoine prit une grande respiration. Puis avala sa salive, et malgré la douleur il articula.
— À quoi tu joues Maude?
Elle sourit, puis retira sa main. Essuyant son index sur son jeans, elle pencha la tête sur le côté.
Au même moment deux urubus à tête rouge se posèrent à proximité.
Maude tourna la tête pour les regarder. Puis ramena son attention vers Antoine.
— Je joue à rien Rizz. Je voulais juste m’assurer qu’on passe un peu de temps ensemble, comme convenu.
Elle se leva puis se dirigea vers la Capri, se pencha et en extirpa quelque chose avant de revenir vers Antoine.
Enfin elle s’assit dans le gravier devant lui.
Les urubus scrutaient le sol tournant autour d’eux, se déplaçant en faisant de petits sauts.
Maude posa l’arme par terre et ouvrit ce qui semblait être son cahier de notes.
— Tu veux me faire une psychanalyse?
— J’veux surtout fermer ton dossier.
Antoine détourna le regard.
— Vois-tu j’ai des notes de chacune de nos séances de psy, mais surtout j’ai des notes de la plupart de nos soupers. Mais j’ai un problème avec ton cahier Antoine.
— J’suis un cauchemar pour les psychologues.
— Ah ça…
Elle déposa le cahier puis reprit l’arme. Elle la fit tourner dans ses mains, fascinée, mais incertaine.
— C’est pas un jouet tsé.
— Pourtant, tu te promènes partout avec.
— C’est ma job.
— Laquelle déjà? Parce que c’est pas clair.
Antoine pencha la tête sur le côté en haussant les sourcils.
— Non non, réponds pas… Comme toujours.
Maude se leva et commença à marcher entre les broussailles.
— C’est ça l’affaire avec toi Antoine… On te connaît pas. Pis pourtant t’es le centre de notre univers. On évolue toutes autour de toi. Toutes amoureuses, prêtes à donner beaucoup, et recevoir très peu.
— T’as toujours refusé qu’on soit un couple Maude.
Antoine toussa, crachant encore du sang.
— Tututu… Garde ton énergie…
Elle se rapprocha, puis se pencha à sa hauteur.
— Ça fait mal?
Elle prit la main d’Antoine et la posa sur son cœur.
Il voulut répondre, mais Maude rejeta sa main et se releva puis lui tourna le dos une fois de plus.
Les urubus, eux, étaient maintenant perchés sur le toit de la voiture. Observant la scène, les yeux à demi fermés.
Maude pointa son cahier à Antoine.
— Le problème avec ton cahier c’est que je pourrai jamais finir de le remplir.
— Pourquoi?
Une nouvelle quinte de toux le saisit.
— On dirait que même si j’essaye, je suis incapable de tourner la dernière page et le fermer.
— Pauvre Ryan…
— Ça c’était juste une mauvaise façon d’essayer de t’oublier. Y est pas à prendre en pitié.
Maude sourit, se pencha et récupéra le cahier de notes. Elle en fit tourner les pages rapidement.
— Y a toute là-dedans. Antoine Rizzo. D’hier à aujourd’hui… J’ai même parfois dessiné des cœurs avec nos initiales dedans…
Elle se passa une main sur le visage.
— Regarde, page vingt-deux, ML loves AR…
Elle regarda Antoine, tenant le cahier dans les airs, puis elle le lança aussi loin qu’elle le put.
— Inutile… Comme tout ce qu’on a bâti. Cinquante-deux pages sans importance.
Elle lui fit dos à nouveau et fit quelques pas en s’éloignant de lui.
— Antoine, Antoine, Antoine…
Elle marchait en gesticulant avec le Glock, le pointant dans toutes les directions. Regardant Antoine de temps à autre, s’arrêtant, le fixant, puis recommençant à marcher.
Elle se plaça face à lui.
— J’te voulais pour moi Antoine, juste un mini instant, le temps d’un souper. Comme à chaque fois, avant. Quand j’avais le sentiment, le temps de quelques heures, que plus personne d’autre que moi existait dans tes yeux.
Elle fit une pause, se mordit la lèvre, regardant vers les urubus.
— Quand j’ai compris que je te voulais juste pour moi, sans partage, je me suis dit qu’il fallait que ça arrête.
— Maude… Je t’aurais dit je t’aime en page un, on se serait retrouvés ici en page deux…
Elle croisa les bras.
Antoine toussa.
— C’est pas toi qui disais qu’on gardait pas les lions en cage?
Elle regarda le ciel, soupira puis fit un pas vers lui.
— Justement, j’suis pas dupe.
Les urubus quittèrent le toit de la voiture pour aller se percher sur une branche sèche non loin.
Maude se dirigea vers eux.
— Mais moi la conne, je pensais pouvoir te changer.
Elle baissa la tête, dos à lui, les bras le long du corps.
Avec le peu d’énergie qu’il lui restait, Antoine sentit que c’était probablement sa seule chance pour se sortir de cette situation.
Il se donna un élan, se propulsant vers Maude.
Son geste souleva du gravier qui bondit autour et heurta la voiture.
Maude se tourna rapidement et tira vers Antoine, le manquant de justesse. La balle ricocha dans le gravier. Les urubus s’envolèrent au moment du coup de feu. Saisi, Antoine tomba à genoux.
Figé.
— Tsé Antoine, si tu t’écoutais moins, si tu posais plus de questions, t’aurais su que quand j’étais jeune, j’allais tirer sur des canettes dans un champ avec ma mère.
Elle fit une pause en s’approchant.
— J’ai jamais, jamais, manqué une cible Antoine.
Maude s’arrêta à deux pas de lui, puis braqua l’arme vers son visage.
— C’était stupide ça Rizz…
À genoux, résigné, il pencha la tête vers le sol et relâcha les épaules.
Las, un des urubus cria, impatient.
Une goutte s’écrasa sur le gravier.
Antoine releva la tête.
— C’est pas obligé de se finir comme ça tsé.
Maude passa son avant-bras sur sa joue. Elle appuya ensuite le canon du Glock sur le front d’Antoine.
— Non c’est vrai.
Elle tremblait.
Soutenait le regard d’Antoine.
Sa mâchoire se crispa.
Elle relâcha un peu la pression.
Antoine émit un petit souffle.
Un des urubus lâcha un cri rauque, au loin. Ils tournoyaient maintenant dans le ciel.
Maude les regarda passer au-dessus de leurs têtes. Leurs ombres en mouvement, définissant un cercle autour d’eux.
Elle réappuya plus fermement.
Plongeant son regard dans celui d’Antoine.
— C’est pas obligé… Mais ça prend une fin
