53.Citrouilles, citrouilles, attention aux grenouilles

— Check comment c’est lourd.

Martin prit l’arme et la soupesa. Il émit un long sifflement et l’appuya contre son épaule.

— Esti, c’est pas évident voir là-dedans.
— Tu vas t’habituer.

Il décolla l’arme et la remit à son compatriote.

— C’est pas comme dans les jeux vidéo.
— Moi aussi ça m’a surpris quand je les ai sortis du sac.

Evans tapa l’épaule de Martin. Celui-ci tourna la tête pour observer la vaste étendue. Le champ de citrouilles s’étendait sur plusieurs acres, un terrain vallonné entouré de petits boisés.

— T’es sûr qu’on a le droit?

Evans rit et se mit en marche vers un petit secteur abritant de hautes herbes.

— Bien sûr qu’on a pas le droit, mais as-tu vu la place… Y a personne à des kilomètres. Awaye, on va tester ça, ces snipers-là!

Ils marchèrent côte à côte sur environ quatre cents mètres puis s’arrêtèrent en bordure d’une zone qui vraisemblablement avait déjà été labourée. Quelques herbes longues créaient la cachette parfaite.

Ils s’installèrent sur le sol, couchés dans la terre, leurs longs fusils devant eux.

— Avec les supports bipèdes en plus. Combien t’as payé ça, coudonc?

Evans se retourna vers Martin.

— Pose pas trop de questions, pis enjoy le moment.
— Toi pis tes plans de p’tit criss. Ok… On vise quoi?
— Bin pour commencer, les citrouilles.
— Ouin… Pas mal juste ça qu’il y a anyway.
— Ok, arrête de jaser, tire.

Martin acquiesça puis se replaça. À tour de rôle, ils commencèrent à tirer sur des citrouilles qui se trouvaient à plusieurs centaines de mètres.

Si au départ ils eurent maille à partir avec le viseur, après quelques tirs, ils devinrent de plus en plus confortables.

— Hey Mart, on joue à un jeu. Vois-tu l’épouvantail mauve là-bas?
— Oui.
— Ok bin, de l’épouvantail, je tire vers la gauche, toi vers la droite. Le premier qui pogne cinq citrouilles gagne.
— On gagne quoi?
— Rien, voyons… On gagne d’être meilleur que l’autre.
— Un peu plate comme jeu.
— Ok… Ok, je sais. Le perdant va mettre une citrouille sur la tête de l’épouvantail pis l’autre essaie de le pogner.
— Ouain… ok.

Au compte de trois, ils commencèrent à tirer. Si Martin réussit ses trois premiers tirs, il joua de malchance : son arme s’enraya, ce qui le ralentit.

Evans, de son côté, précis, ne manqua aucune de ses cibles.

— Bon bin, ç’a l’air que tu vas marcher, mon Mart.
— Calice, c’est loin. Tire pas pendant que je marche, là…
— Fais-toi-en pas, j’suis fou, mais pas cave.

Martin se leva et se dirigea vers l’épouvantail. Arrivé, il scruta les environs pour trouver la plus grosse citrouille.

Satisfait de son choix, il sortit le couteau qu’il avait à la ceinture et découpa un cercle sous la courge géante. Il la retourna, la vidant de ses graines et fibres.

Il la plaça ensuite bien en vue par-dessus la tête de l’épouvantail puis fit quelques pas sur le côté. Il leva alors la main en l’air pour donner le signal à Evans, filmant de l’autre, cellulaire à la main, le pauvre épouvantail.

Evans observa tout à partir de la lunette de son fusil. Une fois le signal donné, il mit en joue l’épouvantail.

Une grenouille se fit entendre.
Evans l’ignora.
Il prit une première grande respiration.

Retint son souffle et appuya sur la gâchette.

Par la force du recul, il ne vit pas la citrouille exploser. En replaçant son œil derrière le viseur, il réalisa vite que l’épouvantail avait perdu la tête.

Il lança l’arme puis sauta.

— Yes!!! As-tu filmé ça, Martin!! Hurla-t-il.

— Martin…

Evans scruta le champ du regard mais ne voyait plus son ami.

Curieux et intrigué, il déposa son fusil et se dirigea à son tour vers l’épouvantail.

wrebitt…

— Martin!! Qu’est-ce tu fais? C’est pas drôle.

Après une longue marche, il arriva enfin près de l’épouvantail. Regardant autour, il aperçut soudain son ami, au sol.

Puis l’horreur : du sang recouvrait tous les potirons autour, le corps de Martin gisait dans une mare de sang, la moitié de la tête complètement éclatée.

Evans voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche.

Il se mit alors à regarder autour, frénétiquement.
Des citrouilles.
Des citrouilles.
Les herbes longues.
Le boisé.
Le marais au loin.

wrebitt…

Un petit sifflement.

Evans fut projeté vers l’arrière, son corps s’effondra lourdement sur le sol.

Un coup de feu résonna à travers l’immensité.

Sarah prenait des mesures avec un pointeur laser. Elle se retourna vers l’agent à sa gauche, en pointant une zone remplie d’herbes longues.

— Y a quoi là-bas?

L’agent pivota, plaça sa main gauche sur son front et plissa les yeux.

— Du gazon.
— T’étais affecté au stationnement, toi, avant, hein?
— J’vois pas le lien.
— Y en a pas, si ce n’est que tu vas y retourner bin vite si tu me dis pas ce qu’il y a derrière les herbes longues qui sont là-bas.

Sans répondre, l’agent se dirigea vers l’endroit que Sarah venait de lui pointer.

Elle roula des yeux puis sortit son appareil photo. Elle prit alors quelques clichés des deux corps étendus sur le sol, parmi les citrouilles. Elle observa un instant l’épouvantail.

— T’as plus de tête, toi…
— C’est que tu sais quelque chose et on a voulu te faire taire?
— Non? T’es pas bavard…
— Tu parles toute seule maintenant?

Sarah se retourna.

Rizzo marchait lentement dans sa direction, enjambant comme il le pouvait les potirons.

— Woah… C’est pas propre.
— Tu compares à quoi?
— Mes scènes de crime.
— Les tiennes ou celles sur lesquelles tu enquêtes? Qu’ess tu criss ici, Rizz?
— J’tais venu acheter une citrouille pour mettre dans ma fenêtre.
— Pis toi, aller au IGA, mettons?
— Come on, Fortin… La nature, le grand air, la chance de choisir ma citrouille.

Elle croisa les bras.

— On dirait que tu me racontes ta première date avec Florence…
— Ça change des dates avec toi à aller marcher au cimetière.

Sarah roula des yeux.

— Pis la vraie raison?
— Je remplace Langlois pendant ses vacances et, de toute évidence, c’est pas un cas pour les locaux.
— Ouain. C’est du gros calibre.
— Les victimes?
— Non, les balles qui les ont tués.
— T’as quoi?
— Je dirais du .338.
— Du trois cent trente-huit?
— Calibre militaire.
— J’ai pas fait l’armée.
— Moi non plus. Mais contrairement à toi, c’est ma job de connaître ces trucs-là.

Antoine regarda autour. S’approcha des victimes.

— On a des identités?
— Selon les papiers qu’ils avaient sur eux. Il s’agit d’Evans Charpentier et de Martin Renault.
— Connus?
— Charpentier a un casier pour des banalités, Renault rien.
— Ils faisaient quoi ici? Commerce illégal de citrouilles?
— C’est la saison.
— Aussi celle de la chasse.
— On a retrouvé deux snipers un peu plus loin, là-bas, à genre mille mètres.
— Pas un secteur reconnu pour la chasse ici.

Sarah rangea son appareil et sortit son calepin.

— Tu veux mon hypothèse à froid?
— Vas-y. Dit-il en croisant les bras.
— Sont venus tirer du gun, ils ont tiré sur l’épouvantail. Sont venus voir le résultat et un chasseur leur a tiré dessus.

Antoine se frotta la barbe, jetant à nouveau un regard autour.

— Qui vous a appelés?
— Le propriétaire de la ferme.
— Il parle?
— En choc.
— Suspect?
— Le bonhomme a soixante-quinze balais, les doigts crispés par l’arthrite et le dos courbé d’avoir ramassé trop de citrouilles…
— Donc non.
— C’est le fun bosser avec toi, Rizz… Tu comprends vite.

Antoine ne répondit rien. Marcha dans la direction où se trouvaient d’autres agents.

Sarah ramassa son matériel et se mit à sa poursuite.

— Hey.
— Oui?
— On devrait aller vers les herbes longues là-bas, à la place.
— J’voulais voir leur set-up.
— Ok, mais la position des corps me dit qu’ils se sont fait tirer dessus de par là-bas.
— Y a quoi là-bas?
— En ce moment, Métivier.
— Connais pas.
— Tu connais pas tout le monde, Rizz…
— Tout le monde me connaît.
— C’est pas la même chose, tsé.

Ils marchèrent en direction des herbes hautes.
À proximité, ils virent Métivier qui sécurisait une zone.

— Tu as trouvé quelque chose?

Il releva la tête.

— Marchez pas là. C’est un marais, j’ai trouvé une trace de pas.
— Finalement, tes yeux fonctionnent.
— Fallait que je me fasse pardonner.
— Bon choix, le jeune. Parmi toutes les places où tu veux être avec Dr Fortin, ses bonnes grâces sont les plus safe.

Sarah lui donna un coup de coude.

— Métivier, je te présente l’enquêteur Rizzo.
— Antoine Rizzo? Le Antoine Rizzo?
— Lui-même…
— Wow. Vous êtes une légende. Stu vrai que vous vous êtes déjà tiré une balle dans la ja…
— Ok, ok… Y aura un autre moment pour le fan club… On a une enquête ici…
— Pardon.
— Va chercher ma trousse à empreintes silicone dans le camion.

Métivier hocha la tête puis s’éloigna.

— Y marche drôle, non?
— Il doit avoir les souliers pleins de boue.
— Ouain, j’hais ça quand ça fait ça, la glaise pognée dans la semelle.

Quelques gouttes commencèrent à tomber. Métivier revint avec le matériel. Avant que la pluie ne se mette à tomber plus fort, ils firent une empreinte de la trace de pas dans la boue et quittèrent les lieux.

Antoine retrouva Sarah dans un petit café.

Il déposa son gobelet puis s’assit devant elle.

— T’as perdu ton chaperon?
— Métivier?
— Mon plus grand fan.
— C’est parce qu’il te connaît pas.
— Tu bois quoi?
— Cappuccino à la citrouille.
— Ark.
— Sois pas rabat-joie, c’est la saison.
— Le café se boit noir.

Fortin sortit son calepin.

— J’ai recoupé mes informations avec quelques meurtres non résolus dans d’autres régions.
— Ça dit quoi?
— Ça fait six meurtres semblables dans des champs de citrouilles.
— Tu vois, si les gens buvaient leur café noir…
— Toujours du gros calibre, dans la tête, et sais-tu ce qui est le plus surprenant?
— Toutes les victimes raffolaient des épices d’automne?
— Sûrement, mais c’est pas ça. À chaque fois, y avait un marais ou une zone d’herbes longues à une distance à peu près équivalente à notre dossier.
— Donc potentiellement un tireur embusqué, qui choisit des humains comme victimes.
— Bravo, Sherlock.
— Bon bien, c’est réglé. Reste juste à trouver le tireur.

Une semaine plus tard, ils se retrouvèrent dans un autre champ.

— Toujours la même méthode.
— Ouep. Mais cette fois-ci, il y avait une dizaine de personnes dans le champ…

Sarah fit un pas en avant.

— Hey, Métivier!

Métivier sortit des herbes longues qui jonchaient le marais. Il marcha, d’un pas hésitant, les pieds lourds.

— As-tu trouvé quelque chose?
— Y a du gazon écrasé, on dirait son spot de tir.
— Des douilles?
— Non, rien, propre, pas de traces de pas cette fois-ci.

Antoine l’observa. Pencha la tête puis approcha sa main de son col.

— Bouge pas, t’as du foin là.

Métivier se figea alors que Rizz lui enlevait la brindille. Il l’observa un instant, puis la laissa tomber par terre.

— Ça a dû se retrouver là pendant que je fouillais.

Une grenouille croassa.

Antoine et Métivier regardèrent vers le marais. Sarah observa la scène, sans rien dire. Elle remarqua alors que le devant des pantalons de Métivier avait aussi des brindilles, mais que le derrière était tout propre.

Il s’éloigna ensuite, retournant vers les herbes longues.

Sarah s’approcha d’Antoine, lui tapa l’épaule et pointa Métivier du menton.

— Ouais, je sais.
— J’ai rien dit.
— Tes yeux m’ont tout dit, Sarah Fortin.
— Si je te connaissais pas, Rizz, je dirais que tu as une idée en arrière de la tête.
— Ouais, mais ça va prendre de la patience… Il traque ses proies dans les champs, il veut jouer, on va jouer aussi.
— Tu penses à quoi?
— Prochaine pleine lune.
— Ça tombe le soir de l’Halloween… Marieville?
— Pendant le Festival de la nuit des citrouilles.
— Qu’est-ce qui te fait croire qu’il y sera?
— Il ne tue plus seulement des cibles isolées, là il va y aller pour le feu d’artifice.
— C’est risqué, Rizz.
— Entre ça et un cappuccino aux épices d’automne…
— On pourra pas déployer le SWAT…
— J’m’occupe de tout.
— Mission solo?

Il la regarda, puis sourit.

Les grenouilles et ouaouarons chantaient. La pleine lune scintillait à la surface du marais.

Le champ était illuminé par les lanternes et citrouilles. Les monstres déambulaient dans le champ.

Un respire…

Le vent soufflait doucement.
Un criquet se fit entendre, puis un autre. Soudainement, l’eau s’agita quand une grenouille sauta pour en rejoindre une autre.

Rien.

Le craquement d’une branche qui se casse se fit entendre. Antoine grimaça, retenant son souffle.

Silence.

Un autre pas en avant.

Les grenouilles, alertes, s’affolèrent, chantant à l’unisson.

L’homme tourna la tête, mais Rizz l’arrêta, appuyant le silencieux de son arme sur le haut de sa nuque.

— Des bonbons ou un sort?
— J’imagine qu’il n’y a pas de bons choix…
— C’est Halloween, mon chum… Choisis.
— Un autographe?
— Bon choix… Sauf que moi, je distribue juste des bonbons.

wrebitt…
wrebitt…

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