40. La chaleur qui ne pardonne pas

Maude se tenait debout, sur le bord de la route, là où l’asphalte laisse place au gravier. Impassible, elle regardait droit devant. Cigarette entre le majeur et l’index.

Devant elle, un champ. Éclairée seulement par la pleine lune, des lueurs rouge orangé venaient réchauffer sa silhouette. Dans le champ, le El Camino d’Antoine brûlait. Un immense brasier crépitant, une mélodie soutenue seulement par le chant des criquets.

Quelques heures plus tôt, Maude était assise sur un tabouret, dans un bar du centre-ville où elle enchaînait les verres de scotch.

— C’est le dernier que j’te sers, Maude. Dit gentiment le barman.

— Come on, Jeff, j’en ai pas bu tant que ça. Se défendit-elle, en comptant sur ses doigts.

— Faut savoir arrêter. Tiens, v’là du Perrier. Lui dit-il en poussant un verre d’eau minérale.

— Y a plus moyen de noyer son spleen! S’emporta-t-elle.

Jeff la regarda. Elle marmonna quelque chose et se dirigea vers les toilettes.

Quand elle ressortit, elle se redirigea vers le bar où un couple se trouvait sur les tabourets qu’elle occupait.

Sans retenue, elle invectiva la fille assise à sa place.

— Heille, Blondy, c’est ma place, tasse-toi. Dit-elle.

— Heu… Non… la place était libre, madame.

— Check, j’ai eu une mauvaise journée, j’étais assise là depuis deux heures, décrisse.

— Ouain, non. J’pense que vous devriez rentrer chez vous…

À ce moment-là, Maude la saisit par le collet et la poussa vers l’arrière. La jeune femme, ne s’en laissant pas imposer, répliqua en poussant Maude à deux mains.

Jeff, derrière le bar, fit signe au doorman pour qu’il intervienne.

Entre-temps, Maude revint à la charge. Tirant son adversaire vers elle, un chaos s’ensuivit où les coups volèrent d’un côté comme de l’autre. Dans le tumulte, Maude tomba vers l’arrière en entraînant la fille avec elle. Les deux roulèrent par terre, continuant d’échanger des coups en criant.

En se redressant, la blonde envoya un violent coup de tête sur le nez de Maude.

Celle-ci, sonnée, se laissa choir au sol, le visage en sang, son nez s’étant transformé en champlure. Elles furent séparées et le portier escorta Maude à l’extérieur.

Dehors, le silence contrastait avec le bourdonnement incessant de l’intérieur. 

Maude se retrouva assise dans les marches. Steve, le portier, lui avait donné une bouteille d’eau et se tenait près d’elle avec sa sacoche.

Lorsqu’elle se sentit mieux, et que son nez cessa de saigner, elle se leva, regarda Steve puis, sans rien dire, lui arracha sa sacoche des mains et partit en direction opposée.

— J’peux t’appeler un taxi, Maude… Lui lança Steve.

— Fuck you! Se contenta-t-elle de répondre en s’éloignant.

Soudainement, elle s’arrêta, fit demi-tour et revint devant Steve, qui bloquait la porte. Elle ne le quitta pas des yeux puis saisit une autre bouteille d’eau, du paquet de six qui était sur les marches.

— J’avais payé pour de l’eau! Dit-elle en s’en allant.

Steve, excédé, se contenta de hausser les épaules en la regardant s’éloigner.

Maude marcha quelques coins de rue avant de s’arrêter et s’appuyer contre un lampadaire. Elle alluma une cigarette puis en souffla un nuage dans la lumière qui l’éclairait.

Elle se dit qu’Antoine aurait certainement voulu prendre une photo, prétextant que les ombres étaient magnifiques.

— Va chier avec ton esti de Leica. Murmura-t-elle à voix basse.

Elle sortit ensuite son téléphone. Un message de Rachel.

« S’tu calice, Mau ? Jeff m’a écrit, tu fous le bordel ? T’es où là ? Je viens te chercher! »

Elle pitonna alors, à une main, sur le clavier.

« Paaaas bsoin de toiii. Crisssss moi la paix!!!!! »

Elle fit ensuite défiler les contacts. Passa plusieurs noms, puis ralentit en voyant : Mom 🌸. Elle renifla, ravala sa salive puis scrolla plus loin. Elle s’arrêta sur Rizzo et appuya sur l’icône de téléphone.

Elle laissa sonner un peu.

Pas de réponse.

Maude décida alors de le texter.

« Hey Rizz! T’es jamais là quand il faut… J’ai besoin de te voir… T’es oùùùùùù ? »

Elle se laissa glisser sur le poteau, s’assoyant à sa base. Cigarette dans une main, téléphone dans l’autre. La lumière de ce dernier, froide, contrastait avec la lumière chaude du réverbère. Elle semblait éclairée par le jour et la nuit.

Elle prit un selfie. Puis l’envoya à Antoine.

« Check! La lumière sur ma face… c’est beauuuu heinnnn ? T’es où Antoineeeeee… réponds. »

Après quelques minutes, et ayant presque fini sa cigarette, elle la lança devant elle, se releva et se mit à marcher.

La nuit montréalaise était chaude, l’humidité bien présente. Peu de gens traînaient à l’extérieur où l’harmonie des climatiseurs et des thermopompes donnait sa musicalité à la nuit.

Après trente-six minutes de marche, elle se retrouva enfin devant chez Antoine. Pas de lumière apparente. Elle regarda son téléphone. Six messages de Rachel, toujours aucun d’Antoine.

Elle fronça les sourcils puis s’apprêta à monter les marches quand un klaxon brisa son élan. Elle reposa son pied à terre puis se retourna.

Ryan.

— Embarque, Maude, je te ramène chez toi!

— Non merci.

— Come on, Maude, on sait tous les deux pourquoi t’es ici, tu vas juste te faire du mal. C’est Rachel qui m’a appelé, elle s’inquiète.

— J’ai pas besoin de ta morale à cinquante cents, Rye.

— Toujours pareille…

— Fuck off! C’est toi qui es toujours pareil. Tu offres toujours la même chose, pis après tu t’endors, et quand c’est le temps de jaser, de savoir comment je vais, tu dois aller travailler, t’as un souper important ou whatever shit que tu trouves comme excuse. Mais tsé quoi, là là, j’ai besoin de parler. Fecque, fais comme d’hab, sauve-toi.

Ryan la regarda. Elle ne s’était pas approchée de l’auto. Il tapota le volant, releva les sourcils en la regardant et détourna le regard.

— Tsé quoi. T’as raison, Maude, mais je pense surtout que c’est pas à moi que t’as besoin de parler ce soir. Appelle-moi quand t’auras besoin de mon oreille.

Il remonta sa fenêtre et repartit, s’éloignant, redonnant à la rue son silence. Maude se retourna alors puis gravit lentement les marches. Elle s’arrêta devant la porte d’Antoine. Hésitante, elle sortit son téléphone puis regarda à nouveau les messages. Pas de réponse d’Antoine, mais il avait vu son message.

À la vue de cette information, le visage de Maude s’empourpra légèrement. Elle fronça les sourcils puis posa la main sur la poignée. Hésitant un peu, elle prit une grande respiration…

« Qu’est-ce tu fais, Maude ? » Se dit-elle à voix basse.

Elle tourna la poignée et poussa la porte.

Sans faire de bruit, elle entra dans l’appartement. Délicatement, elle referma la porte. Au bout du corridor, une lueur scintillait. Une trame sonore se faisait entendre. Se doutant qu’Antoine écoutait sans doute un film devant lequel il s’était endormi, elle fit un pas en avant. Silencieusement, elle enjamba la multitude de souliers qui traînaient dans l’entrée, sans trop leur porter attention.

Elle allait dire son nom quand elle entendit des rires, puis une voix féminine.

Elle reconnut Florence. Baissant la tête, elle remarqua des souliers de femme parmi ceux d’Antoine.

Maude comprit, et la colère l’envahit à nouveau. Selon Maude, Antoine commettait toujours deux imprudences. La première : il ne barrait jamais sa porte. La seconde : il laissait les clés de son précieux El Camino sur la tablette d’entrée.

Maude ne réfléchit pas. Elle prit les clés et sortit furtivement, faisant bien attention de ne faire aucun bruit, autant en fermant la porte qu’en descendant les marches.

Elle s’assit dans le Camino, fit démarrer le moteur. Celui-ci rugit, ce qui la fit plisser les yeux. Instinctivement, elle regarda autour, puis vers l’appartement d’Antoine.

Aucune lumière.

Elle partit alors avec la voiture.

En pleine nuit, les rues étaient désertes. Maude avait syntonisé une chaîne de jazz et laissait les rythmes cuivrés la guider à travers les lumières urbaines qui se réfléchissaient sur la carrosserie noire de l’auto.

— Ça aussi, ça ferait une esti de belle photo… Marmonna-t-elle.

Elle traversa ainsi la ville. Puis emprunta un pont qui surplombait la rivière des Mille Îles. Elle se dirigea vers l’est de la rive-nord. Roula un moment, fenêtres ouvertes, le vent dans les cheveux, avant de prendre un chemin de campagne. Tranquillement, la radio commençait à grésiller. Après quelques kilomètres, elle ralentit, roula sur le côté de la route puis guida la voiture vers une zone clairsemée du champ. La radio ne captant plus, seul le son du moteur emplissait les lieux.

Elle sortit de l’auto et s’alluma une cigarette.

Maude était seule, éclairée simplement par la pleine lune.

Elle la regarda brièvement.

— Toi pis moi, on est toutes seules ce soir. Moi, avec mon attitude, je fais fuir les gens que j’aime… Toi, avec ta lumière, tu fais fuir les étoiles qui t’accompagnent.

Elle resta là en silence, fixant la lune.

— Réponds surtout pas…

Elle lança sa cigarette dans le gravier, puis regarda sa montre. Ça devait bien faire trente minutes qu’elle était là. Elle retourna auprès de la voiture et ouvrit le coffre, puis saisit le bidon d’essence qu’Antoine gardait toujours en cas de caprice du El Camino.

Elle ouvrit les portières et vida le bidon à l’intérieur de la voiture, puis sur le dessus. Elle lança le bidon à l’intérieur et recula de quelques pas.

Son téléphone ne cessait de vibrer. Elle le sortit de sa poche pour en regarder l’écran.

Rachel, vingt-cinq messages.

Elle ouvrit la messagerie puis lut le dernier message.

« Maude je sais pas t’es où mais fais pas de conneries… la nuit est chaude, et t’es sûrement en criss, je sais ce que c’est, le petit feu en dedans, qui pardonne rien… appelle-moi… je te cherche anyway. 🔥 »

Elle avait ajouté un petit émoji feu à la fin.

Maude sourit. Une larme coula sur sa joue. Elle renifla et rangea le téléphone. Craqua une allumette puis s’alluma une autre cigarette. S’approchant de la voiture, elle lança l’allumette dessus.

Instantanément, un immense brasier se déclencha. Une vive chaleur souffla au visage de Maude, ce qui la fit reculer.

Elle se tenait debout, sur le bord du chemin de campagne, face au champ.

L’El Camino brûlait, entièrement. Un immense feu de joie, sans chaleur réconfortante.

Le reflet du feu scintillait dans ses yeux, quand un bruit de roues sur le gravier vint briser la mélodie crépitante des flammes. Elle resta immobile.

Une portière se referma puis des pas se firent entendre.

— On a tous rêvé de faire ça…

Maude se retourna. Reconnaissant alors Rachel qui s’approchait, sa Capri rouge garée en bordure.

Elle l’ignora, continuant d’observer la voiture en feu.

— T’es la dernière que j’aurais pu imaginer faire ça, par contre.

— Ça en prenait une. Dit Maude.

Rachel lui prit une cigarette. Elle se plaça à côté d’elle pour observer le spectacle.

— Il va être en tabarnak. Dit Rachel.

— Il gagne toujours. Fecque, j’ai triché.

Rachel la regarda. Fit une pause. Un pneu éclata sous la chaleur, faisant sursauter les jumelles.

— Je vais pas te demander pourquoi t’es en criss.

— Comment tu m’as trouvée ?

— Sixième sens, on est jumelles, tu te souviens ?

— T’es conne. Dit Maude en riant.

— On venait tirer du gun ici avec Maman. Dit Rachel, sereine.

— J’tirais toujours à côté des canettes. Observa Maude en laissant échapper un sanglot.

— Elle me manque aussi, t’sais.

Le réservoir d’essence explosa, cette fois, faisant crier les deux sœurs.

— Fait chaud en criss, ben plus que la canicule. Dit Rachel en reculant d’un pas.

— Mais ça, c’est une chaleur qui pardonne pas.

Elles restèrent debout, sur le bord de la route, à observer l’El Camino brûler. Puis Maude posa sa tête sur l’épaule de sa sœur.

— Qu’est-ce tu vas dire à Antoine ?

Maude regarda Rachel, impassible.

— J’vais lui dire de barrer sa criss de porte.