Le crépitement des bûches dans le foyer n’était pas assez fort pour se distinguer à travers les rires et la voix portante de Chris qui racontait des histoires autour du feu.
Pourtant Flavie, elle, n’entendait que ça. Presque en transe, elle regardait les flammes danser, les tisons voler puis, à travers tout ça, elle sentit un léger souffle.
Elle releva la tête pour réaliser qu’Antoine la regardait. Fixement, sans bouger, le reflet du feu faisait danser les ombres sur son visage. Elle regarda autour : tous étaient pâmés sur Chris et ses simagrées.
Elle se leva doucement, prit quelques verres vides, quelques bouteilles, et se dirigea vers la maison, non sans lancer un ultime regard vers Antoine — une invitation.
Ce dernier attendit quelques secondes puis se leva à son tour, sans même se faire remarquer. Il suivit Flavie vers la maison, prenant au passage quelques assiettes et bouteilles vides.
En entrant, il n’eut le temps que de voir la silhouette de Flavie tourner le coin vers l’escalier du sous-sol. Son bikini jaune la trahissant.
« À quoi joue-t-elle ? » Se demanda-t-il. Puis, prévoyant, connaissant l’instabilité de Flavie et ses alters, il prit, dans son sac de travail, son arme.
Il poussa la porte menant au sous-sol et descendit les marches. Lentement.
— Come on, Flav, j’ai pas envie de jouer… Ou est-ce Jezabel ? Jade ? Daphnée ?
Il arriva au bas des marches sans réponse. À droite, un petit mur fermait la salle mécanique. Il avança lentement, cherchant une ombre, un reflet, un simple bruit.
Rien.
Il dépassa le mur puis contourna l’étagère de rangement, quand un petit bruit le surprit. Il tourna la tête pour voir le chat passer en courant et monter les marches.
Son cœur fit un tour, lui qui pourtant n’avait peur de rien. Il se retourna pour continuer son chemin quand il fut saisi par l’épaule, puis poussé violemment contre le mur.
Avant même de réaliser ce qui se passait, il était maintenu contre le mur, quelqu’un serrant son bras gauche, l’avant-bras appuyé sur son torse, alors qu’une lame de couteau était posée — non sans une certaine pression — sur sa gorge.
— Échec, le Rital. Dit Flavie.
Antoine la regarda brièvement. Elle était calme, posée. Son regard sévère était profondément fixé sur le sien. Il pouvait sentir la pression que la lame exerçait sur sa trachée.
Il lui sembla plus sage de ne pas bouger.
— Bien joué, Flav ? Jez ? Jade ? Demanda-t-il.
— C’est Flav. Juste Flave. Dit-elle froidement.
— C’est pas toujours facile à savoir. Reprit-il.
Elle leva un sourcil, puis sourit.
— Je te pensais meilleur que ça, mon Rital.
— Tu vas enlever la lame de là ? Demanda-t-il.
— Non. Dit-elle sèchement. Avant, tu vas me répondre.
Ce fut lui qui leva les sourcils, surpris.
— Je t’écoute. Ajouta-t-il calmement.
— Tu te méfies de moi. L’accusa-t-elle.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça, Flavie ?
— Tu ne m’appelles plus pour des contrats. On était un team.
— Ça devient tough à gérer, Flav. Jezabel est parfois dure à suivre. Daphnée dit rien, et Jade…
— Je les contrôle, et tu le sais.
— Pas Jade… elle n’en fait qu’à sa tête.
— Tu ne me fais plus confiance, Antoine ? Demanda-t-elle en serrant les dents.
— J’essaie de nous protéger, Flav… mais tes alters, c’est plus gérable.
Il essaya de se déprendre, mais l’étreinte de Flavie était forte, et surtout, la lame commençait à fendre la peau de son cou.
— Je pourrais te faire disparaître ici, ce soir, sans mes alters, et personne s’en rendrait compte. Fais-moi confiance, Antoine.
— Tu vois là… là, j’arrive même pas à savoir si c’est Flavie ou Jezabel. Dit-il.
Flavie approcha son visage du sien.
— Dans le fond, t’as peur de moi ? Demanda-t-elle à voix basse.
— J’ai surtout peur que tu perdes le contrôle.
— On en a déjà parlé, Antoine. Je contrôle toujours, je les utilise, on a travaillé fort, toi et moi. Je peux tuer sans elles… En étant entière… Je l’ai déjà fait.
En disant ça, elle relâcha légèrement son emprise sur lui. Antoine sentit la lame se décoller et profita de cette fraction de seconde pour pousser Flavie, l’agripper par le poignet, la faire virevolter et la plaquer à son tour contre le mur.
Elle sourit. Puis fronça à nouveau les sourcils.
— J’oublie toujours ta force virile. Dit-elle.
— C’était un peu naïf de penser que tu allais me surpasser en force, Flavie. Ajouta-t-il, confiant.
— C’est pour ça que tu devrais me faire un peu plus confiance, Antoine.
— Et puisque je te dis que c’est en tes alters…
Il coupa net sa phrase, sentant quelque chose de piquant s’insérer lentement dans son flanc.
— T’es fort, Antoine, mais moi je suis intelligente. Si j’appuie plus fort, le couteau te transperce le foie.
— Parce que bien sûr, tu me l’as pas enlevé… Dit-il, résigné.
— C’est un couteau à filet, très tranchant. Ne bouge pas. Renchérit-elle.
Antoine sourit, convaincu qu’il n’avait pas complètement perdu la joute. De sa main libre, il la dirigea vers le bas de son dos, à la frontière de son maillot où il avait placé son arme.
Clic.
Il sentit alors une pression se faire sur son entrejambe.
— C’est ça que tu cherches ? Dit Flavie, en le regardant, l’arme appuyée sur son pénis.
À nouveau, il la regarda droit dans les yeux. Elle souriait. Lui, se questionnait. Flavie l’avait outsmarté.
— Comment t’as fait ? Demanda-t-il.
— T’as jamais vu Maman, j’ai raté l’avion ? C’est plein de pièges ici.
— Sois sérieuse… Lui reprocha-t-il.
— Je te pensais plus habile. Le nargua-t-elle.
— Calice, j’suis inspecteur de police, pas James Bond.
— C’est vrai qu’à vous regarder parfois, on croirait plus regarder Miami Vice.
— Très drôle. Dit-il en roulant les yeux.
— Toi, tu mises tout sur ta force. J’ai juste suivi la danse sans lâcher mon couteau, pis j’avais vu le gun dans ton dos. Bel essai. Se contenta-t-elle de répondre.
Pour toute réponse, il pressa son corps contre le sien. Sans la quitter des yeux.
— Vas-y, Flavie, fais-le…
— Parfois je me dis que tu es plus malade que moi, Rizzo.
— On est fous égal… Dit-il en se rapprochant encore plus. Sauf que moi, j’ai plus peur de mourir.
Sans avertir, il posa sa bouche contre la sienne. Immédiatement, Flavie répondit en enfonçant sa langue dans sa bouche. Sans hésiter, elle décolla le couteau qu’elle lança plus loin, pour saisir Antoine et le rapprocher encore plus.
Dans un geste aussi délicat que rapide, Antoine lui enleva le pistolet qu’il posa sur l’étagère à sa gauche. Flavie le surprit alors en lui agrippant l’entrejambe, ce à quoi Antoine répondit en laissant sa main glisser sur ses fesses.
Entre deux ébats de langues, ils laissèrent échapper des bribes de conversation.
— On devrait pas. Murmura Flavie.
— Appelle Jade. Se contenta de dire Antoine.
— Non… C’est moi qui en ai envie.
— Parfait, c’est aussi de toi que j’ai envie.
Puis Flavie le retourna et le plaqua à nouveau contre le mur. Elle fit un pas en arrière, sans le quitter des yeux, puis tira la corde de son haut, qui tomba, révélant sa poitrine à Antoine. Elle enleva ensuite le bas de son maillot puis revint vers lui.
Sans hésiter, il défit le cordon de son short, que Flavie s’empressa de lui enlever.
— Ici ? Demanda Antoine.
Flavie ne répondit rien d’autre que son corps contre le sien, alors qu’elle le saisit par la nuque pour l’embrasser avec fougue.
Elle relâcha sa bouche un instant.
— Sur l’établi, là… Dit-elle en pointant une table.
Antoine la souleva, la pressant contre lui.
— Fuck, Antoine. Haleta Flavie.
Puis il l’emmena vers la table où il l’assit. Leurs bouches ne se quittaient plus. Flavie se mit à se tortiller.
— Outch, outch, y a des vis. Dit-elle sans arrêter de l’embrasser.
D’une main, Antoine balaya la table. Le bruit des vis qui tombaient par terre résonna autant que celui de l’établi qui cognait contre le mur.
Antoine s’était maintenant réfugié dans le cou de Flavie, alors qu’elle avait la tête penchée en arrière, les yeux fermés.
Dans un élan de passion, ils se retrouvèrent par terre, Flavie assise sur lui, la main d’Antoine sur sa bouche pour étouffer ses cris.
Puis Flavie roula sur le côté.
— On… On aurait… dû… faire ça avant… Dit-elle, le souffle entrecoupé.
— Faudra surtout… faire ça… plus souvent… Répondit-il, cherchant son souffle.
Elle le regarda, puis se tourna sur le côté, laissant son index faire des ronds sur le torse du Rital.
— Ça… Ça veut dire que tu vas me faire confiance ?
Antoine sourit. L’embrassa doucement sur le front.
— T’es restée Flavie tout le long…
— C’est en Flavie que j’en avais envie… Tu vois, je contrôle.
Il lui sourit simplement. Elle l’embrassa sur la bouche, puis se releva et remit son bikini jaune.
Elle prit le sien qu’elle lui lança. Il la vit ensuite prendre le couteau qu’elle alla cacher quelque part.
— Remonte dans deux minutes, j’vais aller servir du gâteau, ça va faire diversion.
Puis elle s’éloigna sans rien ajouter.
Antoine l’observa un instant, désireux d’en avoir plus. Puis il enfila son short, reprit son arme et monta à l’étage.
Il replaça son pistolet dans son sac et enfila un chandail, façon de cacher les morsures, les égratignures et la marque de couteau sur son flanc.
Quand il sortit, les gens riaient et parlaient fort. Rien n’avait changé, si ce n’est que des bûches avaient été ajoutées au feu.
Il s’assit où il était auparavant. Flavie finit de distribuer les morceaux de gâteau, puis vint s’asseoir à droite d’Antoine. Tous avaient une part, sauf lui.
Chris, trouvant ça curieux, regarda Antoine et Flavie.
— Antoine, t’en as pas ? Demanda-t-il naïvement.
— Il en a déjà eu, du gâteau… Dit Flavie avant qu’Antoine ne réponde. Je l’ai surpris… Caché dans le sous-sol à manger un morceau. L’accusa-t-elle en le regardant.
Chris regarda son ami. Sourit.
— Esti de Rizzo !! Tu changes pas… Hey, quand on était petits, il descendait en bas, chez mes parents, pour manger en cachette.
Puis Chris continua son histoire. Les convives rirent et invectivèrent Antoine.
Flavie, elle, le regarda, prenant des bouchées, se léchant les lèvres. Elle fronça les sourcils. Puis lui fit un clin d’œil. Elle leva la main gauche, fit un signe de fusil avec ses doigts et tira dans sa direction.
Il put alors lire sur ses lèvres. Elle prononça :
Échec, et mat.
