Du sable s’était répandu sur sa serviette. Maude releva la tête. Fâchée. Rachel se tenait devant elle avec deux grands margaritas bien froids. On voyait l’eau de condensation perler sur les verres.
Maude épousseta sa serviette d’un geste de la main et secoua ses pieds, qu’elle gardait en l’air, pour en enlever les grains de sable qui étaient venus s’y poser.
— Ciboire, Maude, t’en envoies partout, y va y en avoir dans les drinks !
— T’avais juste à pas te garrocher en sauvage, c’est toi qui as mis du sable partout.
— On est à la plage, je te rappelle.
— C’est pas une raison pour envoyer des jets de sable aux gens.
— C’est pas non plus une raison pour gâcher des margaritas à treize piasses chaque.
— C’est du vol.
— Prochaine fois, j’te prends rien.
— J’suis déjà surprise que tu aies payé pour moi.
Rachel la regarda, puis s’assit sur sa serviette à l’effigie des couleurs de La Baie.
— En fait, pour être honnête, ça m’a rien coûté.
— Rachel Langlois… As-tu fait le coup de la carte oubliée en clignant des yeux, penchée vers l’avant ?
— Même pas. Quoique c’était mon plan initial. Non, non, c’est les deux beaux gars là-bas qui nous les ont offerts. Elle pointa discrètement vers le terrain de volleyball ; deux hommes, mi-trentaine, se tenaient debout près du filet, à discuter.
Voyant Rachel les regarder, le plus grand des deux lui fit un salut peu assumé de la main. Rachel n’eut d’autre choix que de lui rendre, au grand désarroi de Maude.
— Sérieux, Raytch… On dirait des caricatures de gars qui vont au gym.
— Esti que t’as jamais de fun, Maude…
— J’en ai plein.
— Deux beaux gars très sexy nous offrent des drinks et toi tu vas les ignorer ?
— C’est quoi, Rachel ? Tu veux que j’me lève pis que j’aille me pavaner comme un paon pour le remercier pour le verre ?
— Un simple merci les gars pour le verre aurait suffi, mais si tu veux aller leur montrer ta peau blanche comme neige dans ton maillot une pièce de matante, c’est toi qui sais…
Maude regarda son maillot, puis leva un bras pour en regarder la blancheur.
— T’es tellement conne !
Rachel se mit à rire puis se releva et partit en gambadant vers les deux trentenaires amateurs de volleyball. Dans son élan, elle renvoya plein de sable sur Maude qui lui répondit par un sac de bêtises au passage.
Elle prit néanmoins une gorgée de margarita, qu’elle apprécia. Elle déposa son verre dans le sable en le faisant tourner pour qu’il s’y cale bien et se recoucha sous son parasol, livre à la main.
Lorsqu’elle eut vidé son verre, Maude déposa son livre et se mit à observer les gens. Rachel se comportait en Rachel, difficile à manquer avec son bikini rouge, le bas révélant beaucoup trop de peau de fesses au goût de Maude. Elle était maintenant entourée de cinq joueurs de volley qui essayaient tant bien que mal de lui montrer comment se placer et réussir différents coups.
Elle observait sa jumelle parler à chacun d’eux. Échangeant des coups de poing sur les épaules, des high five, elle avait même trouvé le moyen de ramener d’autres filles et était en train de constituer une équipe complètement féminine. Plusieurs personnes se réunirent autour du terrain lorsqu’ils commencèrent un match gars contre filles.
À la fin de la partie, les rires et les célébrations fusèrent et le groupe se dispersa. Plusieurs passèrent près de Maude, envoyant des jets de sable sur sa serviette et même parfois sur elle.
Malgré quelques râles, ça n’empêcha pas les passants de ne pas faire attention et de saccager son espace.
Excédée, Maude se leva et secoua sa serviette, projetant du sable partout à la volée. Ce qui lui valut des reproches de ses plus proches voisins.
Dans l’intervalle, Rachel revint. Le soleil et les margaritas avaient sans aucun doute légèrement altéré son état.
— Maude, estiiiii. T’as manqué une bonne game de volley !
— Ils vous ont massacrés vingt-trois à sept.
— T’es plateeee. T’aurais dû v’nir jouer.
— C’est pas mon truc, le volley.
— Je dirais surtout que c’est pas ton truc, le funnnn.
— Va chier, Raytch.
Maude replaça sa serviette et se réinstalla dessus.
Rachel, elle, fouilla dans la glacière d’où elle sortit une bouteille d’eau.
Après quelques gorgées, elle s’assit à son tour. Les bras appuyés derrière. Lunettes de soleil sur le visage, elle regardait vers l’étendue d’eau.
— On vas-tu se baigner ? Demanda-t-elle.
— Y a trop de monde… Et t’es un peu saoule, c’est pas prudent.
— Ahhh, s’te plaît, maman Maude.
— Tu gosses donc ben… Vas-y te baigner. Y aura sans doute plein de douchebags qui vont s’assurer que tu t’noies pas.
— T’es ben bête, Maude Langlois… Une caliss de plus-value de v’nir ici avec toi.
Maude se releva un peu, baissa ses lunettes et la regarda.
Après un bref silence, elle se redressa complètement pour s’asseoir en tailleur puis releva ses lunettes sur le dessus de sa tête.
Au même moment, les deux joueurs de volley passèrent en courant juste à côté d’elle, lui renvoyant encore une fois un plein chargement de sable.
— Hey !!! Payer le margarita ça donne pas le droit de garrocher du sable aux gens civilisés, tsé. Pesta-t-elle.
Les deux athlètes s’arrêtèrent net. Ils firent demi-tour puis s’approchèrent des deux jumelles.
Rachel les regarda tout sourire. Alors que Maude s’affairait déjà à enlever le sable qui la recouvrait.
Le plus grand des deux s’approcha.
— Hey, désolé, on voulait pas t’en envoyer partout… Reste que… t’es à la plage. Tsé, si le sable te gosse, y a des zones gazonnées.
Maude releva un sourcil.
— Fecque toi, t’es en train d’me dire que parce que je viens à la plage profiter du lac et du soleil, je devrais accepter de me faire lancer du sable à tout vent, et sans arrêt, sous prétexte que c’est ce qui m’entoure ?
L’homme au maillot bleu et au teint basané resta muet devant Maude. Pour toute réponse, il étira les bras de chaque côté, faisant réaliser à Maude l’absurdité de sa réflexion.
Celui qui l’accompagnait, pour sa part, ne cessait de regarder Maude et Rachel en alternance. Ce qui agaça Maude.
— T’as jamais vu ça, des jumelles ?
Il fut saisi par la remarque et cessa de les fixer.
— Come on, Maude ! Sont super gentils. T’as pas besoin de faire ça. Mark, Derek… Excusez ma sœur… Elle a pas l’habitude de sortir en public.
— Pas de stress, Rachel… Apparemment on est des lanceurs de sable ignobles…
— T’exagères, j’ai jamais dit ignobles.
Ça le fit sourire un instant puis Maude revint à la charge.
— Communs aurait été un meilleur choix de mot.
Mark afficha un air interrogatif.
— Vous êtes comme tous les autres gars ici. Même maillot, même bronzage, même shape de suppléments, pis vous avez tous un bras complet tatoué avec des glyphes maoris dont vous ne connaissez probablement pas la signification.
— Wow… J’pense que t’as pas choisi la bonne plage… Ajouta Mark, le plus grand des deux.
— Y a pas de types de plage, Mark… Y a juste du savoir-vivre. J’ai le droit de vouloir m’asseoir dans le sable mais pas de m’en faire recouvrir.
À ce moment-là, Mark fit tourner le ballon de football qu’il avait dans les mains puis invita Derek à le suivre, en plus de proposer à Rachel de se joindre à eux.
— Je sais pas lancer un ballon de foot.
— J’vais te montrer, tu vas voir, c’est facile.
Ils se dirigèrent vers le plan d’eau alors que Derek, lui, était resté là à observer Maude.
Elle le regarda un instant puis baissa ses lunettes et lui fit de gros yeux.
— Attends-tu de voir si je vais disparaître parce que ma jumelle s’éloigne ?
À cet instant précis, il sourit, baissa la tête, fit un léger signe de non avec celle-ci et regarda Maude.
— Nan… J’essayais juste de comprendre comment deux personnes identiques peuvent être aussi différentes.
— Et qu’est-ce que tu sais des gens, d’abord ?
Derek sourit. Puis se pencha vers Maude, plaçant sa main sur le côté de sa bouche, il murmura tout bas.
— J’suis anthropologue, mais t’as raison, j’connais sûrement pas grand-chose au genre humain.
Il fit un demi-tour et leva la main vers Mark en lui demandant le ballon. Il s’élança alors vers l’eau, envoyant à nouveau un nuage de sable vers Maude. Elle se leva en lançant son livre puis le regarda s’éloigner. Lorsqu’il arriva près de Rachel, il plongea pour attraper le ballon, arrosant du même coup la jumelle qui cria et se jeta dans l’eau à sa poursuite.
— Calice… Cria Maude, avant de murmurer : J’suis anthropologue… J’suis anthropologue… Comporte-toi donc comme un…
Quelques minutes plus tard, Rachel réapparut.
Trempée.
Elle dégoulinait partout. De l’eau tomba sur les jambes de Maude puis sur son livre alors que Rachel secouait la tête pour assécher ses cheveux.
— Rachelllll… Tu mouilles tout mon livre.
— Sérieux, Maude ? Pourquoi t’es là ?
— J’suis en vacances, tu te rappelles ? On a décidé de les prendre ensemble pour en pro-fi-ter…
— Tu fais juste chialer sur toute. Criss, on est pas sur une plage privée, esti, on est à Oka… Tu t’attendais à quoi ?
— Ben là, Raytch… Sérieux, as-tu vu le monde ?
— Y ont quoi, le monde ? Sont là pour avoir du fun… Profiter du soleil…
— Lancer du sable.
Rachel croisa les bras.
— C’est quoi ? Tu peux pas avoir de fun parce que c’est pas du monde comme toi ? Parce que c’est la plèbe qui se criss de toute ? Parce qu’ils pensent au plaisir avant de se soucier des autres ? Parce qu’Antoine est pas là pour assouvir chacun de tes caprices ?
Maude fronça les sourcils.
— Qu’est-ce qu’Antoine vient faire là-dedans ?
— Toute, Maude… Toute.
— Parle pour toi… Je suis en vacances… De job, de stress et surtout d’Antoine.
— Ah ouin ? Tu l’as texté combien de fois aujourd’hui ? Lui demanda-t-elle en pointant son cell qui était placé au centre de son livre ouvert.
— Joue pas à la psy avec moi, Rachel.
Elle se mit à rire. Se pencha pour fouiller dans la glacière et en sortit des raisins qu’elle se mit à manger.
— Anyway, Antoine fait ses trucs. Reprit Maude.
— Pis ça te gosse.
— Non.
— Maude, Maude, Maude.
— Quoi ?
— T’es pas capable.
— Je suis très capable de tout, tu sauras. T’as pas le monopole du guts, Rachel Langlois.
— Peut-être, mais au moins moi, je suis capable de décrocher de Rizz. Pis d’explorer les autres options.
— Si autres options pour toi c’est Mark et Derek, ça vole pas haut, ton affaire.
— Hey, fuck you… T’es qui pour juger mes choix ?
— Ta sœur !
— Et ?
— Je te connais mieux que toi, Rachel.
— Tu t’connais même pas toi-même.
— Facile à dire quand on se garroche sur les premiers fuckboys qui passent.
— Wow…
Maude roula des yeux, remit ses lunettes de soleil et retourna à son écran de cellulaire.
Rachel lança le sac de raisins dans la glacière qu’elle avait laissée ouverte.
— Tsé quoi, Maude ?
— Bon, ça y est…
— Toi, tu te fies juste aux apparences.
— Dit la fille qui se fond dans la superficialité ambiante.
— Au moins, moi, je suis capable d’avoir du fun.
— À quel prix, Raytch ?
Rachel, insultée, commença à remplir son sac. Elle enfila son long chandail par-dessus son maillot.
— Le prix, c’est de réaliser qu’on a jamais été aussi loin.
Elle se pencha, saisit sa serviette qu’elle tira pour la placer sur son épaule. Prit son sac et mit son chapeau, faisant tomber ses lunettes. Dans son élan de départ, elle envoya un ultime nuage de sable sur sa sœur.
Derek, qui sortait de l’eau, s’approcha alors des jumelles, regardant Rachel s’éloigner.
Maude tourna la tête, le voyant s’approcher, observant sa démarche, l’eau couler sur son torse. Elle jeta son cellulaire qui aboutit dans le sable, juste à côté de sa serviette. Elle releva ses lunettes alors qu’il arrivait devant elle ; il s’arrêta.
— Ta sœur, elle épouse le sable, marche avec lui, ils font qu’un. C’est aussi comme ça qu’elle se comporte avec les autres.
Il regarda vers Rachel qui s’éloignait.
— Toi, malgré toutes les tentatives du sable de se rapprocher, peu importe comment il essaye, au final c’est jamais correct pis tu finis toujours par le repousser.
Il se pencha vers elle, saisit les lunettes que Rachel avait laissées tomber. Il s’éloigna, suivant Rachel, doucement, en faisant bien attention de ne pas projeter de sable vers Maude.
Dans son mouvement, du sable recouvrit une partie du cellulaire de Maude. L’écran s’alluma.
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