35. Loin de tout ce qu’on connaît

Rachel a donné un coup de pied sur une roche qui se trouvait devant elle. Après quelques bonds, elle est allée se perdre dans les herbes longues sur le bord de la route. Un petit héron a surgi des quenouilles, s’envolant, s’éloignant lentement.

Rachel l’a observé avec dédain.

— Maudit oiseau. Lança-t-elle.

Antoine a relevé la tête et regardé dans sa direction. Il venait tout juste d’enlever la roue arrière gauche du El Camino.

— Bravo, Raytch. Tu viens de séparer une innocente roche de sa famille de roche. Lança-t-il.

— Ha. Ha. Tsé que si t’avais ta carte CAA, ton flat serait déjà changé. Répondit-elle en kiquant une autre roche.

Antoine ne répondit rien, se contentant de hisser la roue de secours et la mettre en place. Il s’affaira ensuite à bien serrer les boulons puis fit descendre le cric. Le bruit de la roue s’écrasant contre le gravier fit frissonner Rachel.

— Ark, ce son, pareil comme les ongles sur un tableau. Dit-elle.

— T’exagères à peine. Lui renvoya Antoine en fermant le coffre arrière de la voiture. Bon ! Embarque, ma belle, j’t’amène faire un tour.

— Envoyé, Kaïn… J’veux juste arriver au chalet pis ouvrir ma bouteille de vin ! Elle était soudainement redevenue enjouée.

Le moteur du El Camino rugit puis la voiture se mit en marche. Quelques oiseaux s’envolèrent au premier ronronnement, quittant la cime des arbres de cette dense forêt qui bordait la route.

La route de Charlevoix était magnifique. Antoine profitait de chaque courbe, chaque village, et chaque petit morceau de paysage qui lui offrait la chance de se sentir loin. Rachel, elle, s’était assoupie, une jambe sur le tableau de bord, le banc baissé, la fenêtre ouverte et le vent dans les cheveux.

Après un moment, la voiture s’engagea sur un petit chemin de terre, sans nom. Seulement un grand héron en bois, un peu croche et défraîchi, pointant la direction. Ils roulèrent environ cinq minutes avant d’arriver devant une cabane aux airs rustiques.

Rachel baissa ses lunettes de soleil sur son nez pour bien regarder l’endroit. Puis elle tourna la tête lentement vers Antoine, qui lui, l’ignora complètement, s’affairant à stationner la voiture.

— C’est la grange du chalet, ça ? Demanda-t-elle.

Antoine coupa le moteur. S’étira les bras puis regarda sa copilote.

— Nope… C’est le chalet. Dit-il en ouvrant la portière de l’auto.

— Antoine… Antoine, attends, j’vais pas là, moi !! Lança Rachel en ouvrant sa portière à son tour.

Antoine avait déjà récupéré leurs deux sacs et se dirigeait vers le chalet quand Rachel parvint à sortir de la voiture, échappant du même coup son téléphone sur le sol terreux.

— C’est pas sérieux… Esti de Rizzo. Se dit-elle.

Antoine avait laissé la porte ouverte. Le chalet, bien que rustique, était plus grand qu’il n’en paraissait de l’extérieur. Cuisine complète, deux chambres, salle de bain modeste mais fonctionnelle.

Rachel eut pour réflexe d’appuyer sur l’interrupteur. Rien ne se passa. Elle appuya vers le haut et le bas à répétition sans toutefois obtenir de résultats.

— Antoine, calice, y a même pas d’électricité. Ragea-t-elle.

— Ça fonctionne au gaz, je vais starter le système, attends un peu, veux-tu.

Excédée, elle se laissa choir sur le divan, devant la grande baie vitrée qui donnait vue sur le lac en contrebas. Un long quai flottait sur l’eau. Elle leva un sourcil, légèrement contentée.

Antoine revint quelques minutes plus tard, se frottant les mains. Il ouvrit le frigidaire pour vérifier s’il fonctionnait.

— Voilà… Ça marche. Dit-il simplement.

Puis il se dirigea vers Rachel et s’assit à côté d’elle, regardant à son tour le lac.

Rachel, dans un rare moment de délicatesse, appuya sa tête sur son épaule. Antoine doucement passa son bras autour de ses épaules.

— C’est pas trop mal, non ? Demanda-t-il.

— Tu me niaises ? Répondit-elle. À part la vue sur le lac… Pas d’Internet, pas de voisins pour faire la fête, pas de vraie électricité, pis en plus Maude, Fred et Claudine qui nous cancèlent.

— J’vois pas le problème. Relança-t-il.

— Pis y a des photos et des sculptures de hérons partout… WTF.

Rachel se leva. Leva les bras et fit un tour sur elle-même.

— Toute ça, Antoine… Toute ça. Se contenta-t-elle de répondre.

— C’est vrai qu’un week-end en chalet seul avec toi… C’est pas le rêve. Lui envoya-t-il.

Pour toute réponse, elle se précipita vers lui et le frappa sur l’épaule. Antoine leva les bras et une jambe pour se protéger, ce qui n’empêcha pas Rachel de lui tomber dessus. Ils roulèrent sur le divan puis se retrouvèrent face à face, corps à corps.

Antoine posa sa main sur la hanche de Rachel. Ils restèrent immobiles un instant, puis elle tourna brusquement la tête, avant de replacer maladroitement son chandail et se rasseoir.

— Y a juste toi pour nous vendre du rêve et finalement se retrouver dans un shack… Plein de hérons ! L’accusa-t-elle.

— C’est rustique, Raytch, je te l’ai dit avant qu’on parte.

— Bin dans ma tête, rustique ça voulait dire en bois rond, pas en planches de grange avec du macramé et des pierres pour allumer le feu.

Elle se leva puis sortit sur la galerie. La porte moustiquaire claqua. Antoine la regarda s’allumer une cigarette puis s’engager dans l’escalier qui menait au quai. Il la laissa faire et se contenta de retourner à la voiture récupérer les sacs d’épiceries.

Rachel se rendit quant à elle jusqu’au bout du quai où elle s’assit. Elle fuma lentement sa cigarette en contemplant le vide du lac. Rien autour, si ce n’est quelques autres chalets beaucoup trop loin pour en voir les occupants et des arbres à n’en plus finir.

Après quelques minutes, des pas firent vibrer les planches du quai. Antoine vint rejoindre Rachel. Un petit clic la fit se retourner.

— T’as emmené ton Kodak, le paparazzi ? Demanda-t-elle.

— La lumière était belle, ta silhouette, l’eau. Reprit-il.

— Tu gosses avec ça. Se contenta-t-elle de dire.

— Y en a que ça dérange pas que je les photographie. Répondit-il.

— Moi ça me gosse. Envoya-t-elle sèchement.

Puis elle se leva. Se dirigea d’un pas décidé vers le chalet. Antoine resta un instant de plus sur le quai. Un héron vint se poser tout près, dans les quenouilles. Antoine prit quelques photos.

— Ça te dérange pas, toi, le héron, que je te photographie ? Lui demanda-t-il.

Aussitôt, le héron partit en vol, laissant ses pattes traîner à la surface de l’eau un moment avant de prendre de l’altitude. Antoine l’observa s’éloigner, puis retourna tranquillement jusqu’au balcon du chalet. Il prit le temps de finir sa cigarette, l’écrasa dans le pot rempli de sable puis rentra.

Rachel était dans la cuisine à fouiller pour trouver des casseroles.

— C’est vraiment un fouillis ici. Pesta-t-elle.

— Tu cherches quoi ? Reprit Antoine.

— Une calice de casserole pour chauffer l’eau.

— À droite. Dit-il simplement.

Elle se pencha et ouvrit l’armoire de droite où elle trouva casseroles et couvercles. Antoine la rejoignit et ouvrit une bouteille de vin rouge. Rachel leva son verre qui en était déjà rempli puis pointa de la tête la bouteille sur le comptoir.

— Fallait le dire… Se permit Antoine.

— Ouvre les yeux, mon beau. Dit-elle en prenant une gorgée.

Puis elle déposa sa coupe et s’approcha. Elle posa ses mains sur son torse, les laissant glisser.

— On se retrouve tout le temps comme ça. Dit-elle.

— Comment ? Demanda-t-il.

— Perdu. Loin de tout.

Elle se recula et alla mettre les pâtes dans l’eau bouillante. Elle le regarda un instant puis enleva son chandail et ses pantalons. Elle portait des sous-vêtements noirs. Elle disparut dans la chambre, puis revint quelques minutes plus tard. Antoine n’avait pas bougé, ou presque — il était derrière le comptoir à couper des champignons. Rachel retourna à la cuisinière.

Antoine l’observait toujours. Il ressortit son appareil puis prit quelques clichés de plus.

— Tu gosses, Rizz… Pis viens pas me dire que c’est la lumière. Grogna-t-elle.

— C’est un tout, Rachel. La lumière, ton corps, tes sous-vêtements. Le bois sur les murs, le vieux poêle. Ce moment-là n’existera plus jamais.

Elle se retourna, cuillère de bois à la main.

— Tu vois, Antoine, quand on t’écoute, tout à travers ta lentille est sublime, mais quand on regarde réellement, on voit bien que c’est pas ça. Puis elle lança la cuillère dans le chaudron de pâtes.

— Mais les photos capturent ces beaux moments, je vois pas le problème… Répondit-il.

Rachel lui enleva l’appareil des mains. Puis le leva de sa main droite, le lui montrant.

— Ça, Antoine… Ça, ça capture des beaux moments. Y a mille photos de héron ici… Sont toutes belles. Mais as-tu déjà regardé un héron de proche ?

— C’est pour ça qu’on est venus loin, non ? Pour se rappeler qu’il y a plein de belles choses qu’on ne voit plus. Reprit-il.

— Mais ça donne quoi, Antoine ? Voir plein de belles choses, quand on est loin de tout ce qu’on connaît, de tout ce qu’on est même plus capable de voir comme étant beau ?

Enfin, elle retourna l’appareil, pointa Antoine et appuya sur le déclencheur.

— T’es beau, Antoine, tu le sais, je le sais. Quand tu développeras le film, tu me diras si la photo a capturé ta beauté.

Elle lui redonna l’appareil puis retourna devant le fourneau. Elle fit tourner la cuillère puis goûta une nouille.

— C’est prêt. Dit-elle simplement.

Elle remplit sa coupe à nouveau. Puis égouttes les pâtes. Elle y ajouta du beurre, de l’huile et des épices. Antoine vint ajouter les champignons qu’il avait fait revenir dans la poêle avec de l’ail. Puis ils se servirent une assiette chacun et s’assirent à l’îlot, l’un face à l’autre. La lumière suspendue était brûlée ; seule la lumière de la cuisine éclairait Rachel.

Antoine, assis droit, prenant occasionnellement des gorgées, presque dans la pénombre, était froid. Rachel, en sous-vêtements, le dos un peu courbé, mangeait avec peu d’appétit, picossant son assiette. La lumière derrière elle lui donnait une teinte chaude.

— Je t’aime, Antoine. J’t’aime à Montréal quand on est proche de tout. Pis j’t’aime encore plus ici quand on est fucking loin. Pis j’hais ça t’aimer parce que je sais que dans tes yeux, j’serai jamais celle que tu vois dans ta lentille.

Antoine ne répondit pas. Il se contenta de recevoir, de la regarder.

Elle déposa sa fourchette puis se leva.

— Tu vois… Je le sais que là là, tu cherches LA réponse. Parce que j’suis en bobette devant toi, pis ça te fait rusher. J’te connais par cœur, Antoine Rizzo… Pis je sais que ta solution là ça serait de m’embrasser…

Encore une fois, il resta muet. Il se contenta de déposer sa fourchette et de la défier du regard.

— C’est plate, hein, ta caméra parle pas. Dit-elle simplement avant de quitter la cuisine vers la chambre, en claquant la porte.

Antoine resta là. Il reprit une gorgée de vin. Il était toujours là, droit. La lumière de la cuisine éclairant presque son visage.

Un huard cria au loin. Le soleil était presque complètement couché. Sur le mur au bout de l’îlot, il y avait une peinture d’un héron, seul, au soleil couchant, dans les herbes longues du lac. Son regard figé semblait posé sur Antoine.

Antoine ne le savait pas, mais ç’aurait fait une photo parfaite.