33. Sous la peau, toujours

La porte était jamais barrée. Habitude de gars au-dessus de ses affaires, trop généreux de son appartement.

Rachel a monté les escaliers lentement, bouteille de vin à la main. Devant la porte d’Antoine, elle a mis sa main sur la poignée, puis hésité. Elle l’a retirée pour cogner, d’abord, puis est immédiatement entrée.

— Antoine !!! J’ai eu une journée de marrrde. J’ai du vin. Lança Rachel en s’avançant dans l’appart.

Elle déposa la bouteille sur la table de cuisine quand Antoine apparut, sortant de sa chambre. Il portait son jeans bleu délavé, troué aux genoux. Il referma la porte derrière lui. Se passa une main dans les cheveux.

— Hey, Raytch… Tu… J’suis content d’te voir… c’t’une surprise. Dit-il en s’approchant, doucement.

Rachel fit une pause, l’observant. Puis elle avança vers lui.

— J’pensais venir partager une bouteille, jaser, je pensais pas qu’on commencerait à se déshabiller si vite… Elle voulut passer son index sur son torse, mais se révisa en voyant la sueur perler.

— En fait je m’en allais dans la douche. Reprit Antoine.

— Ouin, t’es un peu dégueu. Ajouta Rachel. Tu r’viens du gym ?

— Not quite… Répondit Antoine en détournant le regard.

Au même moment, la porte de sa chambre s’ouvrit. Florence sortit, habillée du t-shirt d’Antoine qui lui arrivait sur le haut des cuisses.

— Hey, babe, t’allais pas dans la dou… Wo. Carrots, what’s up ? Lança Florence.

— Oh… Oh shit… Hum, ok, j’interromps d’quoi. Exprima Rachel en reculant d’un pas.

— It’s fine, on prenait une pause… Rétorqua Florence.

Rachel leva les yeux, puis fusilla Antoine du regard.

— Check, Raytch… Entama Antoine.

— Quoi ? Check quoi ? J’suis là, j’ai du vin, une bouteille à trois ça va le faire. Es-tu assez vieille pour boire… C’est quoi ton nom déjà ? Pesta Rachel.

Florence croisa les bras puis sourit en penchant la tête.

— Ha… Florence. Toi, c’est old Carotte numéro 1 ou old Carotte numéro 2 ?

— Peut-être old… mais des gamines comme toi, j’les mange au petit déjeuner. Répliqua Rachel.

— Woah, Antoine… You didn’t tell me she was a lesbian. Enchaîna Flo.

— Fuck you, esti de bitch, j’couchais avec le Rital tu portais encore des couches.

— Fuck you’re old. Se contenta de répondre Florence.

Antoine observait, sans rien dire. Rachel et Florence étaient face à face, à distance. Il se tourna, s’étira et sortit deux coupes. Florence le regarda.

— Hey, Ragazzo ! 3 glasses. Pesta Florence.

— Bonnnn, enfin un peu de bon sens. Lança Rachel, qui se retourna, prit la bouteille et commença à l’ouvrir.

Le trio se retrouva debout dans la cuisine. Antoine était appuyé contre le plan de travail, Rachel contre le frigidaire et Florence se plaça devant le lavabo. Chacun une coupe à la main, se toisant. Rachel avait gardé la bouteille à sa droite.

Antoine, mal à l’aise, fut le premier à briser le silence.

— Rachel, Flo. Flo, Rachel. Dit-il maladroitement.

— Sérieux, Antoine… Demanda Rachel.

— We’re grown ups. On s’connaît, anyway. Reprit Florence.

— Fecque… t’as pas perdu de temps à remplacer Maude, hein ? Demanda Rachel à l’attention d’Antoine.

— Ça a pas rapport, Raytch. Y a personne d’attaché à personne. Se contenta-t-il de répondre.

— Tu m’avais pas dit qu’il fallait te partager, l’Rital. Reprit Florence.

— Bienvenue dans le fan club… Si tu restes plus que deux semaines t’auras une carte de membre à vie. Se moqua Rachel.

— C’est quoi les avantages ? Demanda Florence.

— Y en a pas… Juste du trouble.

Rachel et Florence rirent.

— Hey, c’est pas mon roast party. S’offusqua Antoine.

— Tu t’arranges pas pour pas que ça le soit. Répondit simplement Rachel.

Le silence reprit ses droits. Rachel vida la bouteille dans les trois coupes. Puis elle regarda Florence.

— Tu vas rester juste en chandail comme ça ? Demanda-t-elle.

— Ça te gêne ? Reprit Florence.

— C’est juste… weird.

Antoine avait déjà pris la peine d’enfiler un autre chandail. Rachel continuait de dévisager Florence ; on pouvait facilement voir le galbe de ses fesses à la limite du chandail.

— T’inquiète, Carrots, j’ai des culottes en dessous.

Rachel roula les yeux. Vida son verre et se dirigea vers le cellier d’Antoine. Elle s’accroupit et regarda à travers la porte vitrée.

— T’as juste du Saint-Émilion ? Demanda Rachel.

— T’as pris ma dernière Valpolicella samedi… tu te souviens ?

— Ah… ouain. Bon…

— Un Brunello aurait été meilleur, non ? Répliqua Florence.

— Elle connaît le vin, l’adolescente ? La piqua Rachel.

— Mieux que bin des Québs. Répondit-elle du tac au tac.

— C’est sûr que quand ton père est Ita… Entama Antoine avant de s’arrêter sous le regard agressif de Florence.

— Il a quoi, ton père, Flo ? Reprit Rachel.

— Il a déjà eu une compagnie d’import-export. Dit simplement Florence.

Rachel se releva, bouteille à la main. Elle se dirigea vers le tiroir qu’elle savait contenir l’ouvre-bouteille. Elle commença à la déboucher, se tournant vers Antoine, appuyé contre le comptoir.

— T’as déjà rencontré son père ? Tu perds vraiment pas de temps, Rizz… C’est pas toi.

— C’est juste qu’on jase après le sexe. C’est nouveau pour toi, hein, Ragazzo. Dit Florence en défiant Rachel.

Celle-ci sourit, puis tira sur le tire-bouchon, libérant enfin le vin de la bouteille. Elle en versa un peu dans sa coupe pour la rincer.

— J’vous crois pas. Rizz fuit trois choses dans la vie.

Florence tendit sa coupe, que Rachel remplit à moitié. Elle leva un sourcil.

— Trois choses… Vas-y, Carrots. Lança Florence, attentive.

Rachel, fière, remplit la coupe d’Antoine avant de se hisser sur le comptoir pour s’y asseoir.

— En premier, il fuit les conversations sérieuses. Mais ça, tu dois déjà le savoir, Flo.

Florence acquiesça.

— Ensuite, il fuit les beaux-parents. Tu le sais pas encore, mais tu vas le découvrir. Il a toujours dompé ses blondes avant de rencontrer leur famille.

Antoine roula des yeux. Prit une gorgée. Puis ouvrit l’armoire de laquelle il sortit un sac de chips.

— T’exagères tellement, Raytch. Dit-il en se prenant quelques croustilles.

— Hey, hey, laisse-la finir. C’est quoi la troisième chose ? Demanda Florence.

— Ahh, la troisième… la meilleure, la chose qu’il craint le plus. J’ai nommée…

La porte d’entrée s’ouvrit, puis se referma aussitôt. Tous se retournèrent vers le corridor. Des bruits de pas légers se firent entendre.

Maude arriva dans la cuisine. Bouteille de vin à la main. Elle regarda le trio, s’attardant sur Florence.

— Oh well… Carrots number two… Dit Florence à voix basse.

— Maude… Se contenta de dire Antoine.

— Faut vraiment que t’apprennes à barrer ta porte, Rizz. Ajouta Rachel.

Maude dévisagea sa sœur, puis regarda Florence de haut en bas.

— J’ai manqué dequoi ? Demanda-t-elle.

Antoine lui tendit une coupe, que Rachel venait de remplir. Les trois se regardèrent, hésitant tous à répondre à Maude.

— C’est la soirée des invités improvisés. Lança Florence.

— C’est parce que l’Rital barre pas sa porte. Reprit Rachel.

— C’est surtout parce que vous prenez mon appart pour un moulin. Pesta Antoine.

Maude n’avait pas lâché Florence du regard. Antoine, lui, depuis qu’elle était arrivée, semblait encore plus mal à l’aise.

Elle alla déposer la bouteille de Saint-Émilion qu’elle avait apportée dans le cellier, à côté des autres. Elle haussa les sourcils, puis se releva et récupéra sa coupe. Elle prit une gorgée puis vint s’installer juste à côté d’Antoine.

Florence la suivit du regard. Puis, allait parler quand Antoine reprit la parole.

— Maude, Flo. Flo, Maude. Dit-il aussi maladroitement que la première fois.

— Calice, Rizz… Se fâcha Rachel.

— Les présentations, pas ta plus grande qualité. Surenchérit Florence.

— Fecque, c’est toi la belle Florence ? Demanda Maude.

— La seule et unique. Dit celle-ci en souriant.

— Elle est majeure, peux-tu croire. Envoya Rachel.

— En tout cas, Rizz il a du goût… Check nous trois… Dit simplement Maude.

Les trois femmes sourirent, puis prirent une gorgée de vin. Antoine, lui, resta là, à les observer, subissant.

— Je peux vous laisser entre filles aussi. Dit-il.

— La fuite. Répondit Rachel.

Florence finit sa coupe d’un trait puis, regardant Maude :

— Toi, Maude, t’es différente. Affirma-t-elle.

— C’est-à-dire ? Demanda-t-elle simplement.

— Moi pis Carrots, on utilise Antoine comme il nous utilise, c’est plus un échange tacite… Toi… toi c’est différent, dans tes yeux.

Rachel s’étouffa avec sa gorgée. Antoine déposa sa coupe et croisa les bras. Maude, elle, resta stoïque, elle regarda Florence, attendant la suite.

— Go on… Dit-elle simplement.

— Tu t’en rends plus compte, hein ? Demanda-t-elle.

Ce fut au tour de Rachel de vider sa coupe. Elle alla se placer devant Antoine et déposa la coupe dans le lavabo qui était derrière lui. Elle approcha sa bouche de l’oreille de Rizz puis, à voix basse :

— Elle te connaît déjà mieux que toi, mon beau.

Puis elle l’embrassa vigoureusement, avant de reculer et quitter la cuisine.

Ses pas retentirent dans le corridor puis la porte d’entrée claqua.

Tous la regardèrent partir sans dire un mot. Antoine ne la retint pas.

Maude se tourna vers Antoine.

— Elle est forte, la p’tite. Dit-elle en pointant Florence avec sa tête.

— You guys are just so easy to read. Dit-elle simplement.

Maude continuait de la scruter.

— En tout cas, son t-shirt me va mieux qu’à toi. Attaqua Maude.

Florence sourit. Elle posa sa coupe vide sur le comptoir puis enleva le t-shirt et le lança à Maude. Elle attendit que Maude finisse de contempler son corps, puis croisa les bras.

— You can keep it. Antoine préfère quand j’porte rien, peau à peau, on se soigne, tu devrais essayer.

Antoine détourna le regard, ne pouvant s’empêcher de regarder Florence. Elle se retourna et se dirigea vers la chambre. Elle en ressortit quelques secondes plus tard avec une serviette, pour finalement aller dans la salle de bain. Le bruit de la douche se fit immédiatement entendre.

Antoine remplit leurs coupes de vin. Maude prit une gorgée puis se déplaça devant lui.

— T’en penses quoi, toi, le muet ?

— J’pense que vous pensez toutes mieux me connaître que moi-même.

— On a pas raison ?

Pour toute réponse, il prit une gorgée de vin.

— T’as pas dit pourquoi t’es venue, toi, Maude Langlois.

— J’voulais te voir. On s’parle plus.

— T’es ailleurs, Maude.

— Pourtant quand j’te regarde me r’garder, j’ai l’impression d’être partout.

Maude s’approcha d’Antoine. Elle posa sa coupe sur le comptoir. Prit la sienne qu’elle déposa aussi. Elle regarda Antoine droit dans les yeux, les mains sur son torse.

— Ton cœur bat vite, Antoine Rizzo.

— Pourquoi t’es là, Maude ?

— Tu veux que je parte ?

— C’est pas correct pour Florence…

— J’étais là avant elle.

— C’est pas une question de premier arrivé.

— Tu fais juste combler des vides, Antoine…

— J’essaie juste de soigner les cicatrices que tu crées, Maude.

Elle sourit.

— Elle t’attend dans la douche, j’pense.

— Pis toi ?

— Moi… Moi je choisis juste jamais le bon moment pour te rejoindre.

— On passe nos vies à s’attendre, Maude.

— On passe nos vies à s’manquer.

— C’est toujours toi, Maude…

— Je sais.

Elle se recula, lui sourit puis se dirigea vers le corridor. Avant de s’y engouffrer, elle se retourna.

— Va la rejoindre, Antoine… J’peux attendre encore. Dit Maude, sereinement.

Puis elle partit.

Antoine, seul dans la cuisine, resta appuyé contre le comptoir. Il regarda vers le corridor, puis se dirigea vers la salle de bain.